En 2022, dans la foulée de la crise sanitaire et des mouvements encourageant les témoignages de violences et agressions sexistes et sexuelles dans la société, Sara Lovisetto et Margaux Notarianni créent le collectif Osmose qui défend une politique du care dans le milieu festif avec différentes actions : prévention, assistance, veille, formation. Les deux fondatrices, rejointes entre-temps par toute une équipe, évoquent pour ce dossier les dimensions ritualisées du milieu festif qui, à l’instar de la culture sound system, répond aux besoins de se libérer, d’être ensemble et de se retrouver, tout en veillant à la sécurité de toutes et tous.
Propos recueillis par Hélène Hiessler, coordinatrice à Culture & Démocratie
Qu’est-ce que le collectif Osmose ? Dans quel contexte (humain, social, politique) est-il né ?
Sara Lovisetto : Osmose est une asbl qui cherche à instaurer une politique du care dans le milieu festif et socio-culturel, en mettant en place des dispositifs d’anticipation, de prévention et d’action sur le terrain mais surtout des dispositifs humains. Osmose veille au bien-être du public et aussi à la reconnaissance de ce type de travail. Le contexte c’est un ensemble de choses. L’une d’elle c’est le mouvement #BalanceTonBar lancé par Maïté Meeûs, qui a été une petite révolution. Beaucoup de personnes ont commencé à témoigner publiquement, à dénoncer des agressions sexuelles, dans les bars mais aussi dans les clubs.
Margaux Notarianni : Il y a eu une visibilisation de la parole concernant les violences et agressions sexistes et sexuelles dans la société. Mais le contexte était aussi celui de la crise sanitaire, qui a impacté énormément d’êtres humains et de secteurs dans la société, parmi eux le milieu festif et culturel. Impacté sur le plan économique, mais aussi émotionnel. Avec la fermeture de tous les lieux culturels ou festifs, beaucoup se sont retrouvé·es privé·es d’espaces d’expression ou de décompression. Quand tous ces lieux ont rouvert, certains ont eu je crois la volonté de ne pas rouvrir n’importe comment. Le C12 par exemple, où Osmose a démarré avant de s’appeler Osmose, tenait à proposer des espaces plus sécurisés pour les personnes. Osmose était une manière de répondre à ça. Par la suite, nous avons développé aussi d’autres compétences.
Au départ c’était quelque chose de très improvisé car il n’y avait pas vraiment de figure professionnelle qui prenne en charge le bien-être du public dans la culture de la nuit.
S. L. : Au départ c’était quelque chose de très improvisé car il n’y avait pas vraiment de figure professionnelle qui prenne en charge le bien-être du public dans la culture de la nuit. On a mis en place un dispositif de prévention simple : une sorte de helpdesk situé stratégiquement où on offrait gratuitement du matériel de prévention mais qui était surtout un point de repère pour toutes les personnes qui avaient besoin d’assistance, de tout type, avec aussi un binôme qui déambulait un peu partout et veillait. Et puis il y a eu l’appel à projet Equals de la Ville de Bruxelles sur la thématique des violences sexuelles et sexistes dans les milieux festifs. Nous avons fondé Osmose pour y répondre, et c’est comme ça que le dispositif help desk + binôme s’est étoffé et renforcé, en plus de prises en charge, interventions et formations diverses.
Aujourd’hui on intervient dans le milieu festif, surtout dans les clubs et les micro-festivals, mais aussi dans d’autres endroits et structures plus ou moins institutionnelles. Il y a de plus en plus de structures culturelles, plus liées au monde du jour, qui organisent des soirées « all night » − de 23h à 5h du matin et qui font appel à des associations comme la nôtre pour assurer le bon déroulement de la soirée. Nous avons par exemple collaboré avec le Kunstenfestivaldesarts, mais aussi avec différents lieux qui organisent des soirées avec consommation sexuelle et où l’expression de la sexualité est plus présente et développée que dans d’autres évènements.
