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Dossier

Inventer les rituels de l’énergie

Grégoire Wallenborn, chercheur-enseignant interdisciplinaire à l’ULB

20-11-2023

L’omniprésence de l’électricité et de son utilisation a donné lieu à des chorégraphies de gestes et de pratiques quotidiennes. La technique et les infrastructures qui rendent cela possible sont pourtant invisibilisées dans la vie d’une large partie de la planète qui profite sans y penser de la magie de la « Fée Électricité ». Pourtant cette « magie » repose largement sur l’exploitation de ressources qui ne sont pas infinies. Pour se préparer au futur proche dans lequel la production ne pourra plus se calquer sur la demande, Grégoire Wallenborn propose des rituels collectifs de délestage : des moments d’apprentissage social pour redonner un sens et une valeur à ce que nous tenons pour acquis.

La chorégraphie des pratiques quotidiennes
Dans le monde moderne, nous dansons tous les jours avec l’électricité, à chaque instant presque. Chaque fois que nous poussons sur le bouton d’une machine électrique, d’une lampe, d’un lave-linge, d’une machine à café, quelque part dans le vaste système électrique, une source s’active pour faire en sorte qu’il y ait autant de production que de consommation de ce mystérieux courant. Si tel n’était pas le cas, un déséquilibre se présenterait et serait susceptible d’entrainer un blackout, l’arrêt complet des flux d’électricité qui innervent en permanence nos pratiques quotidiennes. Ce drame, que dis-je, cette tragédie moderne, les ingénieur·es s’emploient à l’éviter, de toutes leurs forces, ressources et compétences. Leur rôle, leur a-t-on appris, est de faire fonctionner et maintenir cette machine de machines qu’est le réseau électrique, cet ensemble d’infrastructures qui connecte des millions de sources d’énergie (fossilen ou renouvelable) avec des milliards de machines, lampes et bidules.

La chorégraphie de nos pratiques quotidiennes se traduit en « courbes de demande », que l’on peut visualiser à un niveau agrégén. Le rythme quotidien est très clair, mais il est aussi hebdomadaire et saisonnier. Il présente des pointes et des creux, et peut être relativement bien prévu. Il résume l’ensemble des activités qui se font avec des machines électriques. Cette représentation temporelle gagnerait à être complétée par une représentation spatiale. Il faut imaginer une carte dynamique dont les couleurs sont plus intenses là où l’électricité est utilisée. On y verrait comment les zonings industriels et les centres-villes sont actifs la journée, tandis que les voies de chemin de fer s’intensifient aux heures de pointe, les centres commerciaux en fin de journée et le samedi, et les zones résidentielles en matinée et en soirée.

Cet immense balai des activités quotidiennes est une danse d’une multitude de corps et de machines, balai bien réglé, codifié dans des infrastructures et via d’innombrables normes techniques. Corps et machines s’entrainent dans une valse qui n’a cessé d’évoluer depuis l’avènement des énergies fossiles et de l’électricité. Mais nous savons que nous allons devoir apprendre de nouvelles danses, d’autres agencements entre les corps et les machines. Le nombre d’activités déléguées à des machines n’a jamais cessé de croitre, mais cette croissance touche à sa finn. Je propose de voir en quel sens les nouvelles danses devront davantage ressortir du mode rituel.

Aujourd’hui, la danse accomplie est très automatique, très peu consciente de ses partenaires. Les courbes de demande d’énergie sont le résultat de diverses habitudes, de conventions, mais on ne peut les qualifier de « rituels ». Ce monde est essentiellement machinique, fait de routines, sans beaucoup d’évènements qui permettraient de sortir du rythme à la fois répétitif et infernal. C’est que cette danse se fait avec un troisième partenaire, la plupart du temps invisible. Les machines se trémoussent grâce à un flot continu d’énergie, acheminé par des câbles, des tuyaux et autres infrastructures. Nous sommes entrainé·es par des machines mais percevons peu le feu qui les alimente. L’énergie ne se manifeste à nous que lors de sa transformation en une autre forme (potentielle, cinétique, chimique, rayonnement, etc.). Elle nous parvient au travers d’une série de convertisseurs et de réseaux d’approvisionnement qui sont invisibles. Les multiples stations nécessaires à notre approvisionnement continu ont été progressivement rendues invisibles, en s’éloignant toujours plus du centre de nos activités ou en étant enterrées et dissimulées. Curieusement l’industrialisation progressive s’est faite parallèlement à l’invisibilisation des infrastructuresn. L’énergie est doublement invisible, par sa nature et par ses supports. De cette façon, on peut oublier les multiples dépendances de nos pratiques.

