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Dossier

L’ile

Raphaël Venin, musicien, compositeur, nouvelliste

16-10-2023

Dans ce dossier nous interrogeons notamment les rituels qui nous lient dans la culture de la fête, ceux qui soignent le partage et le collectif. Invité·es à réfléchir à ces questions, ailleurs dans ce dossier, Dany Ben Felix propose un détour par l’histoire des sound systems et le collectif Osmose évoque le travail à une politique du care dans le milieu festif. Raphaël Venin, lui, a choisi de nous raconter une histoire, celle d’un rituel annuel, sur une ile imaginaire perdue sur le Danube, lieu de convergence, d’expériences sensorielles et de partages en musique.

Il est six heure du matin. La Mercedes d’Ali est pleine à craquer. Brest-Imlek. De l’Atlantique jusqu’au Danube. La campagne profonde. Deux jours de route aller-retour pour quatre de festival.

Le matos est chargé, la clarinette d’Ali, son gros synthé analogique, les tentes, les hamacs et l’anti-moustique. Même le marimba de Sol.

On retrouve Tani devant sa petite maison bretonne. Elle nous attend depuis une demi-heure déjà. « Je m’ennuyais alors j’ai préparé un peu de pique-nique et un thermos de café. »

Tout rentre dans la caisse en métal qu’Ali a réussi à installer sur son toit. Ornée de cette plaque en bois, avec le nom de l’ile gravé dessus. Tani demande si c’est très malin pour débarquer dans une fête pirate interdite par le populisme Hongrois. Ali lui répond qu’il a prévenu Pony et les autres et qu’iels ont plutôt rigolé.

Ali claque le coffre et dit : « On va retrouver l’ile des enfants perdus. »

Son flegme ne suffit plus à cacher son excitation. Cinq étés que l’on rejoint celles et ceux qui ne savent pas sur quel pied danser. Pour danser sur les deux. Éventuellement.

Cinq ans maintenant que chaque début juillet, nous retrouvons cette bande de hippies charpentiers, Hongrois·es, Allemand·es, les copaines breton·nes, ces musiciens turcs et chiliens, ce couple de mecs tchèques, ces voyageur·ses et bénévoles suédois·es, le dealer américain aux cheveux roses et à la verve infernale… Les enfants perdus de toute l’Europe et d’ailleurs, qui se retrouvent sur ce bout de forêt flottant, enlacé par les bras du Danube.

C’est Tani qui prend le volant pour entamer ce long voyage. La route comme une préface. On se remémore les souvenirs de chaque édition. Comme cette disco turque ultra pointue l’année dernière ou cet Israélien en costume intégral rouge et son thérémine l’année d’avant. Les aventures psychotropes dans les cabanes en bois perchées dans les arbres, autant que Sol l’était quand on l’avait perdu une nuit entière. Les cérémonies du cacao en musique improvisée avec les fèves bouillantes au bain marie et leur odeur prégnante envahissant la plage et nos narines. Les longues baignades sous les pluies fines et la kétamine, qui nous décompose le corps et donne l’impression de vivre dans une bande dessinée. Qui nous accompagne aussi dans la danse à l’infini. Les rencontres amoureuses insulaires.

L’asphalte se déroule. L’Allemagne. Tani enfonce la cassette de Kraftwerk dans l’autoradio. Autobahn sur autobahn. Mise en jambe musicale. Pied au plancher. Techno berlinoise. 180km/h. Je capte le petit sourire d’Ali. L’aiguille de son compteur atteint ces chiffres pour la première fois. La forêt remplace le bitume. Soleil rouge. Ciel violet. Frontière austro-hongroise. On poursuit l’orage dans la nuit germanique sans jamais le rencontrer.

Deuxième étoile à droite et tout droit jusqu’au matin. L’aube se lève en Hongrie.

Imlek enfin. On arrive au camping, tenu par les organisateur·ices du festival. Ultime étape avant de charger sur les bateaux toutes nos affaires. Cigarette sur cigarette. Café frappé au comptoir. Ultime étape avant l’ile.

Les instruments dans la barque, c’est maintenant la rivière qui défile. Protocole de l’arrivée : roseaux géants, libellules et hérons. Pony, charpentier et batelier occasionnel de cette aventure hongroise, regarde Ali avec insistance. On sait ce qu’il attend.

« Every journey has its own custom, man », dit-il avec son accent hongrois.

Ali ne se dérobe pas. Il sort sa clarinette et entame les notes de son morceau Inflorescence. La magie opère. Un crabier chevelu plane à côté de l’embarcation. Le bruit du moteur s’harmonise avec son souffle. Nous nous taisons, les yeux plissés par le soleil. L’eau se fend. Les corps tanguent.

« I see land !! » hurle Pony.

