L’apparition de zones humides en plein centre de Bruxelles et de Rome a donné lieu à des pratiques ritualisées propres aux communautés proches de ces lacs. Ces phénomènes de résurgence nous rappellent l’influence de l’environnement physique sur nos relations sociales et l’urgence de repenser la relation entre êtres humains et non-humains face au changement climatique. Allan Wei travaille sur les devenirs des friches urbaines bruxelloises comme le marais Wiels dans un contexte de densification et de gentrification. Valeria Cirillo a pris part à un projet de recherche autour du lac Bullicante avec le collectif Stalker. Il et elle nous parlent ici des rituels qui s’expérimentent autour de ces deux zones humides désormais jumelées.
Propos recueillis par Hélène Hiessler, coordinatrice à Culture & Démocratie
Pouvez-vous vous présenter et nous dire quelques mots de vos champs de recherche ?
Valeria Cirillo : Je me suis intéressée à la lutte pour le Lago Bullicante dans le cadre d’un projet de recherche collectif « Spontaneamente » mené avec le collectif Stalker de Rome (1995), qui vise à traverser les nouveaux écosystèmes nés dans la ville de Rome. Je réalise aussi une thèse en philosophie qui interroge la manière d’habiter les catastrophes éco-politiques à partir de la pensée d’Alfred North Whitehead. Les lacs urbains résurgents sont devenus des cas d’étude pour repenser la position de l’humain et de la philosophie dans une perspective non anthropocentrique face aux urgences écologiques.
Allan Wei : Historien, formé en droit et en géographie, je vis et enseigne à Forest depuis une dizaine d’années, et je participe également au projet associatif de la librairie Par Chemins. Témoin de l’intérêt croissant pour un nouvel étang local menacé par la spéculation foncière dans un contexte de densification et de gentrification, je réalise actuellement une recherche prospective à l’Université Libre de Bruxelles sur les devenirs des friches urbaines bruxelloises.
Vous avez notamment travaillé ensemble sur le cas du marais Wiels à Bruxelles et du lac Bullicante à Rome : pouvez-vous nous en dire plus sur ces lieux et sur ce qu’ils ont en commun ?
Ces deux zones humides sont liées par de multiples similarités. Dans les deux cas, suite à des travaux de construction qui ont provoqué le percement d’une nappe phréatique, l’eau a resurgi et a donné lieu à un nouveau territoire au cœur d’un quartier marqué par des inégalités éco-sociales. Dans les deux cas, l’eau est apparue entre les infrastructures qui font aujourd’hui partie intégrante de ces habitats émergents. En outre, le territoire est marqué par la présence historique de deux usines, une usine de viscose à Rome et une brasserie à Bruxelles, qui ont marqué le caractère populaire et prolétaire des deux quartiers. En ce sens, ces deux zones humides émergent dans une stratification des ruines du capitalisme.
L’eau est l’élément central de cette sororité : force d’indication politique et biologique, puissance d’invitation d’autres présences, l’émergence de l’eau a recréé un territoire particulier, difficilement traversable pour les êtres humains et par là-même accessible à d’autres formes d’usages non-humains. En ce sens, l’eau n’a donc pas seulement enclenché des processus de renaturalisation biologique en créant deux zones riches en biodiversité, mais elle a également modifié la morphologie constitutive du territoire, produisant de multiples processus de socialisation entre êtres humains mais aussi entre êtres humains et non-humains qui font partie intégrante des zones humides elles-mêmes. Ces processus ont déterminé un nouvel univers de valeurs.
Face aux catastrophes écologiques et sociales, c’est ce type de territoire qui permet d’inventer de nouveaux rapports aux mondes : cohabitation multi-espèces, autogestion et apprentissages, création et transmission de nouvelles valeurs.
Pourquoi ces territoires (ces deux-là en particulier, mais aussi d’autres du même type) constituent-ils selon vous des zones à défendre ?
Ces milieux de vie apparaissent dans les interstices du développement urbain, au cœur des contradictions sociales et économiques liées à la densification et à la gentrification. Après des années d’abandon, grâce à la résurgence de l’eau, de nouvelles relations se sont constituées entre espèces et classes différentes. Ce sont des espaces temporairement libérés par la suspension des projets d’aménagement. Contrairement aux espaces verts classiques, il n’y a pas de prescriptions et d’affectations fixées par une institution, les trajectoires de socialisation sont relativement libres. De nouveaux usages et des relations inattendues et immanentes peuvent s’établir entre les territoires et les personnes qui les traversent.