L’électricité c’est magique ! Elle alimente des appareils merveilleux. Elle nous illumine pour une somme modique. Touchez l’interrupteur et la fée s’active.

Une routine n’est pas un rituel
La nouvelle danse devra embarquer les infrastructures dans ses gestes. L’invention d’une sensibilité à l’énergie passera nécessairement par une façon de faire exister le réseau des inter-connexions matérielles. Derrière tout dispositif technique, il faut imaginer le système d’acteur·ices qui le maintient en permanence dans un équilibre dynamique. L’action devient geste lorsqu’elle est associée à des entités, visibles et invisibles, qui ramifient ainsi à l’infini cette concaténation. Toute activité a désormais son poids de gaz carbonique, qui a pu être émis parfois très loin du lieu de l’action et qui, agrégé à d’autres émissions, aura des conséquences durant des décennies. L’énergie qui donne mouvement et vie aux corps et aux machines n’est pas moins invisible et ramifiée. En ce sens, un rituel est une routine, individuelle ou collective, à laquelle est attribuée une signification particulière qui permet d’inscrire les gestes dans un réseau de symboles et actions qui les précisent. Le rituel c’est l’action plus la signification. Ritualiser c’est s’ouvrir à des échanges avec des entités visibles et invisibles. Un rituel n’est pas juste une routine, ni une habitude. Les habitudes sont nécessaires, par économie mentale, pour ne pas devoir penser à tout ce qu’on fait à chaque instant, mais elles nous tuent quand elles nous figent dans des routines inscrites dans des infrastructures dont on ne perçoit pas les tenants (ressources) et aboutissants (déchets, émissions). Les habitudes se sédimentent même lorsque les gestes posés initialement de manière consciente voient leur signification s’étioler progressivement. Les routines relèvent d’une certaine efficace, elles permettent de faire plusieurs choses à la fois, sans s’en apercevoir – tant qu’il n’y a pas d’incident. Accouplés à des machines, les corps deviennent eux-mêmes machiniques.

Je peux trier mes déchets sans y penser, de manière machinique, mais je peux aussi me demander le sens de ce geste et dois alors convoquer la représentation du réseau dans lequel le déchet s’inscrit. D’où vient-il ? Qu’est-ce qui a été sacrifié pour le produire ? Où va-t-il ? Comment pourra-t-il être recyclé et utilisé ? Comment l’orienter dans le bon circuit ? Et surtout, qu’arrivera-t-il si je ne le mets pas au bon endroit ? Quelles rencontres va-t-il faire, polluer quels milieux, pendant combien de temps ? Comment ces gestes anodins relèvent-ils d’une manière d’inscrire ma vie dans un réseau de significations produites par d’autres vivant·es ? Toute une écologie se dessine, qui lie chaque entité de manière singulière.

Il s’agit de décoder nos routines pour recoder les rituels en vue des inévitables transformations socio-écologiques.

À l’heure des catastrophes écologiques, diverses propositions visent à « dépasser » la cosmologie moderne, que ce soit par des appels à un nouvel animisme ou à sacraliser certaines entités, par exemple. Pour ma part, je voudrais ici voir dans quelle mesure l’ontologie moderne peut être fissurée de l’intérieur avec ses ingrédients propres. Si le rituel en appelle à des entités invisibles, celles-ci sont dotées de significations grâce à une minutieuse mise en relation d’éléments matériels. En ce sens, le rituel est un geste du corps et de la pensée.

Lorsque l’électricité a commencé à éclairer places publiques et rues à la fin du XIXe siècle, elle a été présentée sous la forme d’une fée. Au-delà de l’aspect marketing, la Fée Électricité témoigne d’une réelle merveille et mérite à ce titre d’être célébrée.

