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Dossier

🌐 Accueil inconditionnel dans la culture : entre idĂ©al et rĂ©alitĂ©

21-11-2024

L’actuelle gestion dĂ©shumanisante des migrant·es banalise le rejet de l’autre. Le fait migratoire est prĂ©sentĂ© comme menaçant et devant ĂȘtre traitĂ© de façon logistique, Ă  l’écart de la « vraie vie Â» des citoyen·nes. En 2017, en pleine « crise de l’accueil Â», avec ses images bouleversantes, le secteur culturel non-marchand a rappelĂ© que l’exil et l’hospitalitĂ© sont liĂ©s Ă  des droits humains fondamentaux, base d’un modĂšle culturel de sociĂ©tĂ© du partage et de la tolĂ©rance. Avec une campagne de sensibilisation des publics et d’accueil de personnes en situation de migration ou de prĂ©caritĂ©, avec l’organisation d’un rĂ©seau inventif de solidaritĂ©, la volontĂ© Ă©tait de montrer que cela Ă©tait insĂ©parable des valeurs culturelles qu’il a pour mission de propager dans la sociĂ©tĂ©. Comment cette action Ă©volue-t-elle dans la durĂ©e ? Qu’est-ce qui la fragilise ou la renforce ? Comment pourrait-elle inspirer une culture de l’accueil inconditionnel dans l’ensemble de la sociĂ©tĂ© ? Avec quels moyens ? RĂ©flexions avec les expĂ©riences collectives bruxelloises d’United Solidarity (anciennement United Stages) et Cultureghem.

United Stages, projet pilote d’une culture engagĂ©e
Au cours des derniĂšres annĂ©es, plusieurs exemples ont montrĂ© que le secteur culturel dĂ©passait sa fonction de divertissement pour devenir un acteur engagĂ©, contribuant par ses actions Ă  diversifier et renforcer les soutiens envers des causes sociales. United Stages, dĂ©sormais renommĂ© United Solidarity, incarne prĂ©cisĂ©ment cette capacitĂ© d’action, Ă©tant nĂ© en 2017 dans un contexte de crise de l’accueil particuliĂšrement intense Ă  Bruxelles. InitiĂ© par Monica Gomes, alors directrice du théùtre La Balsamine, ce projet visait Ă  offrir une alternative aux rĂ©ponses institutionnelles en proposant un accueil inconditionnel au sein mĂȘme des structures culturelles bruxelloises. L’appel de Monica Gomes a suscitĂ© une mobilisation inĂ©dite parmi les opĂ©rateurs culturels, tant Ă  Bruxelles qu’en Wallonie. Au-delĂ  du soutien symbolique, le rĂ©seau United Stages s’est formĂ© autour d’actions concrĂštes et variĂ©es : campagnes de sensibilisation auprĂšs du public, collectes de fonds ou encore mise Ă  disposition de lieux pour hĂ©berger des personnes en situation d’exil. Cet Ă©lan initial a dĂ©montrĂ© l’implication d’un secteur capable d’élargir sa mission pour rĂ©pondre aux rĂ©alitĂ©s migratoires. Uni·es par des valeurs communes et une charte, les membres du rĂ©seau affichant le label « United Stages Â» participaient Ă©galement Ă  des plĂ©niĂšres pour sensibiliser leurs Ă©quipes aux enjeux migratoires mis en lumiĂšre par ce projet.

