- 
dossier

Anse-à-Pitres : du camp au peuplement

Entretien avec Pierre Michel Jean et Valérie Baeriswyl,
photographes membres du Kolektif 2 Dimansyon

19-12-2019

Kolektif 2 Dimansyon est un collectif de photographes et journalistes créé en 2014 et basé en Haïti. Il publie le premier numéro de sa revue – Fotopaklè en 2017. Y sont présentés divers travaux photographiques autour de la thématique commune de la/des frontière(s). Ces travaux ont été menés alors que des milliers d’Haïtien·nes et de Dominicain·es d’origine haïtienne étaient sommé·es de quitter le territoire dominicain, suite à une décision de la cours constitutionnelle dominicaine.
À différents endroits de la frontière partageant l’ile de Quisqueya en deux pays, côté haïtien, des campements se sont établis. Le collectif s’est rendu dans quelques-uns de ceux-ci pour faire des images des tentes et de leurs habitant·es, pour témoigner de la vie qui y reprend cours. Nous avons interrogé Valérie Baeriswyln et Pierre Michel Jeann, membres du collectif, pour mieux comprendre les raisons de cet exil forcé et les entendre sur la manière dont il et elle ont approché ces camps et celles et ceux qui y vivent… Pour illustrer ce que l’anthropologue Alice Corbet évoque lorsqu’elle parle d’un passage d’une logique de camp à une logique de peuplement.

Propos recueillis par Hélène Hiessler, chargée de projets à Culture & Démocratie, retranscrits et contextualisés par Baptiste De Reymaeker, coordinateur à Culture & Démocratie

 

Pourquoi avoir choisi ce thème de la frontière pour votre premier numéro de Fotopaklè ?
Pierre Michel Jean : En 2015, quand nous nous sommes mis·es à travailler sur le premier numéro de la revue nous avions plusieurs thématiques en tête, dont les élections et l’afflux massif de Dominicain·es d’origine haïtienne devenu·es apatrides et d’immigré·es haïtien·nes aux frontières. C’est la question migratoire, en raison de son actualité, qui nous a en quelque sorte saisi·es. Nous ne pouvions travailler que là-dessus. En plus d’être à ce moment-là une question urgente, la migration touche Haïti depuis longtemps, elle est inhérente à la société haïtienne. En raison des catastrophes naturelles (dont le tremblement de terre de 2010), des tensions politiques et surtout de la pauvreté, beaucoup de Haïtien·nes quittent le pays pour la République dominicaine voisine, ou quand il·elles ont plus de moyens, pour le Brésil ou le Chili. Entre Haïti et la République dominicaine c’est en fait une histoire de plus de cent ans d’immigration continue. Le·a travailleur·se Haïtien·ne sans emploi trouve souvent du travail en République dominicaine, autrefois dans les plantations de canne à sucre, aujourd’hui surtout dans les secteurs de la construction, de l’hôtellerie, les bananeraies ou encore comme personnel de ménage.

En 2013, la Cours constitutionnelle de la République dominicaine rend une sentence qui, appliquée à la lettre, retire la nationalité dominicaine à un nombre important de Dominicain·es d’origine haïtienne (voir encart). Ces dernier·ères ainsi que les immigré·es Haïtien·nes arrivé·es plus récemment sont sommé·es de rentrer « chez eux.elles », en Haïti ! Sous pression internationale, cette sentence (qui s’oppose à l’article 15 des droits humains « tout individu a droit à une nationalité ») est atténuée par un arrêté présidentiel qui permet aux personnes concernées de garder la nationalité dominicaine ou de l’obtenir. Les démarches à entreprendre, limitées dans le temps (deux ans), s’apparentent toutefois à un véritable parcours du combattant. Il faut réunir une vingtaine de documents pour prouver sa présence et son intégration dans la société dominicaine… Compte tenu du passif entre les deux pays – en l’occurrence le massacre de 1937 (voir encart) – les Haïtien·nes sont sous pression.