Mais ces espaces restent menacés par de nouveaux projets immobiliers, publics et privés. Ces projets, même lorsqu’ils reconnaissent la valeur écologique des espaces produits par la renaturalisation, intègrent cette dimension au développement comme supplément et valeur ajoutée. De notre point de vue, les spécificités de ces territoires sont à défendre, et ne pourraient survivre à un aménagement prescriptif et planifié. En effet, c’est la relation entre le processus de renaturalisation et l’accompagnement humain de ce processus qui est à défendre dans les années à venir. Cette relation, fragile et écosociale, ne peut être planifiée et ordonnée, et malgré leurs projets, les institutions ne peuvent produire ces relations, ni en prendre soin.
Face aux catastrophes écologiques et sociales, c’est ce type de territoire qui permet d’inventer de nouveaux rapports aux mondes : cohabitation multi-espèces, autogestion et apprentissages, création et transmission de nouvelles valeurs. Le peuple manque, le peuple est à venir disait Deleuze, et ce type de territoire offre certaines conditions pour « l’accouchement » d’un tel peuple. C’est en ce sens que nous utilisons le qualificatif populaire.
Le surgissement de l’eau a produit un espace social. Ces espaces ont activé les communautés pour qu’elles pensent avec eux, ils ont fait sens commun. Les connaissances, les pratiques et les luttes sont repensées sur la base des besoins de ces zones spécifiques et des obligations qu’elles requièrent.
Vous dites que les personnes impliquées dans la défense de ces zones pratiquent un « penser-avec » les territoires. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?
À Rome et à Bruxelles, les habitant·es ont reconnu, avant les institutions, cette puissance de régénération, et ont choisi de l’accompagner et de la défendre. L’entrelacement entre les actions non humaines et humaines a créé un territoire culturel, biologique et social. Ces lieux permettent de construire de nouvelles communautés à partir de savoirs forcément situés avec les processus qui s’installent dans ces territoires. Cette manière de faire de la politique n’est pas inédite − de nombreux précédents historiques nous l’indiquent − mais semble avoir été occultée. Dans cette configuration, l’être humain ne cherche pas à appliquer son idéal au territoire qu’il veut défendre ; l’espace social et les dynamiques politiques sont générés à partir de l’activation de certain·es habitant·es par rapport à l’espace. Le surgissement de l’eau a produit un espace social. Ces espaces ont activé les communautés pour qu’elles pensent avec eux, ils ont fait sens commun. Les connaissances, les pratiques et les luttes sont repensées sur la base des besoins de ces zones spécifiques et des obligations qu’elles requièrent.
Penser-avec est une pratique de soin et d’attention dans une perspective multi-espèces qui s’inspire principalement de penseuses féministes telles que Donna Haraway, Anna Tsing, María Puig de la Bellacasa, Isabelle Stengers et Vincianne Despret. Elles réfléchissent à de nouvelles pratiques pour cultiver une éthique et des manières de vivre multispécifiques (entre différentes espèces) à l’époque de multiples dévastations que nous traversons. Nous reprenons cette proposition et l’appliquons à des situations écologiques complexes, qui rassemblent différents types d’agents politiques. Penser-avec est une pratique d’attention et de soin qui se développe à partir d’une response-ability, il s’agit d’apprendre une habileté à répondre aux nécessités et besoins que les différents agents mettent en acte dans un territoire, toujours situé et toujours renouvelé.
Le penser-avec pratiqué par l’être humain est une posture qui accompagne les différents niveaux de socialisation (entre espèces et classes) qui se développent dans un lieu spécifique. Une modalité éthique et politique qui suit et accompagne des processus multidirectionnels en tenant compte du fait que les êtres humains ont un rôle prédominant dans l’espace, afin de rendre ce rapport de pouvoir le plus lisible, donc le plus faible, possible. La communauté humaine produit des concepts et des pratiques sur le territoire et suit ensuite leurs effets, pour les remodeler continuellement en fonction des réponses. En ce sens c’est un agir pragmatique, une philosophie de l’action et des effets de l’action.
