« Ceux qui traversent la mer connaissent la terre », peut-on lire sur la page d’accueil du site d’A4 : ce sont les mots d’Aminata Koita, une proche des fondateur·ices de l’association. Pour ce collectif, la reconnaissance des savoir- faire des exilé.es est centrale. Actif dans les domaines agricole et de l’artisanat, il entend, à sa manière, accueillir des personnes pour qui « trouver des espaces d’habitation et des emplois en accord avec leurs désirs, besoins et expériences de vie » est difficile voire impossible, tout en luttant contre « la déliquescence des appuis institutionnels au milieu paysan, la disparition des métiers agricoles et artisanaux, et la perte de terres par l’agrandissement des surfaces de l’agro- industrie et l’étalement urbain ». Ce que pratique A4, c’est un peu le « deuxième temps » de l’accueil, ce dont une personne a besoin au-delà du toit et de la table. Idriss, basé à l’antenne de Lannion en Bretagne, évoque ici les formes que prend pour A4 cet accueil inconditionnel qui s’appuie sur l’écoute et le soin.
Pouvez-vous nous dire quelques mots de vous-même et de l’association A4 ?
Je suis Soudanais, arrivé en France en août 2016. Je n’ai obtenu mes papiers qu’en 2023 et entre-temps j’ai vécu à droite à gauche, j’ai fait partie de différents collectifs et collaboré avec plusieurs associations. C’est de mon expérience dans ces différentes assos qu’est venue l’idée d’A4 − quatre A pour Association d’Accueil en Agriculture et en Artisanat. Un des objectifs est de lier la ville à la campagne : beaucoup de personnes étrangères sans papiers vivent en ville. En arrivant, c’est là qu’elles vont directement. Même si ce n’est pas vrai pour tout le monde, la plupart des personnes migrantes disent préférer la ville parce qu’elles y trouvent des gens qui leur ressemblent. Elles se disent : « La campagne, c’est pas fait pour nous, c’est pour les Français·es et à la campagne les gens sont racistes, c’est difficile de trouver du travail même dans le domaine agricole. »
Dans A4, il y a aussi « artisanat ». En ville, beaucoup de personnes sans papiers ne trouvent pas leur place en tant qu’artisan·es. Notre savoir-faire n’est pas reconnu. Pourtant, il y en a de toutes sortes : sur un continent comme l’Afrique, il y a déjà des tas de manières différentes de travailler. Même chose en Europe, en Amérique, en Asie… Cette reconnaissance est très importante pour A4. On organise des formations et stages dans les domaines agricole et de l’artisanat, et on essaie de faciliter l’accès au travail ainsi que les échanges de savoir-faire. Au lieu de dire : « Ne fais pas comme ça, je vais te montrer comment ça marche », ce sera plutôt : « Ça c’est ta manière à toi, je vais te montrer la mienne. » La campagne permet d’avoir accès à la terre, de créer une bonne dynamique et de faciliter l’enrichissement mutuel.
Pourriez-vous donner des exemples de projets portés par A4 actuellement ?
À Lannion, nous avons une antenne dans une ancienne serre agricole. On fait du maraichage, il y a une pépinière, et on a construit un grand four à pain mobile qui nous permet d’aller à la rencontre des gens lors de différents évènements ou dans des écoles, pour apprendre et transmettre des savoir-faire. Toute personne qui a un peu d’expérience peut venir la partager et faire le pain à sa façon. Jusqu’ici il y a eu des Brésilien·nes, des Afghan·nes et des Français.es. Une cantine a été mise en place qui fonctionne comme le four à pain : on apprend soi-même et on apprend des autres différentes recettes, qui génèrent de la curiosité, des rencontres, attirent de nouvelles personnes.
On a aussi installé des ordinateurs avec l’association Étincelles, qui propose d’apprendre le français à travers différentes activités. Certaines personnes préfèrent cette formule, qui leur permet de rencontrer des gens et d’échanger avec eux autrement qu’en restant assis·e dans une salle de classe. À Lannion, Étincelles travaille sur le code de la route : comme il est écrit uniquement en français, il représente une vraie difficulté pour les personnes exilées.
Et on organise aussi des stages. Notre première activité à Lannion a été un chantier, qui a rassemblé de nombreuses personnes venues pour échanger et travailler à l’aménagement de la serre. Plus récemment on a organisé une journée de soutien à Gaza, avec plein d’associations locales, qui a été l’occasion de les rencontrer ou de mieux les connaitre. Autre exemple : le chantier pour apprendre à greffer les arbres fruitiers qui a duré plusieurs jours, ou l’atelier vannerie, tous les deux proposés à prix libre selon les moyens de chacun·e.
A4 pratique un accueil sans discrimination. Mais derrière l’accueil, il y a aussi l’écoute et le soin. Tout le monde peut venir « chez nous » − d’ailleurs on ne dit pas « chez nous » parce que ça voudrait dire que la personne n’est pas chez elle.
Est-ce que vous proposez un hébergement dans ce projet à Lannion ?
