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Dossier

Célébrer le passage des saisons

Virginie Fizaine, tisanière-sorcière

16-10-2023

De l’histoire de l’art à la permaculture, récit d’une trajectoire sensible, au plus près des gestes d’une paysanne-cueilleuse urbaine. Attentive aux cycles des plantes qui soignent (les simples), elle réactive l’héritage rituel des sorcières, organise des célébrations de passage de saisons. Une manière intuitive, déterminée et collective de se reconnecter aux rythmes de la terre et de retisser une autre place, réparatrice, de l’être humain au sein du vivant.

C’est en cultivant des simples, nom donné aux plantes médicinales au Moyen-Âge, que je me suis rendu compte littéralement de l’importance des saisons, de la lumière et de la nécessité de ritualiser, d’abord seule et puis collectivement.

Depuis 2018, je cultive à Anderlecht une vingtaine de simples locales en buttes sur une petite parcelle de 7 ares. Ma méthode de culture est instinctive, en adéquation avec le terrain et ses habitant·es, la flore sauvage et la faune locale : elle s’inspire autant de l’agriculture bio-intensive que de la permaculture. C’est donc une agriculture raisonnée, très respectueuse de l’environnement, en vue de préserver la biodiversité et l’abondance naturelle de la nature. J’interviens très peu par rapport aux méthodes de maraichage classique. Tout est fait de mes mains et sans machine, avec quelques outils de base pour créer les buttes, semer et désherber. Aucun arrosage et beaucoup de paillage soit avec de la paille, soit aussi avec des adventices (des mauvaises herbes) séchées, des restes de taille, feuilles mortes et branchages des alentours pour protéger les simples des rigueurs de l’hiver et de l’été. Mes buttes ont la particularité d’être assez hautes car cela permet le réchauffement de la terre, un bon drainage pour les racines et un confort lors des cueillettes. Elles sont aussi petites car « small is beautiful », et pas nécessairement droites : ensemble elles forment une roue.

Par ailleurs, j’accepte la diversité au sein des buttes. Ainsi se côtoient des bleuets et des calendulas qui se sont semés naturellement ainsi que des pavots de Californie… Tout ce petit monde vit en harmonie et il ne me viendrait pas à l’idée de les séparer, contrairement à ce qui est exigé par les normes législatives de l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaine alimentaire). Respecter au plus près la nature est mon mantra. C’est en la respectant que se ressent le désir et l’instinct de s’y relier et de se connecter. Comme suivre le cycle des saisons. En hiver, on laisse les simples en dormance, et ce jusqu’au réveil de la nature au printemps. J’attends même son apogée pour semer, désherber, aérer les buttes. Cette période de latence est vraiment indispensable pour la flore tout comme pour l’être humain ! Or combien sont impatient·es et ne respectent pas ce temps dans le but de produire plus… Je dis toujours : rien ne sert de tirer sur l’herbe, elle ne poussera pas plus vite.

Cette beauté, cet émerveillement face à la nature et à son énergie particulière est surtout perceptible, puissamment, à chaque passage de saison.

Au Printemps vient le travail de la terre, les semis et les premières cueillettes sauvages comme l’aubépine, l’ortie, le sureau, et le repiquage des simples. Puis l’été, c’est l’abondance. On récolte les simples et on fait sécher, on repaille et on désherbe un peu. À l’automne, on récolte encore un peu, on taille, on fait des boutures et puis on prépare les simples à l’hiver en les paillant ! L’hiver c’est donc le repos pour elles. Moi, à ce moment-là je confectionne et propose à la vente mes créations herbalistes.

Cela va faire exactement cinq ans que je suis devenue tisanière suite à deux formations spécifiquesn, ou paysanne-cueilleuse urbaine, comme j’aime le dire – une reconversion entamée suite à la fin d’un autre métier de 18 ans : libraire. Dix ans auparavant, j’avais déjà entamé des études d’herboristerie en parallèle. J’ai toujours adoré les simples, les plantes, le monde végétal en général, sa magie mais aussi la terre. C’est cette dernière qui nous parle de nos ancêtres ! Depuis mes 12 ans, passionnée d’archéologie, j’ai fouillé chaque été avec l’asbl Archeolo-J et tout naturellement, j’ai entrepris des études en histoire de l’art et archéologie à Namur et puis à l’UCL ; agrégée aussi, j’ai transmis un temps l’histoire de l’art en véhiculant cette conviction essentielle : la beauté sauvera le monde. Et c’est maintenant dans la nature et la magie des simples que je trouve l’émerveillement et la beauté.

Cette beauté, cet émerveillement face à la nature et à son énergie particulière est surtout perceptible, puissamment, à chaque passage de saison. Le fait de vivre et travailler à l’extérieur une grande partie du temps me fait un bien fou et j’en ressens les effets aussi bien physiques que moraux : une meilleure immunité, une bonne forme physique, un apaisement et une tranquillisation qui permettent aussi de vivre plus facilement chaque passage de saison. Étant citadine et ayant travaillé des années, auparavant, dans un espace clos le nez dans le guidon, je sais combien cet éloignement avec l’énergie de la nature et ses cycles peut nous affecter négativement. J’ai donc eu envie de proposer, par des cercles de rituels, de partager ces passages de saisons afin de se reconnecter à soi et à la nature.