Stalker a développé une pratique à mi-chemin entre art et politique où le rituel occupe une place importante en tant que geste permettant de traduire dans une forme esthétique une situation sociale. Il ne s’agit pas d’un symbole, d’une reproduction d’un rituel fixé mais d’un dispositif génératif.
Quelles pratiques s’organisent/se sont organisées autour de ces deux résurgences ?
Des visites guidées sont organisées régulièrement − ces intercessions jouent souvent un rôle important dans l’approche aux sites. Des opérations de nettoyage collectif des encombrants et déchets ont rendu visible le fait que les habitant·es sont concerné·es par ces espaces. La relation avec les écoles des quartiers voisins fait également l’objet d’une attention particulière, des classes viennent visiter le lac et le marais, des ateliers ouverts sont également organisés. Des ruches ont été installées dans un but pédagogique, le miel produit permet également d’identifier la présence de certains polluants.
Créer un espace pédagogique et collectif est essentiel, notamment pour éduquer les sens à une autre manière d’interagir avec les espèces, mais aussi pour accompagner les milieux dans leur processus de renaturalisation. Cette cohabitation induit des manières de traverser et d’habiter l’espace, de se rapprocher des temporalités et formes de vies présentes. Il y a un apprentissage et une négociation permanente sur une ligne de crête – la féralité comme concept à travailler – qui entrelace plutôt que d’opposer le sauvage et le domestique. La générativité des espèces non-humaines a invité l’attention des habitant·es et constitue des attachements. À partir des pratiques naturalistes d’observation, d’identification et de recensement des espèces, c’est l’ensemble des relations qui constituent un milieu qui se déploie progressivement et conduit finalement à réfléchir et éventuellement à intervenir sur les roselières et les espèces invasives, en tenant compte des saisonnalités et des micro-spatialités. En ce qui concerne les activités sociales, la relation avec les personnes sans chez-soi, qui vivent le territoire, surtout au marais, est également importante. Diverses activités culturelles prennent place, comme la production de graffitis, la projection de films en plein air, des présentations de livres, des artistes locaux·ales et d’autres de passage sont inspiré·es par ces territoires particuliers. Au lac Bullicante, le centre d’archive autogéré Maria Baccante rassemble l’ensemble des documents reconstituant l’histoire sociale et économique de l’usine.
Les pratiques classiques des luttes urbaines sont évidemment présentes avec leur importance et leurs limites : plaidoyer et lobbying, communication et réseaux numériques, action politique et fédération entre territoires affectés par des dynamiques similaires.
La modernité dans laquelle nous sommes inscrit·es (malgré nous) pousse systématiquement à discréditer les pratiques rituelles, qui ont occupé une place importante dans la constitution des mondes.
Parmi ces pratiques, des rituels et célébrations ont été inventés : pouvez-vous les décrire ? Sont-ils liés à une tradition ou à un héritage en particulier ?
Le rituel d’alliance a été conçu avec le collectif Stalker et les Fées du marais, il a ensuite été repris par une élaboration collaborative. Stalker a développé une pratique à mi-chemin entre art et politique où le rituel occupe une place importante en tant que geste permettant de traduire dans une forme esthétique une situation sociale. Il ne s’agit pas d’un symbole, d’une reproduction d’un rituel fixé mais d’un dispositif génératif.
La modernité dans laquelle nous sommes inscrit·es (malgré nous) pousse systématiquement à discréditer les pratiques rituelles, qui ont occupé une place importante dans la constitution des mondes. Les friches peuvent sembler dépourvues d’histoire ; de simples lieux vacants. La pratique du collectif Stalker tente non seulement de traverser la ville dans des trajectoires psychogéographiques imprévisibles, parallèles aux parcours préfixés, mais également de mettre en évidence que tous les lieux sont porteurs d’histoires, de traces qui ne sont pas immédiatement visibles. La pratique du rituel permet de rendre visible des histoires et des relations qui existent déjà dans et avec le sol vivant.
À Rome, Stalker travaille sur les archives, sur la sacralité des eaux dans la constitution de la ville : des naïades, des dryades, des nymphes, des fées. Des divinités mineures, populaires et vernaculaires qui ont toujours habité l’espace et constitué des médiations dans le tissu de relations qui lient les êtres humains et les milieux.