À la veille de la fin du plan national dominicain de régularisation des étranger·ères, des milliers d’immigré·es Haïtien·nes (certain·es en République dominicaine depuis 10 ou 20 ans) et d’enfants d’immigré·es (en République dominicaine depuis toujours) qui n’avaient pas fait les démarches pour régulariser leur situation ou pour qui ces démarches n’avaient pas pu aboutir positivement, craignant la répétition du massacre de 1937 (voir encart), passent la frontière et entrent en Haïti. La plupart d’entre eux·elles n’y ont plus de famille, plus d’accroche : Haïti, ce n’est pas « chez eux·elles ». Il·elles n’ont pas d’argent et montent des camps spontanés, en bordure de frontière.

Quand cette crise migratoire est survenue, la majorité des médias haïtiens traitaient la chose du point de vue du sensationnalisme et de l’indignation. Par rapport à Port-au-Prince, la frontière dominicaine n’est pas facile d’accès. Anse-à-Pitres par exemple est une ville isolée. Les moyens de communication sont mauvais. C’était compliqué pour les journaux d’envoyer sur place des journalistes pour qu’ils y fassent un travail en profondeur.

Valérie Baeriswyl : Le collectif avait déjà photographié la frontière dominicaine. Les photos ont été montrées aux artistes Gaël Turine, Chiqui Garcia et Loïc Delvaux lors d’un atelier organisé à Fokal5 et ils nous ont encouragé·es à poursuivre ce travail. Nous avons eu envie de le faire en profondeur. Quand nous sommes arrivé·es, Pierre Michel et moi, dans les camps à Anse-à-Pitres, 587 familles y étaient installées, réparties en trois implantations au milieu de la poussière et des cactus. Elles sont restées là pendant plus d’un an. Aucun service de base n’a été organisé, ni école, ni hôpital. Au départ il y avait un peu d’aide humanitaire qui venait apporter du riz et de l’eau. Après le programme de relocalisation, soutenu par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), il restait 35 familles, certaines personnes ne voulant pas partir.

Quand vous vous présentez là comme photographes, que voulez-vous montrer ?
V. B. : Quand je suis arrivée et que j’ai vu les tentes – je n’avais pas l’habitude de visiter des camps de déplacé·es –, j’ai été tout de suite impressionnée par cette façon de faire avec le peu qu’on a, la débrouille, l’inventivité… J’ai fait une série de photos sur les tentes. Ensuite en parlant avec les habitant·es, amusé·es et curieux·ses de ma démarche, j’ai eu envie de restituer qui étaient ces personnes à l’intérieur des tentes. J’ai voulu aussi documenter le quotidien autour d’une rivière qui fait frontière entre Haïti et la République dominicaine et où tout se passe : la lessive, la toilette, etc. De l’autre côté, des gardes attendent, mais les gens essaient quand même de la traverser pour récolter du bois, travailler une journée, etc.

P. M. J. : Immédiatement, on est stupéfait, révolté par les conditions de vie des gens. On se dit qu’on doit montrer ça, interpeller les autorités sur ces conditions de vie indignes. Mais une fois la stupeur passée, on se dit qu’il n’y a pas que ça, pas que des gens pataugeant dans des poussières crasses, habitant des tentes sales. Sous ces tentes, il y a des personnes qui ont des histoires, des histoires uniques, qui méritent d’être racontées. Il y a des gens qui ne sont pas abattus. Il fallait finalement parvenir à se défaire de cette image misérabiliste, appelant l’empathie humanitaire. Les premières photos que j’ai faites à ma première visite de ce camp, en tant que journaliste pour le quotidien Le Nouvelliste, ne sont pas celles que j’ai pu faire après, pour la revue Fotopaklè.

Au-delà du choc de la découverte de la réalité du quotidien de ces personnes, y-a-t-il des choses qui vous ont surpris·e positivement dans la manière dont elles vivent ?
P. M. J. : Une chose m’a étonné : malgré qu’il·elles aient été forcé·es de quitter la République dominicaine et bien qu’il·elles soient les premières victimes de cette tension historique entre les deux pays (voir encart), ces gens ne sont pas révoltés contre les Dominicain·es. Ils ont passé une partie de leur vie voire leur vie entière en République dominicaine. Ils ont grandi avec la culture dominicaine, la musique dominicaine… Ils aiment ce pays. Ils sont en colère contre certain·es Dominicain·es qui sont racistes, anti-Haïtiens.