L’électricité c’est magique ! Elle alimente des appareils merveilleux. Elle nous illumine pour une somme modique. Touchez l’interrupteur et la fée s’active. Nous sommes tellement habitué·es à ce geste que nous ne voyons plus le caractère prodigieux de la longue chaine d’actions qui préside à cette illumination. Oublieux·ses de ce prodige, nous tombons dans une sorte d’ensorcellement : soumis·es au pouvoir du système technique, nous n’en discernons plus rien, nous ne percevons pas les chaines de production nécessaires à la fabrication de l’électricité et des machines. Nous sommes enchanté·es sans le savoir. Condition propre à la modernité, qui organise nos vies dans une normalisation inconsciente.

La célébration de la Fée Électricité pourrait être l’antidote à son ensorcellement, manière de continuer à se rendre compte de ce miracle permanent (ou presque). L’électricité est précieuse, fragile aussi. Voir la lumière et en même temps imaginer le parcours de l’électricité dans les convertisseurs et câbles ; comprendre combien l’équilibre de cet ensemble est délicat même s’il semble robuste. L’apparence de la routine est démontée par le défi lancé à l’imagination d’une reconnaissance de cet envoutement qui passe par les infrastructures matérielles mais aussi par les normes sociales.

Ces moments seraient des rituels collectifs, temps d’un apprentissage social et d’une nouvelle domestication de la fée qui lui rendent ses demeures adéquates, et qui permettraient aussi de célébrer le retour de l’électricité.

Prendre soin de nos pratiques
Pourquoi avons-nous besoin de rituels ? Pour transformer les pratiques dans lesquelles nous sommes englué·es, pour apprendre à faire attention à nos interdépendances. Il s’agit de décoder nos routines pour recoder les rituels en vue des inévitables transformations socio-écologiques. Ce qui distingue le rituel d’une pratique ordinaire est de se mettre en relation avec un collectif, un ensemble d’entités qui constitue le geste rituel. Or, dans le cas de l’électricité, ce collectif est le réseau électrique. Paradoxalement ce réseau apparait lorsqu’il ne fonctionne plus, lorsqu’il ne livre plus son courant. Dès lors, un rituel à instaurer serait d’organiser des délestages, des coupures prévues d’électricité. C’est lorsque l’électricité manque que nous pouvons jauger de son utilité, de sa valeur : jusqu’à quel point pouvons-nous nous en passer ? Quelles sont nos dépendances ? En quoi est-elle indispensable ?

Dans la mesure où il va falloir s’adapter progressivement à une production d’électricité de plus en plus variable, indexée sur la météo et donc en gros prévisible plusieurs jours à l’avance, il faut inverser la logique du rapport à l’électricité. C’est l’ensemble des rythmes sociaux qui doivent être revus, à l’aune de ce qui est jugé collectivement indispensable ou futilen. Aujourd’hui le système électrique est piloté par la demande : j’appuie sur un bouton et une source s’active.

Demain, le système devra être piloté par l’offre – dans la mesure où le stockage sera toujours relativement cher. Nous devons donc apprendre à adapter nos activités à l’énergie disponible plutôt que d’exiger des écosystèmes qu’ils nous la délivrent en tout temps et partout où nous estimons en avoir besoin.

Il existe bien des « exercices incendie », pourquoi pas des « exercices délestage » ? Ces moments seraient des rituels collectifs, temps d’un apprentissage social et d’une nouvelle domestication de la fée qui lui rendent ses demeures adéquates, et qui permettraient aussi de célébrer le retour de l’électricité. Ici, le rituel comme moment critique est l’évènement qui permet de jauger de la capacité de la fée à nous enchanter réellement, à se défaire de son envoutement, en donnant un sens et une valeur à ce qui d’ordinaire est vu comme une simple marchandise.

L’aspect collectif est important, comme le révèlent les communautés d’énergie, ces collectifs nouvellement autorisés par la loi à produire et consommer leur propre énergie. Devenant co-responsables de l’électricité locale, les membres se demandent à quoi elle sert, comment ils et elles pourraient en réduire l’usage ; ils et elles échangent trucs et astuces, mais surtout font évoluer les normes sociales qui président à l’usage des appareils. Ils e elles apprennent le nouveau rituel qui consiste à se tourner vers le ciel pour savoir s’il est opportun de faire fonctionner tel appareil : si le soleil brille, les panneaux photovoltaïques produisent de l’électricité et il convient de l’utiliser à ce moment-là.