À Bruxelles, le marais participe à l’héritage de la Senne, des zones inondables dédiées au maraichage et au pâturage, d’une rivière qui a modelé la croissance urbaine et réciproquement, un paysage de zones humides qui ré-émerge après la parenthèse industrielle et moderne.
Ce n’est donc pas un néo-paganisme mais une reconnaissance de puissances non-humaines qui constituent, avec les habitant·es, un territoire.
La pratique du rituel permet de rendre visible des histoires et des relations qui existent déjà dans et avec le sol vivant.
En ce sens, il y a reprise d’une histoire et de traditions, mais c’est une production immanente qui traduit les contradictions qui déchirent les quartiers dans lesquels s’inscrivent ces lieux. Il nous semble nécessaire d’introduire des récits qui tiennent ensemble êtres humains et non-humains parce que ces espaces sont la matérialisation spatiale d’une histoire, sociale et naturelle, que la faune, les micro-organismes, les êtres humains et la flore coproduisent avec les ruines qui constituent les lieux, avec les fantômes des ouvriers et ouvrières qui ont œuvré à ces territoires. Ce n’est donc pas seulement une reprise mais une spéculation collective, une fabulation de notre présent, une pratique collective d’imagination d’avenirs désirables. Des avenirs qui s’inscrivent dans le prolongement des luttes pour la préservation d’ensembles existants et, plus fondamentalement, invitent à modifier nos rapports aux mondes.
Ces rituels sont pensés dans la longue durée et accompagnent des moments qui tentent de rassembler circonstanciellement des personnes de milieux hétérogènes. Il y a évidemment toujours un espace pour l’imprévu, l’inattendu, chacun·e peut ajouter un présent au rituel, une contribution qui peut être poétique, corporelle, architecturale, visuelle, relationnelle. À Rome, en septembre 2022, la célébration a pris une forme largement improvisée faite de poèmes, masques, eaux mêlées et déambulations collectives : une opération qui visait à dévoiler les présences.
Ce sont des rituels ouverts qui invitent les habitant·es à participer à leur réalisation et ouvrent un espace-temps de possibles non exclusifs, qui se fondent sur les spécificités de la situation créée. Ce n’est donc pas une performance artistique, une commande traduite par une figure de l’artiste mais une mise en présence collective.
Ce sont des rituels ouverts qui invitent les habitant·es à participer à leur réalisation et ouvrent un espace-temps de possibles non exclusifs, qui se fondent sur les spécificités de la situation créée.
En quoi ces rituels contribuent-ils à la lutte pour la défense de ces lieux ?
Nous souhaitons croire que c’est la volonté de persister des lacs qui a invité les communautés locales à se rencontrer et à s’allier. Pour célébrer cette alliance, les eaux et les communautés ont choisi de se lier par un rituel collectif.
Le rituel a permis un moment initiatique pour cette alliance. Dans ce sens, les rituels ont une place décisive pour les luttes parce qu’ils constituent des actes de création qui permettent d’exprimer un nouveau commencement, un événement, une mise en visibilité des rapports de relations déjà existants. Les rituels permettent de créer une narration orale et visuelle d’une alliance, une mise en relation plutôt qu’une fondation.
Nous n’avons pas besoin de nous identifier face à un ennemi mais d’exprimer la puissance d’un être-ensemble. Les liens qui sont révélés par les rituels, se traduisent en paradigmes esthétiques et politiques qui fondent une collectivité puissante. Nous souhaitons entendre une multiplication de récits qui prolifèrent comme autant de fronts dans la ville, et dépassent les affrontements figés. Il y a une certaine pauvreté de relations à la ville, qui apparait comme un espace à traverser et à consommer. La spéculation foncière se fonde également sur cette absence d’attachements, cette difficulté à se lier, pour mettre à mort des espaces qui ne sont plus habités de manière visible. En ce sens le rituel a une puissance, il exprime une relation collective qui peut aider à exprimer une manière informelle d’habiter les territoires, de montrer qu’ils ne sont pas déserts et qu’ils importent.