Vue de la capitale [Port-au-Prince], la situation était révoltante : cette façon qu’ont les Dominicain·es de traiter les Haïtien·nes, ce mépris, ce racisme. Je me disais que les personnes dans les camps devaient nourrir une colère contre les Dominicain·es, répondre à ce racisme anti-Haïtiens par un racisme anti-Dominicains… Et bien non ! L’attitude des déplacé·es haïtien·nes m’a fait voir la question d’une autre façon, plus nuancée. Un géographe a dit au sujet des relations entre Haïti et la République dominicaine : « Il existe trois peuples sur l’ile d’Hispaniola : les Dominicain·es de Saint-Domingue, les Haïtien·nes de Port-au-Prince et les frontalier·ères qui communiquent, échangent et s’aiment. »

V. B. : Pour ma part j’ai été indignée par les conditions de vie inhumaines, l’absence d’eau potable, d’électricité, la vie dans la poussière matin, midi et soir. C’est très dur. Après, comme photojournalistes, on doit aussi montrer la dignité des gens. J’ai par exemple été impressionnée par le fait que les gens balaient devant leur porte plusieurs fois par jour malgré la poussière qui n’a de cesse de revenir, ou par le soin qu’ils apportent à leur tenue, etc.

P. M. J. : Quand tu arrives en 4X4, ils croient que tu es dans l’humanitaire, que tu travailles pour une ONG, que tu es venu entendre leurs doléances. Alors ils te mentent en disant qu’ils n’ont rien à manger… Ils reproduisent un discours fait pour les oreilles des humanitaires. Mais lorsqu’ils comprennent que tu es photojournaliste, que tu vas rester, que tu vas revenir, que ton travail c’est d’informer, de témoigner, alors il y a des barrières qui tombent et ils sont plus honnêtes avec toi qu’ils ne le seraient avec un·e représentant·e d’ONG venu·e pour une opération coup de poing distribuer de l’eau ou autre chose.

Les camps que vous avez photographiés sont des camps spontanés. Comment s’organisaient-ils ? Y avait-il une aide humanitaire ?
V. B. : La Croix Rouge a amené d’énormes ballons d’eau potable et installé des toilettes sèches. Après, le camp s’est autogéré. Il y avait en fait trois implantations : deux (Cadot 1 et Cadot 2) étaient proches, la troisième (Tête-à-l’eau) plus éloignée. Les gens s’y installaient en fonction de leur foi (protestante ou catholique). Dans un des camps, il y avait un pasteur qui avait beaucoup de pouvoir sur la communauté. Un jour une ONG est venue apporter des pompes à eau et le pasteur a dit que c’était un truc diabolique, qu’on risquait de mourir du choléra. L’ONG a installé les pompes et quelqu’un est décédé peu de temps après. S’est ainsi confirmée l’idée qu’il ne fallait pas y toucher.

Il préférait finalement rester dans ce camp – village en devenir – plutôt que d’aller habiter une maison dans un village beaucoup plus éloigné de la ville dominicaine d’où il venait et surtout de son lieu de travail, de l’autre côté de la frontière.

Ces camps, c’est une étape vers autre chose de mieux ? Ces familles attendent de revenir en République dominicaine ?
V. B. : Partir en République dominicaine c’était pour les Haïtien·nes nourrir la perspective d’une vie meilleure. Rentrer en Haïti les poches vides et la tête basse, ce n’était pas une option choisie. Après un an, quasiment toutes les familles ont été relocalisées dans un petit village proche, dans des maisons en dur certes, mais ce n’était pas là non plus qu’elles allaient avoir une vie extraordinairement meilleure. Donc tou·tes, du moins celles et ceux qui peuvent, retournent en République dominicaine.

