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dossier

Né hier

Basel Adoum,
écrivain, comédien, doctorant au Centre d’étude de l’ethnicité et des migrations

18-12-2019

Basel Adoum est diplômé de littérature de l’université d’Alep. Exilé en Belgique, il prépare aujourd’hui un doctorat sur les « carrières migratoires » des réfugié·es syrien·nes en Belgique. En parallèle, il écrit des textes de fiction et des spectacles humoristiques qu’il interprète lui-même. Il propose ici un court texte de fiction qui raconte l’arrivée d’un réfugié au centre d’accueil de Florennes.

Traduit de l’anglais par Hélène Hiessler, chargée de projets à Culture & Démocratie

 

Je cours. Le bruit de l’avion de chasse est proche. J’accélère. Il se rapproche. Plus je cours vite, plus il s’intensifie. Je regarde derrière moi. Je vois le visage du pilote. C’est celui de mon frère mort. Il pleure et pose le pouce sur le bouton de mise à feu. J’ouvre les yeux et parcours du regard la pièce autour de moi. Je vois les onze autres lits dans lesquels mes camarades de chambre, eux aussi des réfugiés, sont en train de dormir. Ce n’était qu’un rêve, me dis-je. J’entends un bruit d’avion, pour de vrai cette fois. Je bondis à la fenêtre, lève les yeux vers le ciel et aperçois trois avions militaires. Coup d’œil à ma montre : il n’est que 5h30 du matin. Tous mes camarades de chambres dorment encore, à l’exception de mon voisin de lit. Il me sourit et dit dans ma langue : « Tu vas t’y habituer. On s’y est tous habitués, ce n’est que ta première nuit. Le petit-déjeuner est dans une heure, ne le rate pas sinon tu vas avoir faim toute la matinée. Je m’appelle Saïd, au fait. » Mes yeux brulent et mon corps est endolori. Voilà trois nuits que je ne dors pas et j’ai à peine fermé l’œil la semaine passée. Comme on dit dans ma langue, mes paupières se confondent à force de fatigue. J’avais passé deux nuits entières à attendre à la porte du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides et hier, j’étais arrivé tard dans la nuit.

Des Marocains m’avaient montré comment m’y rendre et recommandé de bien rester dans la file, sans jamais quitter ma place. Les gens s’en tenaient strictement à cette consigne. Ils mangeaient, buvaient, dormaient, urinaient dans la queue. J’étais frigorifié. Rien sur le dos pour me protéger du froid sec. Après de longues heures de relevés d’empreintes digitales et de questions, un homme en uniforme de police me tendit d’une main un papier blanc sur lequel était inscrite une adresse, et de l’autre des billets de train. « Gare du Nord. Train. Camp », dit-il avant de disparaitre. Mais qu’y a-t-il à cette adresse ? Où est Florennes ? Comment s’y rendre ? Comment demander mon chemin quand tout le monde s’efforce d’éviter un homme du Moyen-Orient, potentiel demandeur d’asile ?

À la Gare du Nord, j’étais perdu. J’essayais d’interroger les gens mais j’anticipais leur réaction. Ils m’évitaient ou me prenaient de haut, ou leur visage se fermait alors qu’ils se détournaient pour partir. Ou encore, pire que tout : ils prenaient peur. Cela, je ne m’y serais jamais attendu. Certains avaient l’air terrifiés de me voir. Au fond de moi, je me sentais si faible… Je fus profondément blessé de lire sur le visage d’une femme une expression de terreur à la simple vue d’une personne tenant à la main un papier avec une adresse écrite noire sur blanc, en majuscules. Je me sentis très seul.

Arrivé au bâtiment administratif du camp, on m’intima de prendre un siège dans cette salle remplie de chaises. Les néons et la blancheur étincelante des murs m’aidèrent un temps à ne pas somnoler. Puis je cédais au sommeil.

