De tout temps, les rituels ont aidé à représenter l’irreprésentable en mobilisant le symbolique. Aujourd’hui, nous subissons les conséquences d’un rejet massif de l’irreprésentable par le matérialisme rationnel du capitalisme et nous faisons face à un avenir plus qu’incertain suite à la destruction de notre milieu de vie par le modèle économique néo-libéral. La privation de relations avec l’invisible, la perte de contact avec l’immatériel, le gratuit et le non-marchand, ainsi que la difficulté de se projeter dans un futur stable entrainent une véritable épidémie d’éco-anxiété. Toutes les conditions sont là pour stimuler l’art de « conjurer le sort » : en créant de nouveaux savoirs, nouvelles croyances, nouveaux récits afin d’orienter le travail réflexif humain vers des solutions inédites. Tout cela ayant besoin, pour que la sauce prenne, de rituels qui relient les énergies, les convictions, les espoirs, les savoirs et savoir-faire de tous et toutes.
Le rituel est une sorte d’outil individuel et collectif pour s’approprier ce qui nous échappe et nous dépasse, une manière de se raconter des histoires à travers une série de gestes partagés, un sas pour métaboliser l’insensé, le transformer en valeur collective et partageable. La relation à la mort, au mystère de la vie, à toutes les formes de danger a largement motivé le besoin de rituels. Mais ce n’est pas tant la mort en soi que le fait de se la représenter, de l’anticiper, d’en parler, qui conduit à inventer des rites.
Ainsi de toutes choses qui confrontent l’espèce humaine à ce qu’elle ne peut maitriser et l’incitent à se protéger. « Pour conjurer le sort, c’est-à-dire prévenir et tenter d’empêcher la mort, tout évènement potentiellement dangereux pour la vie des membres de la société, tel qu’une naissance ou une épidémie, s’accompagne de rituels dans les sociétés traditionnelles », écrit Bernard Lahiren.
Mais un rituel n’a pas une valeur positive en soi – les imaginaires racistes, par exemple, sont très ritualisés. Les haines identitaires tirent leur force de contagion de la réponse qu’elles offrent à toutes sortes d’angoisses existentielles par des ritualisations exutoires, individuelles et collectives, privées et publiques. L’instrumentalisation des émotions au profit de régimes politiques anti-démocratiques, ou au service de partis dits démocratiques mais en mal de soutien populaire, charrie aussi son lot de rituels malsains.
Pour son 30ème anniversaire, Culture & Démocratie consacre un deuxième numéro de son journal à identifier et rendre accessible l’émergence de rituels positifs et bienfaisants, amorces de fictions qui renforcent le besoin d’une culture des communs, reliés à des pratiques du changement qui ne se conçoivent pas sans l’intelligence collective, ADN de la démocratie. Autant de manières de repenser la place des émotions, de renouer raisonnablement avec la magie et l’invisible, de retisser des liens réparateurs avec le vivant et entrevoir la possibilité d’une autre éco-politique locale, globale, mondiale.
Et le parcours est des plus réjouissants : immersion dans un chantier où les rites inventent une nouvelle société (ZAD de Notre-Dame des Landes) et dans les stratégies de sauvegarde d’espaces sauvages au sein du tissu urbain ; rappel historique de « l’artivisme » débridé et commotionnel à l’époque du SIDA, toujours source d’inspiration ; sur la route des funérailles d’antan, en chanson, et tout en questionnement sur la mort aseptisée par le techno-modernisme ; en visite dans un nouveau lieu de vie partagée où réinventer, collectivement, la place de la naissance et de la mort ; préparation joyeuse à la décroissance et retrouvailles avec l’invisible des forces mystérieuses, voici les rituels de l’énergie ; sur les pas d’une paysanne-cueilleuse urbaine et ses rituels saisonniers de sorcière ; central et nous venant du futur, voici le rituel qui nous replace au sein du milliard d’êtres vivants dont nous dépendons, contre l’individualisme forcené de l’économie de marché ; initiation au jeu de rôle comme laboratoire de changement de mentalité et d’imaginaire ; étude de rituels de justice en défense des droits du vivant ; rassemblement autour des sound systems pour quelques vibrations profondes et la danse des ressources et cultures partagées ; plongée, en fiction et en témoignages, dans des ritualités festives qui défendent une politique du care ; un peu de discipline salutaire à glaner sur le tatamis et à importer dans la vraie vie, au profit d’une meilleure perception de l’autre ; des gestes-performance qui invitent à devenir mutant·e pour un autre rapport au monde ; détour par les rituels de l’opéra, à l’écoute d’une Cassandre moderne en pleine crise climatique, et participation à un atelier de youyous, ce cri chanté qui est la bénédiction par excellence dont nous avons besoin, la meilleure conjuration du sort qui soit.
Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, La Découverte, 2023, p. 737

