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dossier

Qui fait vivre le « système camp » ?

Entretien avec Anne-Sophie Sterck, Yaël Steinmann et Sarah Testa,
NIMIS groupe

18-12-2019

Nous avions présenté le spectacle Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu du NIMIS groupe dans le premier numéro de la revue Archipels en 2016. Un deuxième projet est en cours d’écriture, sur le thème des camps et de l’enfermement, qui doit aboutir à une création en 2022. Nous les avons accompagné·es dans cette phase de recherche qui n’en est qu’au tout début, et trois membres du collectif nous parlent ici de leur réflexion à ce stade, et des questions, plus précises, qui se dessinent déjà : à côté des habitant·es des camps, qui en sont les acteurs et actrices ? Quelle est la responsabilité individuelle quand on est pris dans un système dont il est difficile d’avoir une représentation globale ?

Propos recueillis par Hélène Hiessler et Maryline le Corre, chargées de projets à Culture & Démocratie

 

Comment en êtes-vous arrivé·es à travailler sur la thématique des camps ?
Le démarrage de ce second projet autour des camps et de l’enfermement est en partie lié à l’histoire du NIMIS groupe. Au début du travail sur le premier spectacle Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, l’une des comédiennes du projet a été arrêtée et détenue au centre fermé pour personnes illégales de Bruges. Nous avons alors été quelques-un·es à lui rendre visite et avons été choqué·es par l’aspect carcéral de ce centre.

Ensuite nous sommes allé·es à Calais au moment où l’État français avait décidé d’installer un camp de containers où les exilé·es devaient se soumettre à un contrôle biométrique pour avoir accès aux lits. Au fur et à mesure qu’on avançait dans notre recherche, les politiques d’accueil s’orientaient de plus en plus vers l’enfermement, et la pseudo-crise des réfugié·es de 2015 justifiait ce tournant. Partout en France apparaissaient des formes de camps qui ne devraient pas exister dans un État qui prendrait réellement en charge l’accueil.

Une fois le spectacle créé, on a continué à se questionner sur le fait qu’il y ait sur notre territoire des espaces où l’on enferme des gens qui n’ont commis aucun crime  que l’Union européenne organise cela  que les durées de détention soient de plus en plus longues  que de plus en plus de centres fermés soient créés  qu’il y ait aux frontières de l’Europe des centres de tri appelés
hotspots, etc. On voulait savoir comment on traite les personnes dans ces lieux, en Europe et dans le reste du monde. Comment ces lieux sont organisés et quelles sont les conséquences de ces enfermements.

Quelle est votre méthodologie de travail ?
A-t-elle évolué par rapport au premier spectacle ?
Sur le premier spectacle on a vu beaucoup de films et lu beaucoup de livres avant de commencer à aller réellement à la rencontre des gens, et particulièrement des demandeur·ses d’asile. Cette fois, on s’est davantage tourné·es vers ceux·celles qui mettent en œuvre l’enfermement, de manière consciente ou malgré eux·elles. On s’est beaucoup plus intéressé·es aux acteur·rices qu’aux « victimes », en allant voir des policier·ères, des avocat·es, ceux·celles qui présentent des nouvelles technologies dans des salons de l’humanitaire, des contrôleur·euses SNCB, etc. Se pencher sur les rouages du système plutôt que sur ceux·celles qui le subissent.

Il y a un courant de pensée aujourd’hui qui rapprocherait les camps de réfugié·es des camps de la Seconde Guerre mondiale. C’est peut-être un peu difficile comme association mais ça pose tout de même la question de la responsabilité : qu’est ce qui fait que quelqu’un peut travailler en tant que gardien d’un centre fermé ? Du fait de la dilution et de la segmentation de la responsabilité, un·e agent·e qui travaille à faire une petite chose contribue en fait à tout un système qui idéologiquement est très critiquable. Et pourtant chacun·e a ses propres enjeux, ses propres intérêts et contribue malgré lui·elle, parce qu’il·elle ferme les yeux ou parce que c’est trop difficile de les ouvrir pour des raisons qui peuvent être tout à fait légitimes – « Je dois manger, nourrir ma famille, avoir un toit sur la tête. » Ou encore : « Je veux faire prospérer mon entreprise. »

La plupart des gens ne savent pas que les centres fermés existent. C’est une réalité peu connue, si ce n’est par celles et ceux qui y travaillent. Toutefois, tout le monde peut y travailler. C’est quelque chose qui est à la fois très présent et tout à fait invisibilisé dans la société.

Historiquement, l’emprisonnement commence avec l’enfermement des pauvres, des malades, des vagabond·es… Ces représentations sont toujours très ancrées. Le fait d’enfermer les exilé·es et que cela soit géré par des sociétés privées de sécurité ou d’armement contribue à les criminaliser. Cette image est tenace et il faut travailler à comprendre comment celle-ci s’est construite.

