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dossier

« La terre n’appartient à personne » – Récits des centres fermés en Belgique

Pauline Fonsny, réalisatrice du film À l’usage des vivants, monteuse
Anaïs Carton, chargée de projets au CBAI, documentariste

18-12-2019

Cet article parcourt d'abord l’histoire de l’immigration en Belgique et l’évolution des politiques migratoires qui ont conduit à la création de plusieurs centres fermés sur le territoire, alors que le·a travailleur·se immigré·e devient un·e demandeur·se d’asile, puis un·e sans-papiers. Face à ces constats, Pauline Fonsny et Anaïs Carton expliquent ensuite le développement de leur « pratique de création politique ». Par le cinéma et la radio elles dénoncent la réalité et l’inhumanité de l’enfermement administratif, en donnant aux premier·ères concerné·es les outils de production et le soutien nécessaires pour faire entendre leur voix et leur colère.

« On me le répète à chaque fois : “Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer chez vous ?”. Moi, je réponds simplement que la terre n’appartient à personne. Personne ne décide de naitre dans un endroit pauvre ou dans un endroit riche. C’est le destin.»
X, Centre fermé de Bruges, 2013

De l’accueil à l’enfermement : le règne du soupçon

L’histoire des sans-papiers en Belgique est éminemment liée à l’histoire de l’immigration. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1960, les pouvoirs politiques belges conçoivent l’immigration comme un phénomène provisoire, lié aux aléas économiques. L’horizon qui dessine le projet migratoire des immigré·es tient alors à la condition conjoncturelle de main-d’œuvre et à la perspective d’un retour au paysn.

Cependant, le marché du travail s’essouffle au début des années 1970, avec en toile de fond des évolutions sectorielles majeures qui expliquent ce reculn. Un essoufflement qui entraine le durcissement de la politique migratoire et aboutit alors à l’arrêt officiel de toute nouvelle immigration de travailleur·ses étranger·ères en 1974. De nombreuses familles immigrées se sont cependant installées et le retour au pays n’est plus envisageable. Le regroupement familial, via lequel les « étranger·ères » font venir sous certaines conditions les membres de leur famille, devient le type principal d’immigration. D’autres travailleur·ses continuent d’arriver avec un visa touristique mais se retrouvent, une fois ce visa expiré, sans statut administratif. Cette période marque alors l’apparition de la figure du·de la « travailleur·se clandestin·e » : une main-d’œuvre ne bénéficiant d’aucun droit social et politique.

Avec l’arrêt de l’immigration de travail, le discours de l’État belge sur les étranger·ères change. Les discours politiques présentent davantage l’étranger·ère comme « demandeur·se d’asile » qui abuse des procédures et l’asile est de plus en plus envisagé sous l’angle gestionnaire. C’est dans ce contexte que la loi du 15 décembre 1980 sur « l’accès au territoire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers » est promulguée. Un basculement s’opère dans la transformation d’un droit fondamental en une faveur octroyée au regard d’une loi davantage restrictive.

Des centres fermés par-delà le droit

« L’être humain n’est pas fait pour être enfermé, jamais, jamais, je le dis ici, quand je sortirai du camp je continuerai à le penser et à m’activer pour que cela soit toujours la vérité, donc vive la liberté, vive la personne et vivent les valeurs humaines. »
X, Centre fermé de Vottem

En 1987, la réforme de la loi du 15 décembre 1980 stipule qu’une demande d’asile doit être jugée « recevable » avant que le ou la candidat·e n’entre sur le territoire belge. C’est ainsi qu’en décembre 1988, pour gérer les demandeur·ses d’asile coincé·es, suite à cette réforme, dans la zone de transit de l’aéroport de Zaventem, on improvisa un baraquement pour contenir ces nouveaux·elles errant·es : la « zone 127 ». Bien que son existence et son fonctionnement ne soient ni régis ni prévus par la loi, le premier centre fermé pour étranger·ères voyait ainsi le jour en Belgique. La réforme de 1991 – dite « loi Wathelet » – octroya un fondement légal à ce nouveau lieu d’enfermement destiné aux étranger·ères et la « loi Tobback » de 1993 étendit la possibilité de détention aux étranger·ères déjà sur le territoire, mais en situation dite « irrégulière »n.

Ces mesures d’enfermement, à l’époque exceptionnelles, se généralisent et s’étendent aux étranger·ères en procédure de recours contre un refus d’accès ou de séjour. C’est ainsi qu’à partir de 1994, la construction de plusieurs centres fermés commence.

Aujourd’hui il en existe six, plus une annexe à l’un d’entre eux. Cinq sont situés en Flandre et un en Wallonie : le Centre de Rapatriement 127bis à Steenokkerzeel, le Centre pour illégaux de Merksplas, le Centre pour illégaux de Bruges, le Centre pour illégaux de Vottem, le Centre de Transit Le Caricole à Steenokkerzeel et les unités « familiales » en annexe du 127bis à Steenokkerzeel. Le nouveau centre pour femmes de Holsbeek est le dernier en date à avoir été inauguré, en mai 2019. La capacité totale de détention en centre fermé se situe aujourd’hui autour de 650 places – et 8000 personnes y sont enfermées chaque année –, mais le master plan « Centres fermés pour les personnes en séjour illégal », approuvé par le Conseil des ministres en mai 2017, prévoit de doubler la capacité d’accueil des personnes à expulser pour 2021 et la création de nouveaux centres fermés, notamment à Anvers et à Charleroin. Le gouvernement belge, à l’instar d’une majorité d’autres gouvernements en Europe, continue dans cette logique expansionniste de l’enfermement, et ce bien que la Belgique ait été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des Droits de l’hommen notamment concernant le respect des conditions d’arrestation ou de contrôle de la détention.