M. N. : Aujourd’hui, notre équipe de terrain est de plus en plus nombreuse, l’investissement des personnes est bien réel et notre prochain objectif est de faire reconnaitre ce métier pour assurer de meilleures conditions de travail et une reconnaissance de la profession afin de consolider cet engagement autour de nous.
Comment en êtes-vous arrivées, chacune, à ce type de réflexion par rapport au milieu de la nuit ‒ cette idée d’en prendre soin ?
S. L. : Chez moi la fête est très liée à la musique. Avec mes frères et mes parents, on dansait tout le temps à la maison, c’est quelque chose qui fait partie de moi depuis l’enfance. La musique, c’était aussi pour moi la découverte d’autres cultures. La musique dominicaine de ma mère était comme un pont avec cette culture, la mienne aussi, même si j’ai grandi en Italie. C’était aussi des moments de refuge. Enfant, j’ai connu beaucoup de violence, et la musique et la danse nous permettaient de nous évader, d’évacuer des choses. En grandissant, c’est resté ainsi. Quand je suis arrivée à Bruxelles, c’était la première fois que je sortais de ma zone de confort. Je ne connaissais pas la langue et je ne connaissais personne, à part mon frère mais de treize ans mon aîné. Ça m’a pris du temps pour trouver ma place ici, et c’est en sortant faire la fête que j’ai rencontré des gens, que j’ai été accueillie, que j’ai commencé à m’intégrer, etc. En particulier, j’ai rencontré deux personnes, plus âgées que moi, qui venaient de la scène free-party des années 1990 à Bologne en Italie, et qui m’ont fait découvrir une culture des raves. L’histoire de ces fêtes me fascinait, et je trouvais aussi incroyable qu’autant de gens puissent se réunir pour faire la fête comme ça, et que des inconnu·es complèt·es puissent, après trois jours de festival, devenir les meilleur·es potes. Alors comme ça il en fallait si peu pour se connecter ? Finalement c’est ce qui m’est arrivé aussi. Parce qu’en faisant la fête, en s’y abandonnant, on se met dans un état de vulnérabilité ‒ un état qu’on fuit peut-être d’habitude, en tout cas c’est ce que je faisais. Mais dans la fête j’ai appris à accepter et accueillir ma vulnérabilité, à explorer des côtés de moi plus joyeux ou plus sombres. Dans la fête on apprend à se connaitre, mais pour moi cette exploration a été aidée : je n’étais pas seule, j’étais guidée et accompagnée par des personnes qui en avaient plus l’expérience, et puis par la musique. C’est sécurisant.
En faisant la fête, en s’y abandonnant, on se met dans un état de vulnérabilité ‒ un état qu’on fuit peut-être d’habitude […] Dans la fête j’ai appris à accepter et accueillir ma vulnérabilité, à explorer des côtés de moi plus joyeux ou plus sombres.
M. N. : Mon parcours est un peu différent. Enfant, j’étais un peu le vilain petit canard et j’ai été beaucoup harcelée à l’école. Alors je me créais des bulles ‒ les bouquins, la peinture, l’esthétique, en me plongeant dans le beau, en fait. J’avais besoin de me créer mon univers à moi, et petite, je dessinais déjà des fêtes. On n’a pas un énorme héritage musical dans ma famille, chez nous c’était plutôt l’image. En musique, je suis plutôt autodidacte. À l’école, j’allais écouter au moins quatre concerts par semaine après les cours, au début seule et puis j’ai commencé à avoir un groupe de potes. Et je me suis rendu compte d’une certaine logique de classe : habitant en banlieue parisienne, loin du centre-ville parisien, on ne faisait pas partie d’un certain milieu et on n’avait pas accès à certains lieux. On arrivait devant les boites de nuit et on se faisait toujours recaler. Du coup, on allait beaucoup à des concerts punk, ou bien on faisait des soirées à la maison où on se partageait nos propres musiques. C’est à Bruxelles que j’ai découvert la musique électronique. J’habitais en coloc avec une fille qui, venant d’un milieu parisien plus bourgeois, allait en club depuis l’âge de 14 ans. Elle m’a fait découvrir un autre monde, celui de la techno et du clubbing, et pendant dix ans, j’ai parcouru tout ça, j’ai commencé à faire des festivals dans d’autres pays d’Europe, des free party, à m’imprégner de cette culture-là qui a vraiment bouleversé mon univers. Pour moi aussi il y a eu une personne qui m’a transmis ça. C’est un milieu qui passe vraiment par la transmission, l’échange, il y a de vraies ritualisations. Des rites de passage, de préparation, de soin, de transmission.
