Avec l’usage des pesticides et une politique agricole asservie à l’agro-industrie, c’est le plus grand scandale en termes de santé publique qui s’effectue au grand jour, en toute légalité. « Souveraineté alimentairen », « obligation de nourrir le monde » sont invoqués pour justifier l’impossibilité de se passer du productivisme avec intrants. De cette manière, le débat démocratique sur le modèle alimentaire est neutralisé. Pourtant, des solutions existent. Des alternatives scientifiques sont modélisées. Qu’attendent les pouvoirs publics pour y puiser la force du changement ?
Manger, c’est pratiquer une vision du monde
Manger local. Ces deux petits mots, apparemment pleins de bon sens, sont devenus un argument de vente omniprésent dans les supermarchés et les restaurants. Le slogan entend rétablir un lien entre le manger, la saveur, le territoire de vie, la défense de la planète. Là où, depuis des décennies, le productivisme s’est employé à faire oublier la provenance de ce que l’on met dans son assiette, à occulter les processus de production, histoire de couper les consommateur·ices de toute capacité d’intervention démocratique quant aux choix alimentaires dominants. (Une enquête récente d’UFC-Que Choisir révèle que l’origine de 65% des ingrédients de l’alimentation transformée est opaque.) Manger ne se résume pas à ingérer des nutriments, c’est un ensemble de savoirs encastrés dans un mode culturel et spirituel de relation au monde. L’agro-industrie est le fer de lance d’un ensemble de connaissances qui assignent la Nature à un rôle inerte de pourvoyeuse de matières premières, procédant à la réification de l’environnement via une mécanisation massive et l’épandage de produits destructeurs. Dans ce contexte, « les savoirs vernaculaires ont été et sont encore la cible d’une guerre planétaire. Les biotopes aux abords de villes tentaculaires sont terrassés et les résistances et alternatives à ce mode de développements sont criminalisées dès lors qu’elles se soulèvent et gagnent du terrainn. » L’agro-industrie a institué la course au rendement maximum en « projet quasiment identitaire pour beaucoup d’agriculteurs » transformés en accrocs aux intrants chimiquesn. Cette dimension identitaire dévoyée contribue à présenter tout changement de cap comme un retour en arrière négatif, punitif, une dangereuse régression.
Le local comme slogan vide de sens, les consommateur·ices désigné·es responsables par le marché
L’impact du « manger local » – proclamé partout – est pourtant complètement anecdotique sur nos paysages immédiats. Rien ne signale un changement de cap significatif en faveur de la biodiversité et de la qualité des biens nourriciers. Cela principalement parce que, de l’agriculture conventionnelle qu’il convient de rénover, « c’est son ADN même qui pose problème. Elle est sans doute améliorable sur certains points mais, fondamentalement, elle ne pourra pas répondre aux enjeux environnementaux. Elle s’y emploie depuis trente ans et les résultats ne sont toujours pas au rendez-vous.
Les promesses et les résultats d’une agriculture chimique conventionnelle ont totalement évacué la biodiversitén. » De plus, l’économie de marché impose que le changement ne puisse venir que des consommateur·ices ! Si la demande de « bio » augmente au point de peser réellement dans l’économie, alors le système de production changera, assuré d’engranger les mêmes profits tout en changeant de filière ! Comment cette demande citoyenne, spontanée, pourrait-elle peser quand les aides à l’agriculture conventionnelle sont disproportionnées par rapport à celles accordées à l’agroécologien ? Quand le secteur de la grande distribution et des industries agroalimentaires « a fini par se construire entièrement sur une logique de l’offre qui organise la demande » grâce à une puissance marketing sans concurrencen ? Basculer vers une prépondérance de la demande citoyenne impliquerait d’organiser de réelles conditions de choix, d’en finir avec les opacités actuelles de la chaine agro-industrielle et de différencier beaucoup plus clairement les produits sains, respectueux de la biodiversité. Cela souligne assez l’urgence d’entamer « une transformation radicale des filières : de la consommation à l’industrie en passant évidemment par l’agriculture. Et par les couloirs des ministères et des agences publiques qui régulent l’ensemble du systèmen. »
Basculer vers une prépondérance de la demande citoyenne impliquerait d’organiser de réelles conditions de choix, d’en finir avec les opacités actuelles de la chaine agro-industrielle et de différencier beaucoup plus clairement les produits sains, respectueux de la biodiversité.
