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dossier

Introduction

18-12-2019

Culture & Démocratie n’est ni une association qui milite pour l’ouverture inconditionnelle des frontières, ni un collectif de réfugié·es ou de sans-papiers, ni même une organisation qui œuvre au jour le jour pour leur assurer un accueil digne ou leur fournir un soutien concret. Culture & Démocratie n’est clairement pas une association de terrain. Son métier, c’est la publication de journaux et de revues, dans une démarche d’éducation populaire. Elle publie des articles réunissant autant de textes qui sont des regards « sur ». Elle n’est pas dupe : elle sait d’où elle produit du discours, elle sait sa position, extérieure, d’observatrice. C’est donc en quelque sorte un statut de « visiteuse des camps » qu’elle assume en travaillant sur ce second hors-série de son Journal.

Dans la première contribution, Adèle Sutre parle des campements tsiganes du début du XXe siècle et montre comment ces derniers contrôlaient leur propre présentation. Elle parle d’un « art de se mettre en scène pour les autres qui leur permet de se maintenir dans le mouvement » et identifie cet art à une capacité de résistance aux traitements qu’on leur inflige : méfiance, contrôle, fichage… Une invitation à nous souvenir, au cours de notre lecture, que même lorsque nous interrogeons leurs habitant·es, nous ne voyons et ne disons des camps que ce qu’il·elles veulent bien nous en révéler. Pour survivre, se faire une place, se faire entendre, selon qui vient à eux·elles, il arrive qu’il·elles ne racontent pas la même chose. Il·elles protègent un espace intérieur que seul un travail de longue haleine permettrait de découvrir.

Basel Adoum fait le récit de l’arrivée d’un réfugié dans « un centre d’accueil » (un ancien camp militaire) à Florennes. C’est par la fiction – une sorte de mise en scène – que l’auteur se raconte. Il préserve ainsi un espace intime qui est à la source de sa résistance, de son énergie. Ce qu’il dévoile dans ce texte de l’accueil fait aux migrant·es en Belgique n’a toutefois rien de fictif. Côté sombre : l’attente dans le froid, le fichage, l’anonymat derrière un chiffre, les souvenirs traumatisants, le balbutiement d’une langue, le trafic d’êtres humains, la peur de sortir du camp et celle d’être expulsé·e du pays. Côté lumineux : la solidarité, l’humour, le « travailleur sympa »…

S’intéresser aux travailleur·ses et à tou·tes celles et ceux qui « encadrent » les migrant·es dans les camps est justement le choix du NIMIS groupe pour construire la dramaturgie de leur prochaine création : interroger la responsabilité individuelle quand on est pris dans un système dont il est difficile d’avoir une représentation globale.

Pauline Fonsny et Anaïs Carton expliquent comment d’une terre d’accueil – certes intéressée – pour les réfugié·es la Belgique est devenue, au tournant des années 1970, une terre de refus des migrant·es, puis dès 1988 une terre d’enfermement avec l’ouverture d’un premier centre fermé pour migrant·es. Il en existe aujourd’hui six. Elles parlent de la manière dont elles ont tâché, par un langage artistique exigeant, de rendre compte de l’existence de ces centres fermés, de communiquer leur indignation face à celle-ci. Elles s’arrêtent sur les limites de l’exercice : « En tant que blanches avec papiers, que pouvons-nous dire de ces espaces ? » s’interrogent-elles. Leur réponse fut de partager leurs outils de production afin que les habitant·es de ces centres puissent eux·elles-mêmes contrôler la présentation de leur colère, de leur expérience.

Dans un entretien avec Valérie de Saint-Do, l’anthropologue Michel Agier, avance que cette expérience c’est celle, belle autant que rugueuse, du monde, une expérience plus authentique que celle que ferait un·e touriste ou expatrié·e qui, d’aéroports en aéroports, d’hôtels en hôtels, de bureaux en bureaux, de quartiers chics en quartiers chics, ne rencontre que du même : il·elle ne connait aucun changement de décor.

Hamedine Kane, interrogé par Philippe Delvosalle, a marché sur les routes de la migration, a habité les camps et les centres fermés. Il en a vu « des décors ». Puis, devenu artiste, il en a construit à son tour. Il est retourné dans un camp, celui de Calais, la Jungle. Il a l’humilité de dire qu’« il est difficile de trouver la bonne distance pour comprendre les choses »: « Tu ne pourras pas tout comprendre parce que tu n’es pas en train de vivre leur situation. Tu sais que tu vas manger chaud et dormir dans un lit le soir. »

Malgré ces intimités qui ne se dévoilent pas, qui décident ce qu’elles veulent bien dire d’elles : des rencontres sont possibles : elles n’annulent pas les distances et s’en nourrissent même. Et si pratiquer un art serait savoir mettre le quotidien – quel qu’il soit – à distance, pour pouvoir le rencontrer et rencontrer l’autre (qui y est éventuellement étranger·ère) à travers un objet commun (l’œuvre) ? C’est là que le chant du poète Hassan Yassin résonne et vient rappeler, en quelques strophes, que ce quotidien partagé par ses frères (et ses sœurs) en exil est rude. Le désespoir est journalier. Il ne faut pas l’oublier.