Justement, lesquels sont-ils, ces rituels de ce type de fête ?
M. N. : Il y a les rituels de préparation, déjà. Si tu fais la fête pendant 8h ou plus, tu dois penser à l’avant et à l’après, faire tes courses pour éviter le frigo vide au retour si tu fais la fête le samedi, prévoir un jour de repos si tu travailles, etc.
C’est un milieu qui passe vraiment par la transmission, l’échange, il y a de vraies ritualisations. Des rites de passage, de préparation, de soin, de transmission.
S. L. : Chacun·e a son propre rituel. Peut-être qu’au début, plus jeune, tu laisses plus de place à la spontanéité. Avec l’expérience on s’organise davantage, et on fait aussi en fonction de nos réalités de vie. Réserver du temps, ça, c’est le premier rituel. Ensuite, il y a le choix de la tenue, peut-être la recherche d’une certaine esthétique. En festival, pour les chaussures, je vais penser au confort, en club je vais penser à me mettre un peu de make-up parce que ça me fait plaisir, que je ne le fais pas d’habitude. On s’habille en fonction de la fête. Et puis pour tenir le coup, tu manges bien avant, et tu peux aussi ramener des chewing-gums, de l’eau, des bananes, une compote des fruits. Important aussi parce que quand tu prends des stupéfiants ou de l’alcool, tu te déshydrates.
Les substances qui altèrent − alcool inclus −, ça fait partie du rituel ?
S. L. : Pour certain·es, mais pas pour tou·tes, et pas les mêmes pour tout le monde. Par exemple, par rapport à l’alcool, de plus en plus de personnes plus jeunes commencent à porter la culture de la sobriété dans le monde de la fête.
M. N. : Autre rituel important par rapport aux stupéfiants : vérifier les produits qui circulent sur le marché européen via des applications pour éviter d’acheter à des dealers sur place. Se renseigner sur les produits, peut-être même les faire tester, et le matériel aussi.
S. L. : Pour limiter les risques d’addiction, on peut se fixer des règles, comme ne jamais consommer de drogue seul·e et ailleurs que dans un milieu festif. Mais c’est toujours délicat de parler de ces question parce que ça reste très mal accepté dans la société. Il y a des drogues tolérées et même encouragées, comme l’alcool qui peut pourtant t’altérer beaucoup et très vite – on le voit dans nos prises en charge –, d’autres qui ne le sont pas du tout. C’est aussi culturel, et il faut donc faire attention quand on parle de rituels liés aux stupéfiants. Nous en parlons parce que c’est une pratique qui existe, mais nous voulons le faire de manière constructive. Même sur l’effet : on peut parler d’altération mais on pourrait dire aussi expansion de soi.
Les moments où tu fais la fête, ce sont parmi les seuls où tu n’as pas besoin d’être productif·ve dans la société, où tu peux juste passer 8h à danser. C’est tout une transgression en soi !
M. N. : C’est comme une ouverture de ton état, quelque chose qui peut t’aider à te libérer. Certaines personnes y arrivent « simplement » par la méditation, ou avec d’autres choses. Et la dimension collective, du partage est très importante. Et puis elle peut être triste, la fête. Alors c’est important de ne pas se retrouver seul·e.