Eurêka, on ne nous disait rien, mais des alternatives crédibles existent !
On se sent démuni·e face à cet état de fait.
Y a-t-il vraiment une alternative, une autre voie ? On ne cesse de nous dire que renoncer aux agro-industries créerait la famine et la misère des paysan·nes. Jusqu’à ce qu’un jour, soit par hasard, soit par recherche, on tombe par exemple sur un ouvrage comme Demain, une Europe agroécologique. Se nourrir sans pesticides, faire revivre la biodiversité. Édité en 2021 chez Actes Sud, il est le reflet d’un travail prospectif d’un collectif modélisant une agriculture sans pesticide, respectueuse de la biodiversité, à l’échelle européenne. Ce programme de recherche s’appelle TYFA – Ten years for agroecology – à comprendre comme : il faut dix ans de travail intense, courageux, pour instaurer un autre modèle, au plus tard pour 2050. Et d’un coup, on réalise qu’il y a réellement d’autres possibles avec un univers dingue de connaissances qui n’attendent qu’à être partagées, diffusées auprès du « grand public ». Il y a trente ans qu’une communauté de chercheuses et chercheurs, de paysans et paysannes travaillent à préparer, à grande échelle, un basculement vers une agriculture saine, restauratrice de la biodiversité. Et l’on se rend compte à quel point le débat public, par exemple sur l’usage des pesticides, n’est pas à la hauteur, biaisé par les gros intérêts et les approches caricaturales, occultant la faisabilité des alternatives. Le politique, à cet égard, n’organise pas comme il le devrait les conditions d’un authentique débat démocratique, via l’accès de tous et toutes aux vraies données scientifiques et paysannes susceptibles d’éclairer un avenir meilleur. L’ouvrage, clair et didactique, permet de démêler la complexité de certaines questions agronomiques. Il explicite, par exemple, le « cycle de l’azote », la différence entre azote organique et azote de synthèse, leurs impacts respectifs sur l’environnement, sur les « rendements », leurs contraintes spécifiques. Être documenté·e sur cette question est indispensable pour se doter d’arguments contre l’usage des engrais de synthèse. Rentrer dans le détail de ces mécanismes organiques ramène au premier plan l’importance des interdépendances (comme régime de savoirs). Si l’azote de synthèse dope la croissance des plantes, elle les affaiblit, les rend vulnérables aux « nuisibles », d’où le recours systématique aux pesticides.
Surtout, avec l’engrais de synthèse, directement absorbé, « les plantes prennent l’habitude de compter dessus [et de] se passer des mycorhizes et bactéries qui, naturellement, entourent leurs racines. Et donc de ne plus pouvoir bénéficier des réseaux du sol qui les nourrissent et les soignent. Les pesticides ont d’ailleurs le même effet final sur la vie du soln. » La démonstration ne verse jamais dans la démagogie. À aucun moment il n’est dit que c’est simple de renoncer à la chimie et aux pesticides, de passer d’un élevage intensif à un élevage écologique (requérant beaucoup plus de savoirs et savoir-faire différents). Ce que cela représente est chiffré, argumenté, transparent quant à une baisse inévitable de production globale, non plus agitée comme un épouvantail, mais objectivée, raisonnée. Le programme TYFA prévoit une baisse de 25 à 30% (incluant la nécessité de consacrer des surfaces à certaines cultures moins productives, nécessaires pour suppléer aux engrais de synthèse par des engrais végétaux et restaurer une essentielle biodiversité). Les auteur·ices, surtout, expliquent pourquoi cette baisse ne signifie pas que l’on ne mangera plus à sa faim et que les récoltes deviendront aléatoires. C’est une diminution gérable une fois inscrite dans une modification équitable de tout notre régime d’alimentation, avec un accès pour toutes et tous à des produits de qualité. TYFA détaille concrètement un schéma complet, du champ à l’assiette, tout à fait plausible.