Les centres fermés naissent ainsi de cette confusion entre asile et immigration et donnent corps à des zones de non-droit où l’État peut rappeler avec violence la toute-puissance de sa souveraineté sur des individus dépourvus de toute protection juridique.

L’horizon carcéral des centres fermés en Belgique

« À mon avis, on dit “centre fermé” pour dire que le modèle c’est pas la prison et pour dire qu’ici on est bien traité. Pour moi ici c’est pire que la prison, parce qu’en prison on sait combien de temps on va rester enfermé, ici on ne sait même pas combien de temps on reste, on dépend du bon vouloir de l’Office des étrangers. Donc on peut rester deux mois, on peut rester quatre mois, on peut même rester huit mois et vivre sans savoir quand on va sortir. Ça, c’est invivable. »
X, Centre fermé de Steenokkerzeel 127 bis, 2017.

Ces centres fermés sont gérés par l’Office des étrangers, administration qui dépend du Secrétaire d’État à l’asile et à la migration. Dans ces centres sont reléguées des personnes étrangères incarcérées pour le seul motif de ne pas avoir de documents légaux pour séjourner en Belgique. Ces personnes sont détenues des jours voire des mois, dans l’attente que leur demande d’asile soit examinée et/ou qu’on organise leur expulsion. Les centres présentent de nombreuses analogies avec l’univers des prisons à deux différences près d’importance : la détention administrative ne sanctionne pas un acte pénalement répréhensible (étant donné qu’on parle de détention administrative) et le ou la détenu·e ignore très souvent la durée de sa détention. Deux facteurs qui suscitent un fort sentiment d’injustice pour les personnes enfermées. Dans ces centres, les membres du personnel sont engagé·es avec pour mission de maintenir les étranger·ères à l’intérieur et de les conditionner à accepter leur rapatriement. Aussi, les services médicaux, sociaux et psychologiques sont assurés par du personnel également engagé au sein de l’Office des étrangers. Autant dire que la confusion des rôles entre soin et sécurité est grande…

Une démarche de création militante

Face à ces constats, nous tâchons, à travers nos pratiques respectives, de participer à la lutte menée contre ces espaces carcéraux spécifiques que sont ces centres fermés. Nous nous efforçons de faire usage de nos moyens et compétences théoriques et pratiques acquises – de juriste, politologue, philosophe, cinéaste et monteuse – afin de les mettre au service de ce qui nous parait aujourd’hui être l’une des grandes urgences : dénoncer ces lieux et les agissements qui s’y déploient. Faire mentir le récit dominant qui affirme la nécessité de fermer les frontières et d’emprisonner celles et ceux qui se risquent à les franchir sans autorisation. Déjouer la normalisation de cette conception du monde qui se répand à travers le discours politico-médiatique dominant et va de pair avec l’extrême droitisation de l’Europe-forteresse que nous habitons.

Il s’agit pour nous de développer une pratique de création politique – qu’elle soit radiophonique ou cinématographique – assumée comme démarche militante. C’est-à-dire une pratique qui soit ancrée dans le sol depuis lequel nous parlons, où nous observons des injustices desquelles il nous parait indispensable de se désolidariser.

Il s’agit pour nous de développer une pratique de création politique – qu’elle soit radiophonique ou cinématographique – assumée comme démarche militante. C’est-à-dire une pratique qui soit ancrée dans le sol depuis lequel nous parlons, où nous observons des injustices desquelles il nous parait indispensable de se désolidariser. Une pratique qui met tout en œuvre pour avoir un effet dans ce réel, suscitant des actions politiques, en vue de le transformer. Bien que conscientes de la grande part d’immaitrisable dans l’impact de nos productions, nous œuvrons avec cet objectif comme point focal vers lequel doit converger toute notre énergie.

Cependant, contre une certaine idée reçue de ce que serait une démarche « artistique militante », il ne s’agit pas pour nous de faire fi de toute considération de forme car la force politique d’une œuvre est intimement liée à sa construction formelle. Il s’agit donc de travailler toujours sur les deux fronts, en refusant la séparation entre forme et contenu. Tout en interrogeant l’expression de la parole dominante se déployant dans un discours normatif d’une prétendue objectivité – et qui tient à nous faire oublier que toute parole est un acte et que toute représentation est une construction – nous proposons d’autres formes, d’autres voix, d’autres récits dont l’organisation est mise au service de ce qui doit compter.