Si vous demandez aux habitant·es l’importance de ces zones humides, ils et elles répondront qu’il y a quelque chose de magique qui les fait tenir entre eux·elles et aux lieux. Le rituel, c’est l’expression de ce lien magique. Il n’est pas nécessaire de croire à la magie de ces lieux pour constater que quelque chose tient et fait tenir les habitant·es et ce qu’ils et elles habitent. La mise en expression est une des modalités fondamentales qui permet de s’opposer à tout ce qui cherche à détruire des narrations et des attachements. Nous n’avons pas besoin de détruire pour fonder, nous avons besoin de nous multiplier.
Les rituels ont une place décisive pour les luttes parce qu’ils constituent des actes de création qui permettent d’exprimer un nouveau commencement, un événement, une mise en visibilité des rapports de relations déjà existants.
Dans le rituel de fondation, la mise à mort d’un corps sacré permet de fonder un nouvel espace, une tabula rasa et une normativité nouvelle. Il faut inverser ce rapport à la mise à mort car la fondation par élimination se perpétue par l’élimination systématique de tout ce qui ne correspond pas à l’identité et aux valeurs du fondateur. Pourtant la mise à mort est omniprésente, l’extinction nous le rappelle quotidiennement, comme nous le rappellent les décès et les souffrances liées à la pollution et au travail, aux injustices sociales, à la répression armée et au changement climatique. Les rapports et récits dominants imposent ce rapport à la mort, il n’est pas possible de la tenir à distance.
Nous souhaitons parler avec les morts, dialoguer dans l’enfern, de manière à faire vivre les présents et les mondes. La mort est générative, nous entretenons des relations avec elle, mais nous ne souhaitons pas fonder nos histoires sur la mise à mort. Au marais, il y a une place importante pour les mort·es, de petits autels et des commémorations pour les personnes qui ont traversé ce milieu de vie et qui sont venues à manquer.
Dans ce sens, nous nous défendons en proliférant et en tenant compte des marges. Le rituel nous permet de nous projeter dans l’avenir avec nos héritages vivants.
Ces rituels constituent des attachements enracinés, s’inscrivent dans une histoire renouvelée. Ils aident également à mieux comprendre ce qui se joue entre les luttes et les communautés.
Ces rituels sont-ils à même de modifier le rapport aux lieux au-delà des personnes qu’ils réunissent ? De quelle(s) manière(s) ?
Oui, certainement, parce que ces rituels constituent des attachements enracinés, s’inscrivent dans une histoire renouvelée. Ils aident également à mieux comprendre ce qui se joue entre les luttes et les communautés. Le rite de jumelage a mis en relation des lieux distants et ouvert un calendrier propre à ces espaces.
Pour l’instant, nous pouvons simplement affirmer que le rituel est l’un des instruments de lutte qui produit activement des changements sur le territoire. Chaque type de relation qui se joue sur les deux territoires ajoute un bagage, une histoire, des pratiques et des rencontres. Quant à leur générativité, chaque rituel a sa propre échelle de temps et nous n’avons pas à gérer ces temporalités qui se sont ouvertes. Enfin, le rituel ne vient jamais seul, la force de ces rituels, c’est qu’ils sont constamment accompagnés, c’est un moment qui peut souder des liens déjà existants et en produire d’autres.
Observer les effets des rituels est également un travail qui s’inscrit dans le temps et que nous souhaitons accompagner. Un échange s’est constitué, l’histoire est devenue commune, de nouvelles personnes s’intéressent à ce jumelage et une circulation s’est établie entre Bruxelles et Rome : les communautés s’accueillent mutuellement. Au-delà d’un échange de connaissances sur les luttes, un intérêt commun se crée, les deux zones humides deviennent sœurs au sens où elles forment des familles, au sens large.
Les traits communs aux deux lacs nous ont permis d’identifier des zones humides urbaines résurgentes à travers une dizaine de métropoles. Ces autres lacs bénéficient de statuts urbanistiques différenciés, chacun d’entre eux est unique et exceptionnel, mais ensemble ils expriment une condition commune de notre époque. Nous espérons que les pratiques d’aménagement urbain puissent évoluer à l’aune de ces lieux et de la magie qu’ils suscitent.
« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir, s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. » Italo Calvino, Les Villes invisibles [1972], trad. Jean Thibaudeau, Seuil, 1996, p. 189.