Son rire sonore et celui de l’homme qui m’avait fait entrer dans la salle d’attente me réveillèrent juste avant que, dans mon rêve, je ne me retrouve cloué à un morceau de bois. Une douleur à la nuque m’indiqua que plusieurs heures s’étaient écoulées. Elle entra dans la pièce en rassemblant des papiers. Elle me regarda, sourit et dit : « Viens. » Je lui souris en retour, sans quitter ma place. Je n’avais aucune idée de ce que signifiait ce son sorti de sa bouche. Je lui adressai un signe de la tête, au cas où ce fut une manière de saluer. Elle tourna les talons et s’éloigna. Je ne bougeai pas. Elle se retourna, surprise, et répéta le même mot. L’idée que des gens sur cette terre ne parlent pas sa langue ne lui avait peut-être jamais traversé l’esprit. La troisième fois, elle accompagna le même mot d’un geste de la main. Je compris que je devais la suivre. Dans son bureau, elle tapota la chaise trois fois pour m’inviter à m’asseoir. Elle me regarda, remit ses documents en ordre en inspirant profondément, puis expira bruyamment. « Je m’appelle Françoise, je suis assistante sociale. Toi : cent septante-sept. » Pour toute réponse je souris, mal à l’aise. « Tu comprends ? Je m’appelle Françoise, je suis ton assistante sociale. Toi : cent septante-sept », répéta-t-elle lentement en haussant un peu le ton. Je restai silencieux. « Moi, manager, help, documents, aid. Toi, one, heu…seven, seven. OK ? » Je n’avais aucune idée de ce qu’elle essayait d’exprimer mais j’acquiesçai. Elle se leva et répéta le mot qu’elle avait prononcé au tout début dans la salle d’attente – maintenant je sais que ça veut dire « suis-moi ». Je lui emboitai le pas dans un long couloir. Elle ouvrit une porte en bois gris donnant sur une grande pièce où j’allais désormais passer mes nuits avec onze autres demandeurs d’asiles, la pièce que j’allais occuper pendant neuf mois. Certains dormaient déjà et les autres nous observaient sous leur couverture.

Dans son bureau, elle tapota la chaise trois fois pour m’inviter à m’asseoir. Elle me regarda, remit ses documents en ordre en inspirant profondément, puis expira bruyamment. « Je m’appelle Françoise, je suis assistante sociale. Toi : cent septante-sept. »

« Un an que je vis dans ce camp, me dit Saïd. Je connais beaucoup de monde ici, je vais t’expliquer ce que signifie le numéro un-sept-sept que la femme t’a donné. » Saïd compte se rendre au Royaume-Uni. Il ne reste en Belgique que le temps de trouver un moyen de traverser, à Calais. Il m’explique que je dois donner mon numéro dans la queue pour la distribution de nourriture, dans la queue pour la machine à laver, dans la queue pour le savon, etc. « Tu as le privilège de ce luxe tant que tu annonces “Je suis le numéro 177” », ajoute-t-il, ironique.

Je me rends avec Saïd au bâtiment des cuisines. Il m’explique qu’il s’agit d’une base militaire qui a servi pendant les deux grandes guerres et est restée déserte pendant des années. Mais le gouvernement en a fait un camp de résidence temporaire pour demandeurs d’asile. Comme un enfant fatigué d’une longue marche agrippant la main de son père, je demande : « Où est-ce qu’on est, Saïd ? » « Je ne connais pas grand-chose de la vie au-delà de ces grilles, répond-il. Mais j’en sais un paquet sur ce qui se passe à l’intérieur. » Je m’installe derrière lui dans la queue pour le petit-déjeuner. Arrivé au guichet je tente de prononcer mon nouveau nom. En vain. Je tends la main dans l’espace sous la petite fenêtre et indique à la femme mon numéro dans la liste qu’elle a sous les yeux. Elle le raye et me donne une banane, un morceau de pain, de la confiture et un gobelet en plastique rempli de thé. Emportant le tout, je suis Saïd jusqu’à la zone verte devant le bâtiment des cuisines où on s’installe pour manger.

Je ne sais pas ce qu’il y a derrière cette grille. Quand je suis arrivé on m’a dit que c’était le pays des droits humains. Je me suis retrouvé comme en prison. À quoi dois-je m’attendre du monde derrière ces barbelés ?

Sur le grillage à côté de nous, une pancarte indique en plusieurs langues « DANGER DE MORT ». « Ce n’est pas pour m’asseoir sous cette pancarte que j’ai traversé la mer », dis-je en plaisantant. Saïd rit : « Tu es en sécurité ici. Mais n’essaie pas de franchir la grille. Beaucoup de gens ont… »
J’entends sa voix. Je la connais. J’ai vécu avec. Elle me paralyse. Il va faire feu. C’est un S25, ou F16. Je me jette à terre les deux mains sur la tête. Le bruit s’éloigne. Je suis vivant. Je reprends conscience peu à peu. Saïd est là. Couvert de thé. Je lui présente mes excuses et tente de lui expliquer pourquoi, sans le vouloir, j’ai envoyé valser ma tasse de thé et mon morceau de pain. Réaction d’instinct. Il sourit : « Tu vas t’habituer. Prends un peu de mon pain, tu vas avoir faim sinon. »