Ainsi, agir en fonction de ce que les saisons nous enseignent nous permet d’être en phase avec notre environnement.

J’organise ces rituels de saison depuis 2020, en compagnie de Christine Englebert, à et pour la Maison verte & bleue à Anderlecht. Ils s’intitulent « Cycles Sorcières ». Depuis mon enfance à la campagne, je suis particulièrement sensible au passage des saisons et l’envie de le fêter en groupe et en cercle m’est venue après avoir suivi ceux d’une «magicienne»n qui est elle-même venue sur mon premier terrain en organiser un. Jusque-là, je le fêtais seule, simplement en pleine nature, mais le ressenti des participantes et leur engouement m’ont donné l’envie de poursuivre en y ajoutant ma touche personnelle avec les simples, la tisanerie et la « sorcellerie verte ».

Et oui, sorcellerie, « sorcière »… Un mot tant galvaudé, terrifiant pendant des décennies et très en vogue ces derniers temps. Et pourtant il me colle à la peau depuis si longtemps ! Quand on utilise les simples, on est naturellement une sorcière puisqu’on renoue avec les gestes ancestraux des femmes que l’on appelait ainsi. On soigne les plantes, on leur parle, on les observe et on connait leurs usages. Par ailleurs, la sorcière est aussi toute femme indépendante qui vit en accord avec la nature et avec sa nature. Elle n’a que faire des injonctions sociétales et elle est devenue un symbole du féminisme ! (Je précise que depuis peu, les rituels ont été ouverts aux sorciers – il est vital d’être non-binaire et d’accueillir l’ouverture de chacun·e.)

En tant que petite agricultrice urbaine, le débat et la lutte féministe me touchent mais plus encore l’écoféminisme, qui pour moi est la seule voie possible pour sortir de l’impasse où nous sommes hélas toujours, nous les femmes, tout comme la planète Terre, dans ce monde capitaliste et patriarcal. L’écoféminisme défend les valeurs de la féminité fertile, qui continue la vie, et non la prédation des ressources de la vie de la planète. Dans l’écoféminisme, il y a une critique du système conduit par des hommes depuis des siècles, un rapport de violence, de domination et presque de viol sur la nature. L’écoféminisme reprend le geste originel des déesses de fertilité qui étaient engagées pour la survie de l’espèce. La plus grande prise de conscience de l’aspect sacré de la terre correspond au moment où l’homo sapiens commence l’agriculture. C’est effectivement une fois les mains dans la terre que l’on prend conscience de sa magie ! On comprend donc la vénération de nos ancêtres, qui l’appelaient alors Gaia, Déméter, Tellus Mater ou Dana. Une émergence d’un féminin sacré est indéniable de nos jours, à la fois dans l’idée de remettre le féminin à égalité avec un masculin trop puissant, mais aussi en écho avec les combats pour protéger la terre. En véritable expansion du domaine de la lutte, des femmes à la terre, il n’y a qu’un pas dans le désir de protection et de reconnaissance. Et en effet, dans ce monde internationalement encore très masculin, des femmes font ce qu’elles peuvent pour amorcer une révolution néo-féministe. Mais le désir de puissance des femmes doit rester fertile, en protection et non en destruction de la vie. Ce n’est pas le moment d’imiter la masculinité dans ce qu’elle a de pire, comme l’agressivité. C’est dans cette ligne de pensée que s’inscrivent aussi les Cycles Sorcières. J’invite chacun·e à (re)lire les écrits de la sorcière moderne Starhawk, activiste américaine et célèbre écoféministe !

Nos rythmes modernes ne nous permettent pas toujours de nous aligner sur ceux des saisons, mais garder en tête la réalité de nos cycles naturels peut nous aider à ne pas trop nous en éloigner.

J’organise les rituels en fonction de la roue des saisons, des sabbats des néopaïen·nes inspirés de la wicca, religion dite « des sorcières » prenant ses sources dans les traditions celtiques, celles de mes ancêtres. Mon envie est de proposer aussi de renouer avec ces traditions de sorcellerie, qui permettent de se reconnecter à la nature avec les traditions de nos ancêtres. J’ai aussi beaucoup appris des écrits de Marianne Grasselli Meier, une des premières femmes à avoir proposé des « éco-rituels ». Chaque rituel est donc différent en fonction des saisons, de la météo, et de ce qu’on vit actuellement : COVID, crise sanitaire, guerre en Ukraine, crise énergétique, crise climatique…