Au loin l’emblème de l’ile apparait. Le fameux phare en bois rouge et blanc. Majestueux et minuscule. Déjà les quelques insulaires arrivé·es la veille agitent leurs bras, comme à chaque fois qu’arrive ou part un des bateaux. On agite les nôtres en retour, sourire aux lèvres.

Débarquement. On retrouve Sol qui s’empresse de nous décrire l’orage que nous avons vu au loin sur la route. L’ile est détrempée. Le saule tentaculaire au milieu du dancefloor a pris la foudre. Pony sort une tronçonneuse de la barque pour achever une des branches.

Les réfugié·es de la tempête nocturne, réveillé·es par le bruit de l’outil, émergent doucement sous le soleil à nouveau rassurant. C’est l’heure du petit déjeuner, l’éternel gruau offert tous les matins. Routine nutritive et nécessaire.

Ali observe les cabanes en avalant ses flocons d’avoine. Celle de la cuisine n’a quasiment pas changé. Les quatre troncs peints en rouge supportent toujours la tôle ondulée du toit. Le bar et son épaisse planche de chêne massif. La scène principale, demi-dôme fait de branches et de corde. La proue de bateau faisant office de promontoire pour les DJ’s est toujours là aussi. Une plateforme de planches s’est installée dans le fameux saule.

« Je vais jouer là », me dit Ali.

On s’enfonce alors dans la forêt pour établir le campement. Comme chaque année, la végétation a redessiné l’ile de manière différente. De nouveaux chemins se sont créés. Certaines sculptures en bois ont disparu pour laisser leur place à de nouvelles. Imperceptibles changements dans la familiarité nouée avec l’endroit. Méandres de feuilles mortes. Les moustiques accomplissent leur besogne vampirique.

Un premier bain s’impose. Après avoir croisé quelques sourires et deux ou trois tipis, plongeon dans la tiédeur du Danube. Plaisir maximal. Un tas d’images remontent à l’esprit. Quinze corps nus dans l’eau de la nuit, tapant dessus comme sur un tambour, en chantant « Ah mais tu vas danser ! Comme tu n’as jamais dansé ! »… c’était tellement beau et drôle que plusieurs personnes s’étaient arrêtées, pensant que c’était une performance.

Le bruit de la barque au loin. Ce sont les copaines qui arrivent. Tout le monde agite les bras. Hurle comme une meute solidaire. Une tribu. Une chaine humaine se crée naturellement pour déposer sacs et tentes sur la berge. Ça s’enlace, s’embrasse. L’une se jette à l’eau après s’être débarrassée de ses vêtements tandis qu’un autre s’étale sur les galets. Une fille hurle dans un anglais approximatif qu’il faut redevenir sauvage. Un concours de ricochets s’improvise. Rite de passage à l’âge d’enfance. Ali rejoint la plage et discute avec Joan. Elle est musicienne, organisatrice et enceinte. Ils parlent du poids du monde qui s’envole quand on arrive sur l’ile. Pendant quatre jours, le monde se limite à la danse, aux rires, à la nature et au partage.

Le petit groupe se rassemble devant deux bénévoles pour écouter les instructions préliminaires au bon déroulement de l’aventure. L’ordinaire qui se réorganise. Une fille toute petite traduit en espagnol pour sa copine le point toilettes sèches classique. Un grand type en robe nous indique la localisation du care-space, l’endroit ou l’on peut venir parler, qu’importe l’heure et qu’importe la raison. Un bad trip, un témoignage de comportement abusif ou une mauvaise expérience quelle qu’elle soit.

Distribution du programme en papier, la plupart du temps inutile vu comme on se laisse porter par la temporalité toute altérée des quatre jours. Et la jolie petite carte de l’ile, dessinée à la main et présentée en rouleau comme une relique des temps pirates.

Installation du camp des copaines. Iels racontent leur slalom entre les troncs d’arbres échus sur les routes autrichiennes et les grêlons de la taille d’une balle de tennis. À croire qu’il faut mériter sa venue sur l’ile. Après quoi on se dirige en groupe jovial sur la plage de la pointe.

La musique démarre.

Un dernier détour par le tipi de Janka et sa crête rose. Il est caché derrière deux vieux arbres ornés de guirlandes de leds multicolores et de crânes de chèvre. Il sort de la tente en nous expliquant qu’il n’a dormi qu’une heure. Nous demande ce qu’on recherche. Il a tout. C’est ici que l’on se fournit les petits costumes d’âmes. Vestiges d’une contre-culture intemporelle. On a le choix entre de minuscules cartons ou des gouttes à déposer directement entre notre pouce et notre index. Acide. Assis·es en cercle autour de lui, nous l’écoutons énumérer les sempiternelles instructions. Chaman des temps modernes prenant soin de ses ouailles. La fiole tourne en silence.