Dans Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, vous vous penchiez sur l’économie générée par la « crise migratoire ». Cette fois, peut-on dire que vous vous intéressez davantage au « business des camps » ?
À ce stade de notre travail, le rapport au business et l’implication des différent·es acteur·rices du privé dans tout ce processus d’enfermement est une bonne porte d’entrée car relativement accessible. Il y a un intérêt de leur part à faire leur publicité car il·elles sont dans une logique d’expansion maximum. On a trouvé de la matière là-dessus, dans des documentaires notamment  que ce soit sur le concepteur des containers pour le camp de Calais ou celui qui a développé le système d’iridologien. Mais de la même façon que lors de la phase de recherche pour le premier spectacle, il y a aussi des difficultés à rencontrer certaines personnes ou organisations. Par exemple, les architectes du Caricolen ont annulé notre entrevue car le sujet était trop sensible. L’une d’entre nous a tenté d’approcher le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) en se faisant passer pour une touriste intéressée par l’humanitaire mais là aussi, elle a tout de suite senti une résistance. C’est difficile d’avoir un contact avec quelqu’un qui est vraiment au cœur des décisions.

Nicolas Autheman, le documentariste de Réfugiés, un marché sous influence, nous racontait qu’on lui a aussi demandé de couper sa caméra quand, dans les bureaux du UNHCR, il parlait avec les responsables des innovations qui le trouvaient trop curieux. Effectivement le business est un axe fort mais on ne doit pas s’arrêter là. Il y a du profit qui est fait dans les camps, mais en plus de cela, il y a le fait que le secteur privé entre dans ces lieux et dégrade les conditions de vie des personnes qui y sont enfermées. Et cela dévie le rôle de protection du UNHCR. Il y a plein d’enjeux qui ne sont pas qu’économiques, mais aussi politiques et idéologiques. On ne veut pas juste dire : « les méchants du secteur privé se font plein de fric ! », mais aussi que ça participe d’une représentation fausse et criminalisée des réfugié·es.

D’autre part, l’Union européenne n’installe plus des camps que chez elle : elle les externalise en passant des accords avec des pays qui ne sont pas démocratiques. Dans ces camps à l’extérieur de l’Europe, c’est le UNHCR qui est en charge de l’enregistrement. Le UNHCR c’est un peu la courroie de transmission entre le secteur privé et l’humanitaire. Il se passe vraiment quelque chose à cet endroit et ça mérite d’être creusé. Mais critiquer le UNHCR c’est très compliqué, c’est le pouvoir légitimant de l’humanitaire par excellence.

La question de la représentation des camps – comme misérabiliste ou orientée pour la récolte de fonds – vous intéresse aussi. Dans le premier spectacle vous affirmiez vouloir contre-informer. Finalement choisir de montrer les gens qui y travaillent, c’est aussi une manière différente de représenter qui permet d’éviter ces biais ?
Il y avait l’envie, déjà dans le premier spectacle, d’aller rencontrer les décideur·ses des politiques migratoires européennes. Nous étions légitimes à être sur le plateau en tant qu’Européen·nes qui jouent des décideur·ses. Dans notre recherche actuelle il y a quelque chose d’une suite de ça, c’est-à-dire que ces gens du secteur privé, personne ne les représente. Quand on parle des camps de réfugié·es, on va voir le UNHCR, des ONG, des exilé·es mais jamais les ingénieur·es qui ont pensé l’empreinte palmaire. Or on peut peut-être les représenter. Un public de gens qui sont ici et qui sont peut-être en train de travailler dans des boites d’ingénieur·es, de mettre au point des applications technologiques ou numériques qui peuvent s’exporter dans le monde et jusque dans les camps, se sentira plus impliqué que si on lui raconte ce que l’on raconte d’habitude sur les camps de réfugié·es. Par exemple, quelqu’un qui travaille dans la biométrie a surement une pensée positiviste de la science. Une part de cette personne peut être emballée par cette science qui permet qu’on soit tou·tes digitalisé·es. L’intime des personnes brasse beaucoup plus de complexité que quelque chose de plus construit sur les enjeux économiques, politiques…

En êtes-vous déjà à faire des propositions de théâtre, des expériences de plateau ?
On fait du plateau depuis le début. C’est quelque chose qui a changé par rapport au premier spectacle pour lequel on a d’abord été longtemps à la table. Ici on n’avait pas envie d’attendre mais de tester directement des formes. Et ça donne plein de choses intéressantes, ça fait avancer différemment la recherche.

Êtes-vous davantage soutenu·es dans ce travail de recherche, par rapport au premier spectacle ?
Nous avons obtenu une bourse du CAPT (Conseil de l’Aide aux Projets Théâtraux) pour une année. Ça n’existait pas quand on a fait le premier spectacle. On peut donc dire qu’il y a une petite avancée mais malheureusement c’est loin d’être suffisant car on est un groupe nombreux.

Certains théâtres peuvent aussi nous soutenir mais alors il faut faire des représentations publiques d’étapes de travail et ça c’est un exercice périlleux qui n’est pas très confortable pour nous : on a besoin de temps de recherche avant de pouvoir montrer un résultat. Traiter une matière documentaire, lui donner une forme théâtrale demande un temps conséquent d’exploration, de tentatives. C’est difficile de trouver des partenaires qui nous accompagnent dans un temps de recherche long, c’est malheureusement la mission de très peu de lieux de théâtre.

 

Image : Un résident et rapatrié de République dominicaine du camp de Parc Cadot (Anse-à-Pitres, sud-est Haïti) démolit sa tente après avoir été relocalisé par l’OIM (21 avril 2016 © Pierre Michel Jean)

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Méthode de diagnostic fondée sur l’examen de l’iris de l’œil. Lire aussi « Le business des camps » de Thibault Scohier.

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Centre fermé en Belgique.

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