Pas encore. Les bâtiments sont très humides. On a demandé l’autorisation à la ville de les réaménager pour pouvoir héberger les personnes en difficulté, sans d’ailleurs préciser lesquelles parce qu’on ne fait pas de distinction − les personnes qui participent à nos chantiers viennent avec un savoir, participent au travail, et on met donc à disposition ce qu’on peut pour celles qui en ont besoin. Mais la ville a refusé. Si on ne loge pas nous-mêmes les gens aujourd’hui c’est parce qu’on veut le faire dans de bonnes conditions. Il m’est arrivé de travailler dans des fermes où des travailleur·ses étaient logé·es dans des caravanes inconfortables, froides en hiver, loin de tout, et il fallait parfois se cacher des voisin·es. Nous voulons un accueil digne, qui ne laisse pas les personnes seules, isolées. On veut qu’elles puissent se sentir chez elles.
Si une personne a besoin d’être hébergée pour un stage ou un travail qu’on lui propose, on a une charte d’accueil qui a été rédigée en collégiale. C’est un texte ouvert : tous les trois mois on rassemble tout le monde et on voit s’il y a des choses à renouveler, à rajouter, à retirer pour s’assurer que toute personne accueillie le soit dans de bonnes conditions. Les gens entrent en contact avec nous via des collectifs ou des associations, et ce qu’on propose dépend de ce qui se passe au moment où la demande arrive. Telle ou telle activité, une possibilité de travail ou bien uniquement des stages, ou du WOOFingn.
Qui sont les acteur·ices de l’association ? Comment les décisions se prennent-elles ?
On fonctionne en collégiales. Il y a pour le moment cinq antennes en France : Lannion, Paris, Anger, Grenoble et Sainte-Affrique. Dans chacune de ces cinq antennes il y a trois salarié·es, dont un·e coordinateur·ice qui fait le lien avec les différents collectifs, les artisan·es, les agriculteur·ices, les paysan·nes de la région et essaie de voir quelles activités et collaborations mettre en place. À Lannion, il y a tous les lundis une réunion ouverte à tou·tes celles et ceux qui le souhaitent : qu’elle connaisse ou non A4, toute personne venant d’arriver peut y participer, se faire présenter l’association et commencer à réfléchir avec nous. Les décisions sont prises ensemble. Il y a aussi une collégiale nationale en plus des locales.
Qu’est-ce que l’« accueil agricole et artisanal » que vous pratiquez ?
On a voulu parler d’« accueil » parce qu’on était plusieurs personnes étrangères ou sans papiers à avoir été mal accueillies dans des associations à notre arrivée, dans le sens où nous n’avons pas eu l’impression d’avoir été écouté·es ni que notre parole ait été prise en compte. Ce n’est pas toujours facile d’accéder aux activités ou même de donner un coup de main. Il y a toujours la barrière des papiers : sans sécurité sociale on ne peut pas te confier une machine par exemple. Tu te sens handicapé·e, tu ne peux rien faire. Partager nos expériences nous a permis de nous mettre aussi à la place de ces assos pour qui si on n’est pas en règle, on n’a pas le droit de travailler.
On a subi de la discrimination : Français·e ou pas ? Avec ou sans papiers ? Demandeur.se d’asile ou de passage ? Et souvent les institutions et les associations séparent tout : telle asso pour les sans-papiers, telle autre pour les demandeur·ses d’asile, telle autre pour les personnes handicapées, telle autre pour les femmes victimes de violences, etc. C’est rare qu’une asso propose du travail pour tout le monde, le plus souvent il y a quelque chose qui divise et exclut au lieu de rassembler les gens dans leur humanité. Et puis entrer dans ces cases crée aussi une relation inégale : « Vous êtes moins ceci ou cela, vous êtes handicapé·es, alors on vous aide. » Mais nous, on n’a pas envie de ressentir ça : c’est en tant qu’êtres humains qu’on se présente. On veut travailler ensemble, dans une relation horizontale. C’est pour ça qu’on tient au fonctionnement en collégiales : chacun·e a quelque chose à partager et chacun·e a besoin de l’autre.
Nous voulons éviter les discriminations des logiques actuelles de l’immigration. Avec le changement climatique il y a un besoin d’autres savoir-faire, et ceux des personnes migrantes adaptés à d’autres climats sont une richesse pour le pays d’arrivée.
Pratiquez-vous l’accueil inconditionnel ?
Oui, A4 pratique un accueil sans discrimination. Mais derrière l’accueil, il y a aussi l’écoute et le soin. Tout le monde peut venir « chez nous » − d’ailleurs on ne dit pas « chez nous » parce que ça voudrait dire que la personne n’est pas chez elle. Or elle doit sentir qu’elle est chez elle, pouvoir demander ce qu’elle a envie de demander, critiquer, être écoutée. Même en interne, on n’a pas toutes et tous les mêmes visions. Ce qui se passe dépend de l’énergie de chacun des collectifs qui se demandent de quoi a-t-on besoin pour se sentir bien ? Qu’a-t-on envie de faire ? Aucun ne cherche à imiter les autres : ce sont les personnes présentes qui décident.