La photographie est souvent utilisée par les ONG pour susciter des émotions extrêmes, d’indignation, d’empathie, etc. Mais à la longue cela crée aussi une forme de banalisation, de sidération. La série « Dans les pas de Gabriel » de Pierre Michel, par exemple, c’est une manière de ne pas sombrer dans cet écueil, de montrer autre chose ?
P. M. J. : Gabriel a fui la République dominicaine en laissant tout là-bas. Il allait devenir père et avait des responsabilités à assumer. Après un mois passé dans les camps, il a décidé de retourner travailler en République dominicaine, en prenant le risque de passer la frontière. Tous les jours il marchait plusieurs kilomètres pour se rendre sur son lieu de travail, pour faire vivre sa femme dans ce camp.

Dans le cadre du programme de relocalisation, on lui a donné de l’argent lui permettant de louer une maison pendant un an. Or, comme beaucoup d’autres, Gabriel a pris l’argent, a démoli ou fait semblant de démolir son abri et est retourné s’y installer. Car le camp où il était installé se situait à une vingtaine de kilomètre de la ville dominicaine – Mencía ou Agua Negra – où il habitait avant l’expulsion. Il préférait finalement rester dans ce camp – village en devenir – plutôt que d’aller habiter une maison dans un village beaucoup plus éloigné de la ville dominicaine d’où il venait et surtout de son lieu de travail, de l’autre côté de la frontière.

Je suis retourné voir Gabriel il y a un an. Il avait construit une maisonnette pas loin de là où il campait avec sa femme et son enfant. Comme d’autres de ses voisin·es, il continuait ses traversées pour aller travailler en République dominicaine. C’est devenu un camp permanent. Et ils n’ont pas l’intention de partir.

 

Image : Des résident·es et rapatrié·es de la République dominicaine du camp de Tête-à-l’eau (Anse-à-Pitres, sud-est Haïti) démolissant leur bicoque après avoir été relocalisé·es par l’OIM (20 avril 2016 © Pierre Michel Jean)

1

Photographe freelance suisse (1984), formée à Paris (École des métiers de l’information, section photojournalisme) établie en Haïti depuis 2015, elle y séjourne 10 mois par an.

2

Photographe freelance haïtien (1986), formé en Communication Sociale, il découvre la photographie dans le cadre de ses cours universitaires et plus tard au CEPEC (Centre d’Étude Photographique et Cinématographique).

Articles Liés

PDF
Journal HS 2019
Hors-série 2019 ‒ « Camps »
Édito

Anne-Sophie Sterck,
NIMIS groupe

Levons le camp !

Claude Fafchamps

Introduction
Les campements : espaces de résilience des mondes tsiganes au début du XXe siècle

Un article d'Adèle Sutre

Né hier

Une nouvelle de Basel Adoum

Qui fait vivre le « système camp » ?

Entretien avec Anne-Sophie Sterck, Yaël Steinmann et Sarah Testa du NIMIS groupe

« La terre n’appartient à personne » – Récits des centres fermés en Belgique

Pauline Fonsny et Anaïs Carton

« Il n’est de frontière qu’on outrepasse »

Entretien avec Hamedine Kane

Ô mon frère en exil

Un poème de Hassan Yassin

D’un camp à l’autre – Iphigénie à Kos

Un article de Maria Kakogianni

Le camp comme paradis – Prototype de la technocratie industrielle

Un article de Roland de Bodt

Le business des camps

Un article de Thibault Scohier

Camps de réfugié·es : un instrument dans une politique globale de contrôle des migrations

Entretien avec Clara Lecadet

Anse-à-Pitres : du camp au peuplement

Entretien avec Pierre Michel Jean et Valérie Baeriswyl

Encart – La frontière entre Haïti et la République dominicaine. Tentative de contextualisation
La Petite Maison : un lieu où habiter l’exil

Un article de Baptiste De Reymaeker

Du camp à la ville

Un article de Nimetulla Parlaku

La tentation de l’encampement

Entretien avec Michel Agier

Les camps, une gestion des réfugié·es qui questionne

Entretien avec Alice Corbet

Une approche perspectiviste du camp

Entretien avec Aurore Vermylen

« On a gagné le campement » – Des formes de la halte aux régimes de négociation de la présence voyageuse

Un article de Gaëlla Loiseau

Kolektif 2 Dymansion