Les annĂ©es qui ont suivi ont cependant rĂ©vĂ©lĂ© certains dĂ©fis et limites de ce modĂšle. D’abord, des divergences de vision quant au rĂŽle des opĂ©rateurs culturels dans l’accueil inconditionnel ont complexifiĂ© les collaborations. Certaines structures, soucieuses de conserver une certaine posture, ont choisi de ne pas impliquer leur public dans les actions de solidaritĂ©, quand d’autres intĂ©graient volontiers le leur Ă  ces initiatives. Les perceptions diffĂ©raient Ă©galement au sein des Ă©quipes. Tandis que certain·es considĂ©raient l’engagement dans la justice migratoire comme une responsabilitĂ© morale du secteur culturel, d’autres estimaient que l’accueil des personnes exilĂ©es relevait principalement de l’aide sociale, d’autant plus que le secteur culturel, souvent en surcharge de travail, souffre d’un turnover Ă©levĂ© et de contraintes de moyens. En termes d’actions, il faut Ă©galement noter que la collecte de dons via les billetteries a perdu en efficacitĂ© avec le temps. La question migratoire s’est peu Ă  peu effacĂ©e de l’opinion publique, rendant plus difficile de susciter l’intĂ©rĂȘt des spectateur·ices et de maintenir les recettes de dons au niveau souhaitĂ©. Bien que certains lieux continuent d’attirer des donateur·ices, beaucoup ont observĂ© une diminution notable de l’enthousiasme, reflet d’une usure sociale face Ă  ce sujet pourtant toujours d’actualitĂ©. En outre, le durcissement des politiques migratoires a introduit de nouvelles contraintes pour les lieux engagĂ©s dans le rĂ©seau. À mesure que l’urgence humanitaire persiste et que les restrictions administratives se renforcent, certains espaces ont rencontrĂ© des limitations croissantes, parfois confrontĂ©s Ă  un climat de mĂ©fiance qui complique leurs actions d’accueil. Enfin, la pandĂ©mie de Covid-19 a amplifiĂ© ces difficultĂ©s, fragilisant Ă©conomiquement les lieux culturels et restreignant leurs possibilitĂ©s. Cette pĂ©riode de fermeture et d’incertitude a accentuĂ© les vulnĂ©rabilitĂ©s internes au secteur, limitant davantage la capacitĂ© de certaines structures Ă  poursuivre leurs actions d’entraide dans le cadre de United Stages.

En dĂ©pit de ces obstacles, le projet n’a pas perdu de vue son engagement envers l’accueil inconditionnel, bien que la charte commune et le rĂ©seau de United Stages aient Ă©voluĂ©. Ce cheminement pose aujourd’hui des questions essentielles : comment assurer la pĂ©rennitĂ© d’une telle initiative face aux contraintes structurelles et financiĂšres ? Quelles nouvelles formes de collaboration et d’organisation pourraient renforcer l’impact des actions de solidaritĂ© sur le long terme ?

La culture comme vecteur d’inclusion : le cas de Cultureghem
Dans cette optique d’engagement et d’accueil inconditionnel, l’initiative Cultureghem se distingue Ă©galement par sa capacitĂ© Ă  utiliser la culture comme levier pour ouvrir des espaces d’échange et d’entraide. SituĂ© face aux Abattoirs de Bruxelles, Cultureghem transforme la ville en un espace inclusif oĂč chacun·e peut contribuer et partager, quel que soit son parcours. Son action se dĂ©ploie autour de trois volets − People, Space and Food [les personnes, l’espace, la nourriture] − qui sont autant de canaux pour accueillir, relier et soutenir des publics divers.

Le volet People incarne cette volontĂ© d’accueil par une Ă©quipe de bĂ©nĂ©voles, surnommĂ©e la dreamteam, dont une large part est elle-mĂȘme en situation de migration et/ou prĂ©caire. Ces bĂ©nĂ©voles incarnent l’esprit d’accueil inconditionnel du projet. Leur prĂ©sence n’est pas seulement un soutien logistique, mais une invitation Ă  participer activement, Ă  faire vivre et Ă©voluer cet espace collectif. Cette dynamique permet Ă  chaque personne de trouver un rĂŽle et un lieu, brisant l’isolement et redonnant un sens de dignitĂ© Ă  celles et ceux qui en ont Ă©tĂ© privé·es. La philosophie Space s’incarne dans des installations fixes et mobiles, comme les espaces de jeux et de rencontre dĂ©ployĂ©s aux Abattoirs. Ces dispositifs crĂ©ent des opportunitĂ©s de rencontre qui facilitent le dialogue entre habitant·es, visiteur·ses et personnes exilĂ©es, tout en offrant un espace oĂč chacun·e peut s’exprimer librement, sans distinction. Quant au volet Food, il donne corps Ă  l’accueil par des repas partagĂ©s, des ateliers culinaires et des actions de lutte contre le gaspillage alimentaire. Le restaurant solidaire et les ateliers transgĂ©nĂ©rationnels accueillent tous les publics, peu importe leur situation. La nourriture devient un langage commun, un moyen d’échanger des expĂ©riences, de dĂ©couvrir d’autres cultures et de partager un moment de convivialitĂ© qui redĂ©finit le vivre-ensemble.