Un autre poète, Euripide, est convoqué dans le texte de Maria Kakogianni. La philosophe construit son propos en évoquant des actes et des décors : celui du camp militaire de la pièce Iphigénie à Aulis et celui du camp de l’ile de Kos en Grèce – un hotspot –, où Iphigénie, sage-femme retraitée, aide une jeune réfugiée camerounaise à accoucher… Au travers du récit beau et singulier de cette mise au monde sont distillées des considérations sur le théâtre antique, une réflexion sur le camp « espace d’exception qui devient la règle » et plus largement sur la nature du pouvoir – un mécanisme, non plus une volonté, qui laisse mourir – et sur celle de la puissance qui fait naitre des possibles. Le camp serait une scène où se manifestent de concert, presque paradoxalement, la force impuissante des souverain·es et la puissance de la faiblesse des faibles…

Roland de Bodt, se remémorant son travail de production d’une pièce de théâtre (L’instruction de Peter Weiss, basée sur les comptes-rendus d’audiences d’un procès de responsables nazis du camp d’Auschwitz) rebondit sur l’idée de Giorgio Agamben, cité par Maria Kakogianni : le camp de concentration n’est en rien une anomalie, un dérapage de l’Histoire. Au contraire, il est selon lui le prototype de la société industrielle et de son projet politique totalitaire, qui chaque jour se concrétise. Thibault Scohier écrit sur les camps de réfugié·es, mais son propos pointe une même dérive, révélant comment des entreprises – issues des secteurs de la surveillance, de l’armement, de la grande distribution – investissent ces camps, y expérimentent des produits, aidées par une idéologie sécuritaire et néolibérale. Cette nouvelle dimension du camp renvoie davantage à un lieu de gestion et de contrôle, de plus en plus « pénétrant », des personnes. Et si les camps d’aujourd’hui ne sont plus des lieux d’extermination, il y a néanmoins quelque chose de mortifère dans cette « ambiance » des camps que nous dépeignent les deux auteurs.

« Nous ne sommes plus à l’heure d’une thanatopolitique des camps », écrit Michel Agier, mais il pointe du doigt une « mise à mort sociale » de leurs habitant·es – réversible toutefois. Il y a lieu ici d’introduire de la complexité, qui amènera peut-être une forme d’optimisme, une confiance dans les capacités de résistance des habitant·es des camps, de confiance en leur créativité, en la vie qui coule en eux·elles, orgueilleuse.

C’est ce que les anthropologues Alice Corbet, Aurore Vermylen et Clara Lecadet introduisent dans leurs entretiens respectifs : de la complexité dans ce paysage des camps de réfugié·es : des plis, des écarts d’où tant de choses peuvent différer. Il n’y a pas un type de camp, il y a des camps officiels, des camps spontanés  il n’y a pas un type d’ONG ou de travail humanitaire, ces ONG sont constituées de travailleur·ses aux intentions et ambitions bien différentes  il n’y a pas un type d’État : il y en a des plus accueillants que d’autres  il n’y a pas un type de réfugié·e… Une constance apparait toutefois : la machine UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés), qui semble assez monolithique, implacable dans sa manière d’administrer les réfugié·es, sa propension à vouloir les tracer, sa manière de sous-traiter de plus en plus ses missions au secteur privé, faisant cyniquement de la gestion des réfugié·es un vaste marché.

C’est plus facilement dans des camps spontanés, non-officiels (au sens de ceux du UNHCR) et moins investis par les ONG que la vie reprend ses droits et ses aises. C’est le cas du camp de « Tête-à-l’eau » en Haïti, près de la ville isolée d’Anse-à-Pitres, visité par les photographes du Kolektif 2 Dimansyon. Ses occupant·es ne l’ont finalement pas quitté : en pirates, il·elles ont investi le pécule qu’un programme de relocalisation leur accordait pour y bâtir quelque chose de plus solide… Le camp devient quartier. Prenant l’exemple d’une halte de gens du voyage, Gaëlla Loiseau analyse plus finement ce qui se joue et se négocie aujourd’hui lors de l’installation d’un camp plus pérenne.

Durer, c’est aussi ce qu’espère La Petite Maison, un squat de personnes sans-papiers. Avant tout parce qu’une adresse est nécessaire pour entamer n’importe quelle démarche administrative et obtenir l’aide sociale, des soins de santé, un travail, des papiers  ensuite parce qu’avoir une chambre à soi, c’est avoir un écrin pour déposer l’intime, comme on dépose une graine qui peut enfin pousser  mais aussi car c’est un lieu ouvert sur le quartier, qui le fait vivre, qui permet la rencontre, qui l’aère. Parce que ce lieu interroge notre rapport au logement, à la ville, à la démocratie, il est exemplaire !
Nimetulla Parlaku conclut en prose ce parcours débuté avec le premier hors-série du Journal de Culture & Démocratie : de la ville au camp et du camp à la ville. Surpendre un camp, c’est surprendre la ville en plein travail créatif.

 

Image : Une famille résidente et rapatriée de République dominicaine du camp de Tête-à-l’eau (Anse-à-Pitres, sud-est Haïti) avec leur nouveau-né (13 décembre 2015 © Pierre Michel Jean)

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