Après avoir dépensé quelques florins, une bière fraiche à la main, nous nous dirigeons vers les caissons de basses volumineux. Le son est fort et doux. Une musique électronique lancinante, parsemée d’instruments traditionnels sud-américains mixée par une fille aux cheveux blancs.

On est dedans.

Les corps se meuvent. Les regards s’échangent, on danse à deux, à plusieurs, de près, de loin, ou complètement seul·e. L’acide fait tranquillement son chemin, rajoutant un voile brillant sur les arbres. Les feuilles ressemblent à du tissu. Mon corps se fractionne. Mes membres deviennent indépendants. Le souffle du vent est chaud. Un bain rapide quand la sueur dégouline. Il fait 32°. Le tempo s’accélère. La danse encore. L’impression de ne faire qu’un, de faire corps. L’ile se remplit peu à peu, des petits groupes se forment un peu partout. On peut facilement deviner qui vit sa première fois ici, au vu des têtes en l’air et autres regard émerveillés. J’aperçois ma joyeuse bande, les pieds dans l’eau, un verre de pastis à la main. Je les rejoins pour deux bonnes blagues et une conversation intense sur le bruit des bottes. La Hongrie comme prémonition politique française. Le soleil se couche lentement derrière la berge d’en face avec ses airs de mangrove.

Le son s’énerve un peu plus derrière nous. Un mec jouant de l’oud sur la plage s’interrompt pour sortir une petite fiole et en verser une goutte dans sa bière. Il me lance un clin d’œil d’invitation auquel je réponds par un grand sourire. C’est l’heure après tout. Au début de la nuit, il faut monter, comme la lune au-dessus du fleuve. J’apprends qu’il s’appelle Lore, qu’il est Turc et qu’il vit en Hollande. Il fait partie d’un groupe qui joue le lendemain. Nous partageons cette bière augmentée en discutant musique. La rencontre.

Cette première nuit est folle, comme le seront les autres. Ali illumine tous les visages et transforme les esprits en faisant hurler à la lune sa clarinette. Perché en haut de son arbre. Inondé de lumières mouvantes faisant ressembler le dancefloor à des abysses cosmiques. La transe est proche et les corps s’entremêlent. Bras dessus, bras dessous, têtes contre têtes. Les projections lumineuses se fondent dans les mandalas violacés provoqués par le LSD. La nuit. La danse. Ensemble.

L’équivalent du lendemain. Des copaines se dirigent vers la Shanta. L’extrémité sud de l’ile qui propose des séances de yoga et des massages. Une bonne manière de redescendre de cette première nuit enflammée. Rituels matinaux qui reconnectent le corps à l’esprit. Pour peu que ce dernier soit parti trop loin. Il va falloir relancer la machine. Au loin j’entends les premières notes des DJ’s qui reprennent le flambeau. Une bande de créatures multicolores défile sur l’ile. Mimes de l’espace, silencieux et rampants. Faire exister l’imaginaire.

Un mariage. On distingue sur une barque approchant, deux femmes, toutes de blanc drapées, collier d’algues filamenteuses autour du cou. Elles débarquent et se plantent là, l’eau jusqu’aux cuisses. C’est le fameux Janka qui officie comme un prêtre fou. Sa sœur est en train de se marier à Chicago. Il reproduit ici la cérémonie, hurlant dans un micro le toast qu’il aurait aimé porter là-bas. Le bruits des bouchons de Törley, le mousseux hongrois, résonne dans les airs. C’est beau. Je m’allume une cigarette en pensant à l’amour.

La danse encore et toujours.

Les basses reprennent de plus belle. Les corps encore moins timides que la veille. Le groupe semble plus soudé. Les sourires échangés plus francs.

Jeepat, habitué de l’ile, enflamme une piste de danse déjà beaucoup trop chaude avec ses kicks profonds et sa trompette aérienne. On est plusieurs à se jeter dans l’eau pour danser. Et de reprendre en chœur avec lui les paroles de Mosquito, chanson probablement inspirée par l’endroit. Libérer la voix au-delà du corps. J’ai envie de crier. La surenchère d’acide m’emmène loin de ma tête et proche de mon corps. Je crie. Le soleil se couche à nouveau. Le ciel est rose. Mes pieds sont ancrés dans le sol alors que la partie supérieure de mon corps s’élève au-dessus de la musique. Au dessus de l’ile. L’Espagnole toute petite rencontrée plus tôt danse comme une sorcière à côté de moi. Elle s’arrête pour me regarder. Pose ses deux mains sur mes joues.

« Les fées adorent danser, […] et bien qu’elles oublient les pas quand elles sont tristes, elles ont tôt fait de les retrouver quand elles redeviennent gaies. […] les fées ne disent jamais : “Nous nous sentons heureuses”, mais : “Nous avons envie de danser”. Je suis sûr que vous avez remarqué que cela veut dire presque la même chose. La joie vous descend très facilement dans les pieds. »

Peter Pan, James Matthew Barrie

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