Cultureghem prouve ainsi que l’accueil inconditionnel peut se manifester bien au-delĂ  des structures d’aide sociale classiques : il est possible de recrĂ©er du lien, de la solidaritĂ© et de la dignitĂ© par des actions culturelles ouvertes Ă  tou·tes, oĂč chacun·e trouve sa place et un rĂŽle Ă  jouer. Par son modĂšle d’inclusion et d’entraide, Cultureghem redĂ©finit le rĂŽle de la culture en dĂ©montrant que l’espace public peut, lui aussi, devenir un lieu d’accueil sans condition, une idĂ©e qui pourrait inspirer le secteur culturel tout entier.

Pour que l’accueil inconditionnel devienne une rĂ©alitĂ©, il est essentiel d’impliquer plus largement les institutions culturelles et les collectivitĂ©s locales.

Défis et perspectives futures
Compte tenu des difficultĂ©s que soulĂšve la notion d’accueil dans le secteur, il est crucial d’explorer des pistes pour maintenir l’engagement. En 2023, l’intĂ©gration de United Stages au RĂ©seau des arts Ă  Bruxelles (RABKO) montre la volontĂ© collective d’agir pour un secteur culturel engagĂ© dans le changement positif. Cependant, cette union soulĂšve des interrogations sur la pĂ©rennitĂ© du projet. Alors que United Stages rassemblait une cinquantaine d’opĂ©rateurs culturels, le RABKO englobe aujourd’hui plus de 160 structures, ce qui complique davantage la prise de position, dĂ©jĂ  identifiĂ©e comme un dĂ©fi majeur. Dans ce contexte, comment maintenir l’engagement envers l’accueil inconditionnel ? Quelle stratĂ©gie adopter pour assurer la survie et l’impact du projet dans un environnement en constante Ă©volution ? À l’heure oĂč les politiques migratoires se durcissent et oĂč les crises se chevauchent, il est impĂ©ratif que les initiatives d’accueil inconditionnel se multiplient pour rĂ©pondre Ă  des besoins croissants. Toutefois, cette responsabilitĂ© ne peut reposer uniquement sur les Ă©paules des associations et des acteur·ices culturel·les de terrain. Pour que l’accueil inconditionnel devienne une rĂ©alitĂ©, il est essentiel d’impliquer plus largement les institutions culturelles et les collectivitĂ©s locales.

Pour encourager un engagement, quelques principes directeurs peuvent ĂȘtre envisagĂ©s. Avant tout, il est essentiel de rassembler des personnes aux horizons variĂ©s. Une pluralitĂ© de perspectives enrichit les dĂ©bats et ouvre la voie Ă  des solutions innovantes. Impliquer des artistes, des associations, des reprĂ©sentant·es des collectivitĂ©s locales et des personnes directement touchĂ©es par les enjeux migratoires permet de s’assurer que chaque voix compte. Des projets ancrĂ©s dans cet engagement d’accueil tels que Globe Aroma, CinĂ© Maximiliaan ou le MusĂ©e Ă©phĂ©mĂšre de l’Exil (Medex) dĂ©montrent cette diversitĂ© de perspectives. En collaboration avec des collectifs militants comme la Voix des Sans-Papiers, ces structures culturelles montrent qu’il est possible de bĂątir des ponts entre l’art et l’engagement militant, illustrant le rĂŽle que chacun·e peut jouer dans la solidaritĂ©.

Il est Ă©galement crucial de reconnaitre que les niveaux d’engagement, de connaissance et d’expĂ©rience varient au sein des Ă©quipes. Cet Ă©tat de fait doit servir de base pour instaurer un environnement d’apprentissage oĂč chacun·e progresse Ă  son rythme tout en Ă©tant encouragé·e Ă  s’engager. En valorisant les forces spĂ©cifiques de chaque participant·e, les actions gagnent en impact et en pertinence. Enfin, dans un contexte d’urgence tel que celui de l’accueil inconditionnel, il est vital d’agir mĂȘme si tout n’est pas parfait. Chaque geste compte, et l’essentiel est de crĂ©er un mouvement capable d’inspirer et de mobiliser d’autres acteur·ices. Notons enfin qu’il existe autant de maniĂšres d’opĂ©rer que de structures, et il incombe Ă  chacune d’elles de trouver des solutions adaptĂ©es. Cependant, fortes de ces principes, les structures engagĂ©es peuvent non seulement renforcer l’engagement du secteur culturel envers la justice migratoire, mais aussi jeter les bases d’un mouvement solidaire et inclusif au sein de la sociĂ©tĂ© bruxelloise. L’accueil inconditionnel, en tant qu’engagement culturel, doit rester un projet collectif et Ă©volutif, capable de renforcer le tissu social tout en dĂ©fendant activement les droits des personnes en situation d’exil.