Le besoin ou désir de se libérer est plutôt individuel. Quelle est alors la dimension collective du rituel de la fête ?
S. L. : Le cœur de la fête, c’est l’humain et les connexions entre les personnes. On a un besoin d’être ensemble, on est des animaux sociaux. Il n’y a qu’à voir combien de personnes ont souffert ou sont tombées en dépression lors du confinement. On a besoin de se retrouver. Mais ce besoin s’accompagne de certains enjeux. Il continue à y avoir des agressions, des violences, reproduites parfois sans même en avoir conscience. Il ne s’agit pas de pointer du doigt des personnes qui ont des comportements déplacés, mais il faut se demander : est-ce qu’on n’a pas besoin d’autres espaces pour pouvoir accueillir et traiter ces violences-là ? La fête doit rester un espace de ressources, un espace de beauté et c’est ça qu’on cherche à protéger.
M. N. : Contrairement à certains espaces publics où ça ne dérange presque personne de passer devant quelqu’un qui est en souffrance dans la rue ou une personne en train d’être harcelée par quelqu’un, dans ce milieu-là, mine de rien, ça ne passe pas. Avec le travail de certains lieux et de structures comme la nôtre, on pose un cadre, il y a des règles à respecter et des personnes sont là pour faire en sorte que ce soit transmis. Les moments où tu fais la fête, ce sont parmi les seuls où tu n’as pas besoin d’être productif·ve dans la société, où tu peux juste passer 8h à danser. C’est tout une transgression en soi !
Il ne s’agit pas de pointer du doigt des personnes qui ont des comportements déplacés, mais il faut se demander : est-ce qu’on n’a pas besoin d’autres espaces pour pouvoir accueillir et traiter ces violences-là ? La fête doit rester un espace de ressources, un espace de beauté.
S. L. : C’est pour ça aussi qu’on essaie de documenter le travail d’Osmose. Pour montrer que c’est utile et que les choses changent. Il arrive de plus en plus souvent que des personnes viennent vers nous pour nous dire « quand je sais que vous êtes là, je suis tranquille », et ça ça donne vraiment du sens à notre travail. Et puis on voit aussi une réelle différence dans la plus jeune génération aujourd’hui. Il y a beaucoup de respect, une sensibilité plus grande sur certaines questions comme celle des genres, des sexualités, etc.
Demain, le dérèglement climatique s’accentue, avec tous les bouleversements que ça entraine : est-ce qu’on fait toujours la fête ? Qui la fait ? Est-ce qu’on la fait différemment ?
M. N. et S. L. : La fête a toujours été influencée par des situations de crises. Pour nous c’est complètement cyclique, chaque bouleversement historique a donné lieu à de nouvelles pratiques collectives artistiques qui rassemblaient des individus ou des communautés. Nous pensons par exemple au développement du jazz pendant la Prohibition ou même à l’épidémie de Sida qui a fait naitre de nouvelles formes d’artivisme. On a besoin de fêtes : faire la fête est notre manière de nous raccrocher à notre humanité et aussi peut-être à notre animalité.
Le réchauffement climatique est un bouleversement qui impacte aussi le milieu de la fête. De plus en plus de personnes imaginent par exemple d’autres formes de festivals, des micro-formats, éco-conscients. Et en effet, on peut faire la fête différemment en proposant des cadres éco-responsables, et ça peut être une occasion de conscientiser davantage les participant·es dans ce sens. Mais la fête est aussi un espace-temps pour le lâcher-prise. Le changement climatique induit de l’anxiété et une peur collective très forte, alors que beaucoup manquent de temps et de libertés. Osmose croit au pouvoir des espaces-temps de fêtes comme moteurs de motivation et de projection dans d’autres réalités. Il n’y a pas qu’une seule façon de faire la fête, et tant que ce sera possible, les humain·es continueront à danser.