Paysage avec ou sans biodiversité, y a pas photo !
Comme un dessin vaut souvent mieux qu’un long discours, des pages 182 à 185, les auteur·ices comparent une représentation aérienne d’un paysage soumis à la monoculture industrielle à celui où prévaut l’agroécologie et la valorisation de la biodiversité. Ces représentations graphiques incluent la présence des réseaux de distributions, grandes surfaces ou épiceries de proximités, et le maillage social dans lequel se croisent et échangent – ou pas – paysan·nes et population. D’un côté, quelque chose qui ressemble à un désert, un aménagement rationnel, abstrait, projeté sur le territoire, l’expression d’une vue univoque adaptée à l’usage d’une mécanisation monstrueuse pilotée d’en haut, par une instance lointaine ; de l’autre, une polyrythmie de parcelles diversifiées, un lieu de vie foisonnant, des haies, des aires au repos, un ensemble fouillis, sauvage, une ode aux interdépendances terrestres, de proximité. C’est là que l’on embrasse du regard ce que signifie la notion de « bio-région », tournant le dos à un aménagement du territoire orienté uniquement vers la croissance économique au profit d’une vision où prévaut l’espace de vie comme lieu nourricier, « ce ne sont plus les êtres humains qui se trouvent au centre de l’attention, mais les lieux dont il faut prendre collectivement soinn ». C’est un changement de paradigme, indissociable d’une sortie du capitalisme. Le programme TYFA aborde bien entendu tous les aspects sociaux et économiques : la rémunération, la distribution, l’accès aux produits sains, le contenu de nos assiettes.
Le cout d’une alimentation saine, ça peut s’arranger !
Qu’en est-il du cout des produits bios, stigmatisé en preuve de l’impossibilité de renoncer aux méthodes industrielles ? Une des raisons du surcout bio réside dans les règles qui organisent l’accès aux terres agricoles, privilégiant les entreprises affiliées à l’agro-industrie. Le sociologue Bertrand Hévieu documente en France l’évolution d’une politique en faveur des méga-exploitations : « Plus de la moitié des terres qui se libèrent aujourd’hui vont à l’agrandissement d’exploitations existantes, souvent sous des formes sociétaires. Au regard des mouvements en cours, il y aura moins de 300 000 exploitations dans dix ansn. » Cela repose sur des lois, des décisions politiques qu’il convient de rendre transparentes pour la qualité du débat démocratique sur l’évolution de notre système alimentaire. Là aussi, les actions militantes, les ressources scientifiques pour changer de système et évoluer vers des bio-régions, sont foisonnantes et le politique gagnerait à les promouvoir, à les faire connaitre au grand public pour qu’une réelle transition puisse s’engager. Geneviève Pruvost, en conclusion d’une étude des modes d’entre-susbsistance de ceux et celles qui bataillent sur le terrain pour une agriculture et un élevage respectueux de la biodiversité, esquisse la révolution attendue : « Pour baisser les prix, il faudrait, d’une part, avoir le droit de s’installer progressivement, à petite échelle, en habitat léger, sans investissement foncier ni mécanisation surdimensionnée et, d’autre part, multiplier les (petits) points de vente pour que des gens contraints par leurs rythmes de travail et domestique puissent s’achalander au coin de la rue. C’est un programme que des groupes militants n’hésitent pas à revendiquer : dix millions de paysan·nes-artisan·nes sur autant d’hectares permettraient de “reprendre la terre aux machines” et de changer le rapport de force sur l’accès au fonciern. » Voilà une toute autre politique territoriale, qui n’est pas douce rêverie mais s’appuie sur des modélisations scientifiques rigoureuses et des milliers d’expériences de personnes déjà engagées dans un autre mode d’existence.