« Regarde, il est là ! » Saïd se lève d’un bond et me montre du doigt un type qui sort des cuisines par une porte détournée, cigarette et tasse de café en main. « C’est le plus sympa de tous les travailleurs du camp. »
Il dépasse un petit garçon dont les mains peinent à tenir le pain, la banane et le gobelet de thé. Les grandes chaussures qu’il a chaussées sur ses tout petits pieds rendent la tâche plus difficile encore. Le type sympa lui sourit et dit : « Salam aleykoum, habibi. » Le garçon ne se sent plus de joie. Il pose sa nourriture par terre, ôte ses chaussures trop grandes et court à toutes jambes en criant le plus fort possible : « Maman ! Il a dit salam aleykoum !
Il connait ma langue ! Il connait mon pays ! » Ce petit garçon avait à ce point besoin d’un pays à lui… De tout son cœur, il espérait rencontrer quelqu’un qui sache d’où il venait, qui le connaisse d’avant qu’il soit un réfugié.
Un réfugié de 5 ou 6 ans. Car il avait une vie avant qu’on ne l’enferme dans ces murs, sans qu’il ait pourtant commis aucun crime.

Le type sympa s’avance vers nous et nous serre la main. Saïd me le présente comme « l’homme bon du camp ». Il sourit et baisse les yeux tandis que ses joues blanches virent au rouge. « Mon grand-père était réfugié à Uden, aux Pays-Bas, me dit-il en anglais. Après qu’il ait supplié à genoux pendant des jours à la frontière, poursuivi par les nazis, on l’a laissé entrer lui et sa famille. Ils ont vécu dans des conditions terribles. C’était une famille d’ouvriers alors on les a installés dans des camps de fortune, pas comme les gens de la classe supérieure à qui on donnait une somme d’argent pour qu’ils puissent louer un logement. Le frère de mon grand-père a été abattu par les nazis alors qu’il essayait de franchir un barrage à la frontière. » Il marque une pause. « Je ne veux pas que la misère qu’a connue mon grand-père se reproduise. Pas besoin de regarder trop loin en arrière. La vie peut basculer d’un jour à l’autre. Personne ne reste maitre tout sa vie, et personne ne reste esclave. » Il nous serre de nouveau la main, s’excuse et part.

En retournant à notre chambre, nous nous arrêtons devant le terrain de football. « Tous les deux jours, des recruteurs viennent jeter un œil et éventuellement repérer un garçon talentueux qui pourrait leur être utile, » m’explique Saïd, concentré sur le match. « S’ils trouvent, ils l’emmènent avec eux. Je ne sais pas exactement où. »

Trop fatigué pour les regarder jouer, j’ai dormi tout l’après-midi, ratant le déjeuner. Les avions de chasse sont de retour, mais cette fois c’est une bonne chose parce qu’ils me réveillent à temps pour le diner. Je montre à la femme mon numéro dans la liste et je reçois une pomme et un yaourt sucré. Pendant que je mange, Saïd me raconte que Bilal, un réfugié, vient de recevoir une réponse positive et qu’il va quitter le camp demain. Tout le monde se prépare à lui dire au revoir ce soir.

« J’ai peur de sortir. Ça fait 11 mois que je suis ici, dit Bilal. Je ne sais pas ce qu’il y a derrière cette grille. Quand je suis arrivé on m’a dit que c’était le pays des droits humains. Je me suis retrouvé comme en prison. À quoi dois-je m’attendre du monde derrière ces barbelés ? J’ai peur. La zone habitée la plus proche est à 40 minutes de marche, la ville la plus proche à 60 minutes de bus, avec un passage à 6h du matin et un autre à 6h du soir. Regardez, des avions de chasse passent toute la journée au-dessus de nos têtes. J’ai besoin d’un an de plus pour m’habituer aux gens. Même les chiens ont besoin d’être en compagnie des humains, sinon, ils finissent par en avoir peur ou ne pas vouloir s’en approcher. Je ne sais pas comment acheter un sandwich ou un café. Pourquoi nous séparent-ils des autres si c’est pour nous reprocher ensuite de ne pas nous mêler facilement et rapidement à eux ? Les gens d’ici ont peur de nous parce qu’ils ne nous connaissent pas. Ils entendent des rumeurs sur celles et ceux qui habitent derrière les grilles, tout là-bas au fond de la campagne. Comment puis-je discuter tranquillement avec eux dans un bar autour d’une bière alors qu’on m’a convaincu que je suis différent et qu’on les a convaincus de la même chose ? »

Pendant que Bilal parle, la police entre dans la chambre. Ils saisissent un réfugié afghan et un serbe qu’ils emmènent en centre fermé, dans l’attente de leur expulsion. On nous demande de retourner dans nos chambres. Je vais me coucher, affamé mais trop épuisé pour penser. Je suis réveillé le lendemain par les avions de chasse, le bruit de mes camarades de chambre et mon estomac. Je jette un œil au lit de Saïd : il est vide. Il a dû trouver un moyen.

 

Image : Camp de Parc Cadot (Anse-à-Pitres) © Valérie Baeriswyl

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