Vous parliez de l’importance de reconnaitre et valoriser les savoirs des personnes exilées, en donnant l’exemple de celles qui viennent d’Afrique : de fait, ces personnes ont parfois une expérience très concrète de réalités climatiques et de problématiques que vont connaitre tôt ou tard les habitant·es actuel·les des pays du Nord. Comment les projets d’A4 permettent-ils de valoriser ce type de connaissances ?
Beaucoup de gens qui arrivent ici savent travailler la terre. Moi-même j’étais agriculteur au pays, et ma famille aussi. La plupart des Africain·es que j’ai rencontré·es ont au moins des connaissances rudimentaires en agriculture : chez nous, l’agriculture, ce n’est pas tant un métier qu’un savoir de base. Mais pour une personne exilée qui arrive ici, même avec un titre de séjour, l’accès à la terre reste difficile. Le plus souvent, elle est embauchée pour un travail répétitif comme la récolte ou la cueillette, mais on ne lui propose pas d’apprendre. Pourtant, avec le changement climatique dont on voit déjà les impacts ici, il y a de quoi faire. Les paysans et les paysannes sont en galère aujourd’hui à cause du climat : la terre commence à donner moins. On parle de baisse de production de jusqu’à 30%. Et nous, on sait par exemple que certains légumes de chez nous pourraient être cultivés ici. Au pays ça commence à être problématique parce que l’eau manque, mais ici ça pourrait pousser. Il faut imaginer des échanges entre différents types d’agriculture qui soient un peu ouverts et ne pas rester sur le discours : « Moi je suis agriculteur·ice, j’ai fait des études, je sais faire et je vais te montrer. » Il existe des savoir-faire différents qui peuvent aider les agriculteur·ices d’ici. Même chose dans l’artisanat. Notre four à pain mobile a été construit par un artisan soudanais qui en a construit plus de deux cents en France.
Ça se traduit aussi par des cultures qu’on expérimente. À Lannion on a essayé de faire monter des graines issues de la coopérative agricole de Somankidi Couran, cofondée par Bouba Touré au Mali [en 1977] qui a vécu en France où il a eu une expérience comme la nôtre, et on expérimente la culture du millet. Je cultive aussi un peu de plantes médicinales, certaines locales et d’autres moins, comme le gingembre ou les arachides…
Dans l’entretien « Décoloniser les luttes climatiques » paru dans la revue Pluriversn, vos collègues d’A4 évoquent la manière dont justice sociale, justice migratoire et justice climatique sont trop souvent présentées comme des luttes distinctes, ou ne sont en tout cas pas pensées comme liées. Pour A4, ces liens sont une évidence ?
Pour commencer, A4 ne concerne pas que ce qui se passe dans les limites des frontières françaises. Nous voulons éviter les discriminations des logiques actuelles de l’immigration. Avec le changement climatique il y a un besoin d’autres savoir-faire, et ceux des personnes migrantes adaptés à d’autres climats sont une richesse pour le pays d’arrivée. Mais actuellement, l’injustice sociale et migratoire est flagrante : des Occidentaux·ales peuvent aller en Afrique facilement, mais lorsque les Africain·es demandent un visa, il est très difficile voire impossible de l’obtenir.
Et dans le domaine agricole, la majorité des personnes exploitées sont des personnes étrangères. On a fait un voyage d’observation dans le sud de la France. On a rencontré le Codetras [Collectif de défense des travailleur·euse·s étranger·ère·s dans l’agriculture] qui a mené une enquête sur le « travail détaché »n, ces migrant·es venu·es d’Afrique via des entreprises qui organisent leur voyage vers l’Espagne ou la France où ils et elles travaillent ensuite dans des exploitations agricoles dans des conditions indignes et injustes. Nous, c’est tout l’inverse qu’on défend : une véritable égalité entre les personnes et le fait que chacun·e ait sa place. Étranger·es ou pas, ils et elles travaillent et cotisent.
Au-delà de la France, on a des contact avec des associations ou collectifs en Espagne, au Portugal, en Italie, en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas. La discrimination des personnes sans papiers existe partout dans le monde, pas seulement en Europe. A4 ne peut pas résoudre ce problème mais on peut essayer de le réduire au moins un peu. Ça ne s’arrête d’ailleurs pas aux domaines agricole et de l’artisanat, mais actuellement, l’agriculture est un secteur en crise : de nombreux·ses agriculteur·ices sont en difficulté, de plus en plus avec le changement climatique, et beaucoup partent à la retraite sans repreneur·ses. Là, il y a un besoin. On commence avec ça et on verra pour la suite.
Le réseau WWOOF (WorldWide Opportunities on Organic Farms) met en relation des bénévoles avec des fermes bio et paysannes.
Bouba Touré a réalisé un documentaire sur l’histoire de cette coopérative avec Raphaël Grisey, Xaraasi Xanne (Les voix croisées), 122mn, qui « met en lumière les violences de l’agriculture coloniale et les enjeux écologiques sur le continent Africain aujourd’hui ».
« Décoloniser les luttes climatique : une conversation avec l’association A4, Ana Sanches et Tatiana Garavito », in Plurivers n°1, 2024.
Dossier « Agriculture : les détachés du droit », in l’Arlésienne n°9, 2020. Accessible en ligne sur larlesienne.info