Si les célébrations suivent les saisons et les cycles de la terre, c’est aussi pour porter notre attention sur l’impact qu’ont ces changements tout au long de l’année sur les êtres humains. L’agriculture est soumise à la nature qui va impacter les tâches à effectuer : les semis, les récoltes mais aussi ce que nous allons manger au cours des différentes saisons. Or, la qualité des simples et de notre alimentation est améliorée si l’on suit ce que la terre nous offre au moment opportun. Plus encore, nos comportements vont s’aligner sur les rythmes de la terre bien plus que nous ne l’imaginons, et il est nécessaire d’en prendre conscience afin de faire coïncider notre boussole intérieure avec notre environnement. Chaque saison a une importance, une énergie, une dynamique. Les fêtes, les rituels de célébration nous permettent de créer une reconnexion, de percevoir et comprendre ce que nous apprend la Terre mère. Ainsi, agir en fonction de ce que les saisons nous enseignent nous permet d’être en phase avec notre environnement, avec les énergies qui nous accompagnent. Nos rythmes modernes ne nous permettent pas toujours de nous aligner sur ceux des saisons, mais garder en tête la réalité de nos cycles naturels peut nous aider à ne pas trop nous en éloigner. Dans les Cycles Sorcières, je propose de fêter six passages de saisons : Ostara en mars (début du printemps), Beltane en mai (apogée du printemps), Litha en juin (début de l’été), Mabon en septembre (début de l’automne), Samhain en novembre (le Nouvel An des sorcières, ancêtre d’Halloween), Yule en décembre (le début de l’hiver, ancêtre de Noël) ‒ laissant tomber Imbolc en février où je suis en repos et Lugnasad en août où beaucoup sont en vacances… une adaptation à notre monde moderne. Ces rituels se déroulent souvent par une reconnexion sensorielle à la nature, une balade à la reconnaissance des simples, une petite cueillette pour la réalisation d’un mandala et des créations herbalistes qui renouent avec les usages ancestraux des simples pour leurs propriétés médicinales ou de protection magique ‒ une couronne, un bâton de fumigation, un macérat, un thé aux simples, etc. Ensuite vient le cercle sorcier, avec différents rituels pour célébrer le passage, toujours en lien avec la déesse Terre, ce que chacun·e vit actuellement, ses intentions… Un retour à soi et à la nature. Se connecter à l’âme de la Terre et à la sienne propre car la magie, c’est l’âme qui agit !

Notre société de plus en plus matérialiste ne propose plus de rites et de rituels tels qu’ils existent dans de nombreuses religions. Or ceux-ci répondent à un besoin d’apaisement, de faire communauté.

De plus en plus de personnes proposent ce genre de rituels aux passages des saisons ou des lunaisons. Notre société de plus en plus matérialiste ne propose plus de rites et de rituels tels qu’ils existent dans de nombreuses religions. Or ceux-ci répondent à un besoin d’apaisement, de faire communauté. Les rites et rituels ont le pouvoir de créer en nous et vis-à-vis d’autrui un sentiment de confiance et de stabilité à une époque où le chaos (déforestation massive, réchauffement climatique, pollution, extinction de nombreuses espèces, chute de la biodiversité et j’en passe !), s’il ne règne pas en maitre, distille dans notre monde son énergie anxiogène. D’autre part, nous sentons aussi intuitivement que la nature est source d’infinis bienfaits. Quel paradoxe alors que la Terre mère n’a jamais été aussi outragée! Les études attestant des vertus de la nature sur le corps et l’esprit se multiplient. Ces bienfaits, certes avérés, ont un revers : il est essentiel de ne pas réduire la nature à une simple « médecine » la transformant en objet de consommation au risque de la détériorer encore davantage. Il ne s’agit pas non plus de l’idéaliser : si la nature peut nous soigner, on peut aussi perdre la vie en l’arpentant. Se reconnecter aux cultures et savoirs de nos ancêtres peut permettre de retrouver en nous une part d’humanité, de retrouver notre place au cœur du vivant, d’être conscient·es de notre appartenance à quelque chose de plus grand, capables de restaurer la qualité du lien que nous tissons avec le monde. En dépendent notre santé et la sienne.

C’est pourquoi il me tient à cœur de proposer ces rituels de saison, en suivant la voie des paysans d’antan mais en l’adaptant aussi à notre monde, avec mon expérience de paysanne-cueilleuse urbaine, et sans renier la part « sorcière » en moi ‒ et en chacun·e de nous.

www.lessimplesmagiquesdebruxellesmabelle.be

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Formation en tisanerie aux Herbes de Bruxelles avec Christie Michel et formation avec l’asbl Rencontres des Continents sur les métiers liés à l’alimentation durable.

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Journal 57
Rituels #2
Quels rites pour quelle conscience ?

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Rituels, résistance, réciprocité et régénération

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Artivisme, rituels de conjuration, du SIDA au COVID

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Mais où sont les funérailles d’antan ?

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Inventer les rituels de l’énergie

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Célébrer le passage des saisons

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Crise climatique et rituels de justice

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Écoscopie sorcière

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Le jeu de rôle grandeur nature et ses potentialités transformatrices

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Médiagraphie « Rituels »

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