Apprendre des concerné·es

Un autre élément indispensable à prendre en compte dans nos fabrications tient aux conditions de production. Elles sont guidées par le contenu ou le sujet lui-même et intimement liées à la situation de celui-ci, tout autant qu’à notre propre situation. Ce sont des conditions toujours mouvantes en fonction des conjonctures, des conditions à réinterroger sans cesse.

En tant que blanches avec papiers, auxquelles ces lieux ne sont pas destinés – et qui, de ce fait, nous sont difficilement accessibles –, notre vécu est loin de celui des personnes qui, sans papiers et très majoritairement racisé·es, vivent avec la menace de la détention et de l’expulsion.

Dans le cadre du projet qui nous occupe actuellement – à savoir celui de rendre compte de la réalité de l’enfermement dit administratif, d’en dénoncer l’inhumanité inhérente (et non circonstancielle) et de rappeler qu’une résistance s’organise –, notre blanchité est l’un des paramètres à questionner. En tant que blanches avec papiers, auxquelles ces lieux ne sont pas destinés – et qui, de ce fait, nous sont difficilement accessibles –, notre vécu est loin de celui des personnes qui, sans papiers et très majoritairement racisé·es, vivent avec la menace de la détention et de l’expulsion. En posant ce problème, nous interrogeons la situation propre de notre énonciation : que pouvons-nous dire de ces espaces ? Comment pouvons-nous les représenter ? Par quels moyens ? Comment éviter de reconduire les oppressions que nous voulons dénoncer ?

Ces difficultés auxquelles nous nous confrontons orientent nos choix et nous amènent à l’évidence que notre tâche commence par rencontrer les premier·e·s concerné·es par les centres fermés et les expulsions, celles et ceux que notre système font taire et qui ont un savoir d’expérience sur cette question. Leur proposer de nous partager leurs expériences et leurs colères. Et en retour leur transmettre les outils de production pour qu’elles et eux-mêmes puissent s’exprimer, en restant en soutien, à proximité.

Une histoire sonore

De nombreux collectifs militants s’organisent afin de dénoncer les agissements de l’État belge envers les étranger·ères et soutenir les personnes enfermées. Getting The Voice Out (GTVO) est l’un d’entre eux. Il lutte contre les centres fermés et, parmi ses diverses actions dans ce sens, il récolte (essentiellement par téléphone) des témoignages des détenu·es qu’il diffuse sur son site internet.n Son objectif est de faire sortir des murs ces voix s’exprimant sur leurs conditions de détention et d’expulsion, mais aussi sur les résistances qu’il·elles mènent à l’intérieur. Alors que l’accès aux centres fermés reste très compliqué pour un·e Belge, le son – comme nous l’a appris GTVO – traverse les murs. Il permet d’entrer en contact avec des personnes détenues et de mettre en lumière ces lieux obscurs pour qui possède des papiers. La démarche de ce collectif a joué un rôle déterminant dans notre choix de nous diriger aujourd’hui vers la création radiophonique.

Tous ces récits, nous tenons à les inscrire dans une historicité, celle mentionnée plus haut de l’histoire de l’immigration belge. Grâce aux archives sonores, nous revenons sur cette histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (époque où l’on parle de « travailleur·ses immigré·es »), en passant par les années 1960 (où l’on commence à parler de « travailleur·ses clandestin·es »), le milieu des années 1970 (où l’on ferme des frontières et où apparait la notion de « vrai » et « faux » « demandeur·se d’asile »), et jusqu’à la fin des années 1980 et début des années 1990, alors que sont inaugurés les premiers centres fermés en Belgique et qu’émerge le terme de « sans-papiers ». Nous souhaitons ainsi marquer l’avant et l’après de ce vocable et des premières prisons pour étranger·ères. Souligner qu’il fut un temps où ces dernières n’existaient pas et qu’il est donc possible de projeter un temps où elles n’existeront plus. Historiciser l’actualité afin de raconter une autre histoire contre celle qui clame l’absence d’alternative.

Note des autrices : Ce texte n’aurait pu voir le jour sans toutes les personnes sans-papiers qui nous ont partagé leurs récits.

 

Image : Un résident et rapatrié de République dominicaine du camp de Parc Cadot (Anse-à-Pitres, sud-est Haïti) démolit sa tente après avoir été relocalisé par l’OIM (21 avril 2016 © Pierre Michel Jean)

1

Marco Martiniello, Andrea Rea, Une brève histoire de l’immigration en Belgique, Delcor, p. 12.

2

Réginald Savage (dir.), Histoire inédite de l’économie en Belgique. De 1945 à nos jours, Couleur livres, 2008, p. 17.

3

Mathieu Bietlot, « Les centres fermés. Machines absurdes et perverses », Agenda Interculturel, février 2005, n°230.

4

Andrew Crosby, « Les centres fermés post Semira Adamu », Agenda Interculturel n°340, 2018.

5

CEDH, 5/02/2002, arrêt Čonka c. Belgique, requête n°51564/99  CEDH, 27/02/2014, arrêt Josef c. Belgique, requête n°70055/10.

6

Lire aussi à ce sujet « Quand les voix font le mur », entretien avec Evelyne Dal, in Archipels #1, Culture & Démocratie / L’Insatiable, 2016.

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