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Journal 59
Accueil inconditionnel
Le rejet des exilé·es bafoue la démocratie

Pierre Hemptinne pour la rédaction

Politique de non-accueil en Belgique : hypocrisie politique, instrumentalisation du systĂšme judiciaire et dĂ©ni des droits fondamentaux

Nina Jacqmin et HélÚne Crokart, avocates au barreau de Bruxelles au sein du cabinet ARADIA

Déplacés, sans abri et politiquement actifs. Entretien avec 3 canapés

Shila Anaraki, doctorante en anthropologie sociale et culturelle (KU Leuven)
Traduit de l’anglais par HĂ©lĂšne Hiessler pour Culture & DĂ©mocratie

GĂ©opolitique de l’accueil inconditionnel Ă  travers six lieux, six entretiens

HélÚne Hiessler pour Culture & Démocratie

Avoir un toit, au moins

Entretien avec Bachir Ourdighi (La Petite Maison)

Expérimenter un autre partage des espaces

Entretien avec Rim Idmiloud (Rockin’Squat)

La Maison SĂ©same : « comme un phare dans la tempĂȘte Â»

Entretien avec Sylvie, Benoßt, Dana, Amélie (Maison Sésame)

🌐 ExpĂ©rience d’accueil dans un collectif anticapitaliste

Entretien avec une partie du cercle de travail Hébergement de ZonneKlopper

🌐 Un refuge en montagne

Entretien avec Jean Gaboriau (Refuges Solidaires)

🌐 La Trame, une expĂ©rience de solidaritĂ© citoyenne

Entretien avec Benjamin Stahl (La Trame)

🌐 Un rĂ©seau de maisons accueillantes

Laura Houis et Marianne Bonnet, réseau Toiles (Réseau des maisons accueillantes)

🌐 HospitalitĂ© contre hostilitĂ©

Entretien avec Ninon Mazeaud, artiste et militante

Faire du soin fĂ©ministe pour aspirer Ă  une inconditionnalitĂ© de l’accueil

Jo Millinship-Brisard, géographe féministe

Archiver pour pouvoir raconter, aujourd’hui et demain

Entretien avec Abdourahmane Dieng, archiviste et responsable technique et audiovisuel de la Voix des sans-papiers LiĂšge

🎧 Voix de combattantes sans papiers

Leslie Doumerx et Radio Panik, en collaboration avec Culture & Démocratie

L’ambivalence du « faire trace Â» dans les luttes des personnes sans papiers en Belgique

Entretien avec Youri Lou Vertongen, docteur en sciences politiques et sociales, UCLouvain Saint-Louis Bruxelles

« Ceux qui traversent la mer connaissent la terre Â»

Entretien avec Idriss Yousif Abdalla Abaker (A4)

🌐 La protection des personnes dĂ©placĂ©es par le changement climatique au dĂ©fi du droit international

Marine Denis, docteure en droit public (UniversitĂ© Sorbonne Paris Nord) et juge assesseur HCR Ă  la Cour Nationale du Droit d’Asile

Faire traces des vies ordinaires pour pluri-penser le monde

Jacinthe Mazzocchetti, anthropologue, LAAP, UCLouvain

🌐 Quand des chercheur·ses et artistes ravivent la langue hospitaliĂšre

Pierre Hemptinne, membre de Culture & Démocratie

🌐 L’accueil au prisme des droits culturels

Thibault Galland, Plateforme d’observation des droits culturels de Culture & DĂ©mocratie

🌐 Accueil inconditionnel dans la culture : entre idĂ©al et rĂ©alitĂ©
🌐 L’inconditionnalitĂ© transpartisane a ses vertus

Laurent d’Ursel, pour le Syndicat des I.M.M.E.N.S.E.S

Documentaires « Accueil inconditionnel Â»
Ateliers Par OĂč On Passe & Ninon Mazeaud

Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie

Cultiver et démultiplier la démocratie

Luc Carton