Sous l’égide d’un collectif élargi, les nouveaux rituels s’adonnent à l’établissement de nouvelles valeurs, de sens qui lie ici et maintenant un usage à un ensemble d’entités. Le corps rejoue ses liens avec les machines, cesse de s’en remettre uniquement aux normes techniques et sociales, et se rend plus sensible à son milieu, cherchant à aligner ses perceptions aux besoins réfléchis pour accomplir une pratique. La diminution de la délégation de nos actions à des machines nécessite l’invention de nouveaux corps, d’un confort qui n’est plus l’anesthésie des sensationsn. Des rituels inédits peuvent contribuer à ce réagencement des vies quotidiennes.

1

La fission nucléaire est, comme le pétrole ou le gaz, une énergie fossile puisqu’elle repose sur un stock fini d’uranium 238.

2

Courbes que l’on peut observer sur le réseau de transport belge.

3

Pour une bonne introduction à la question des machines, voir Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici, Le Monde Sans Fin, Dargaud, 2021. Ce livre n’aborde toutefois pas ou trop peu les questions sociales, politiques et écologiques (biodiversité).

4

Gérard Dubey, Alain Gras, La Servitude électrique : du rêve de liberté à la prison numérique, Seuil, 2021.

5

Gordon Walker, Energy and rhythm. Rythmanalysis for a low carbon future, Rowman & Littlefield, 2021.

6

Stefano Boni, Homo confort. Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, Trad. Serge Milan, L’échappée, 2022.

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Journal 57
Rituels #2
Quels rites pour quelle conscience ?

Pierre Hemptinne pour la rédaction

Rituels, résistance, réciprocité et régénération

Jay Jordan, art activist, sorcière, travailleuse du sexe

Penser avec les zones humides. En quête d’avenirs désirables.

Valeria Cirillo, doctorante en philosophie (Università degli studi di Roma Tre)
Allan Wei, chercheur en géographie au laboratoire interdisciplinaire d’études urbaines (Université Libre de Bruxelles)

Artivisme, rituels de conjuration, du SIDA au COVID

Antoine Pickels, auteur, performeur, curateur, enseignant

Count Your Blessings

Anissa Rouas, membre du Club Zaghareed

Mais où sont les funérailles d’antan ?

Irene Favero, membre de Culture & Démocratie

Habiter autrement : créer des solidarités pour vivre mieux

Entretien avec Anne-Laure Wibrin, sociologue, chargée de projet au Community Land Trust Bruxelles

Inventer les rituels de l’énergie

Grégoire Wallenborn, chercheur-enseignant interdisciplinaire à l’ULB

Célébrer le passage des saisons

Virginie Fizaine, tisanière-sorcière

Crise climatique et rituels de justice

Thibault Galland, coordinateur de la Plateforme d’observation des droits culturels à Culture & Démocratie

Écoscopie sorcière

Jean-Baptiste Molina, chercheur et activiste en fiction spéculative

Le jeu de rôle grandeur nature et ses potentialités transformatrices

Rachel Hoekendijk, philosophe et animatrice en éducation permanente

Culture Sound System : un rituel de résistance

Dany Ben Felix, médiateur culturel à PointCulture

L’ile

Raphaël Venin, musicien, compositeur, nouvelliste

Une politique du care dans le milieu festif

Entretien avec Sara Lovisetto et Margaux Notarianni, fondatrices du collectif Osmose

Le mouvement d’aïkido comme transformation du quotidien

Nathalie Hiessler et Gilles Rovere, aïkidokas, co-fondateur·ices du club Aïki-Tanren Montpellier

Émeute de soins dans l’art contemporain

Échange entre Fen D. Touchemoulin, artiste visuelle transdisciplinaire et Marcelline Chauveau, chargée de communication et de diffusion à Culture & Démocratie

Autour de Cassandra

Entretien avec Bernard Foccroule, compositeur, organiste et claveciniste, membre fondateur de Culture & Démocratie

Médiagraphie « Rituels »

PointCulture

Polygl(o)ussons

Nadine Plateau, membre de Culture & Démocratie

Fen D. Touchemoulin

Marcelline Chauveau, chargée de communication et de diffusion à Culture & Démocratie