Les actions militantes, les ressources scientifiques pour changer de système et évoluer vers des bio-régions sont foisonnantes et le politique gagnerait à les promouvoir, à les faire connaitre au grand public pour qu’une réelle transition puisse s’engager.
Une politique agricole commune sans pesticide, pour la biodiversité, c’est pas de la science-fiction
La PAC est au cœur des politiques agricoles européennes et doit devenir le moteur du changement. Pour beaucoup, la PAC est une usine à gaz dont il est difficile de démêler les différentes strates. Demain, une Europe agroécologique en déroule l’histoire, les différentes étapes, les replaçant sans angélisme dans la réalité des échanges mondiaux. Il en détaille aussi les impasses face au changement climatique. La PAC est favorable aux grandes exploitations, aux monocultures, aux idéaux de rendement fixés par les industries au nom de l’obligation de nourrir la planète (tout en la rendant inhabitable). Le programme TYFA remet au centre de la logique des aides octroyées la notion de bien public, soit une « PAC agroécologique, cohérente pour le climat, la biodiversité et les ressources naturelles ; le maintien ou la reconquête des infrastructures agroécologiques – haies, prairies extensives, bosquets… –, des systèmes de cultures diversi- fiés, riches en légumineuses, des systèmes qui reconnectent les cultures et l’élevagen. » Ce qui amène à relier agriculture et élevage à la notion de « service écosystémique ». La manière d’évaluer l’aide à octroyer aux agriculteur·ices serait définie en fonction de cette contribution aux « services écosystémiques », soit la plus-value apportée au bien public. « Beaucoup de prairies extensives et un système bio : un score maximum. Une monoculture qui utilise beaucoup d’intrants : un score minimum. » Les retombées sur le paysage deviendraient vite visibles, le « manger local » ne serait plus une vue de l’esprit, un slogan vide en tête de gondole, mais un réel maillage complexe du vivant, maillage social, maillage économique. « [L’] enjeu est que l’agriculteur dont les pratiques conservent de l’humus dans les sols (et des insectes, et des oiseaux, et des paysages,…) puisse vivre de son système de production, et même mieux que celui dont les pratiques détruisent les solsn. »
Cela donne une idée précise de ce à quoi correspondra le gout du local dans notre assiette, toutes saveurs qui informeront nos organismes que désormais, ce qui nous sustente, est produit dans le respect de la biodiversité, indispensable à l’habitabilité de la Terre.
Correspond à un système alimentaire dans lequel les personnes qui produisent,distribuent et consomment de la nourriture contrôlent également les mécanismes et les politiques deproduction et de distribution alimentaire. Cela contraste avec le régime alimentaire actuel dominant, dans lequel les entreprises et les institutions d’un marché pour partie mondialisé contrôlent le système alimentaire mondial.
Geneviève Pruvost, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, La Découverte, 2024, p. 476.
Ibid., p. 187.
Xavier Poux, Pierre-Marie Aubert, Marielle Court, Demain, une Europe agroécologique. Se nourrir sans pesticides, faire revivre la biodiversité, Actes Sud, 2021, p. 35.
Ensemble de théories et de pratiques agricoles nourries ou inspirées par les connaissances de l’écologie, de la science agronomique et du monde agricole.
Ibid., p. 129.
Ibid., p. 138.
Ibid., p. 55.
Geneviève Pruvost, op.cit., p. 441.
Entretien avec Bertrand Hervieu, « Tous les agriculteurs ne sontpas fragiles, mais la recomposition en cours fait plus de perdantsque de gagnants », Le Monde, 28/02/2024.
Geneviève Pruvost, op.cit., p. 449.
Xavier Poux, Pierre-Marie Aubert, Marielle Court, op.cit., p. 252.
Ibid., p. 253.

