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Dossier

🌐 HospitalitĂ© contre hostilitĂ©

Entretien avec Ninon Mazeaud, artiste et militante

19-11-2024

Qu’advient-il de l’art et de l’artiste, immergé·es dans la violence du front migratoire, au contact direct des personnes persĂ©cutĂ©es dans leurs trajets vers une vie meilleure ou fuyant l’horreur de zones gĂ©nocidaires (Gaza) ? L’imaginaire artiste est mis Ă  rude Ă©preuve dans son projet d’une cartographie de l’accueil, reprĂ©sentation symbolique qui viendrait soutenir, donner du sens Ă  l’hospitalitĂ© fragile, opposer la construction solidaire Ă  l’hostilitĂ© destructrice. L’art devient pratique de partage, le dessin libĂšre les vĂ©cus traumatiques, les rĂȘves refoulĂ©s, rĂ©vĂšle l’ampleur des dĂ©gĂąts intimes, organise des traces et une mĂ©moire de l’actuel acharnement anti-migration tel que vĂ©cu dans la chair de ses victimes. Un travail de fourmi, fondamental, Ă  contre-courant de l’épuisement militant que gĂ©nĂšre la propagande politique omniprĂ©sente de la haine, du rejet, de la peur. TĂ©moignage lucide, sensible.

Propos recueillis par HélÚne Hiessler pour Culture & Démocratie.

Ninon, nous avons commencĂ© Ă  collaborer en 2022 au moment oĂč vous partiez Ă  Briançon avec en tĂȘte la rĂ©alisation d’une cartographie de lieux d’accueil alternatifs.n Pouvez-vous, pour commencer, nous dire un peu ce qu’est devenu ce projet et oĂč vous en ĂȘtes de vos parcours respectifs ?
Beaucoup de mes projets artistiques – que j’appelle mes projets de deuxiĂšme et troisiĂšme lignes –, sont en pause depuis octobre 2023. L’activiste qui habite en moi s’est remise en mouvement au dĂ©but du gĂ©nocide Ă  Gaza, puis partout en Palestine : j’ai Ă©tĂ© et suis toujours rattrapĂ©e par les rĂ©alitĂ©s de terrain et le besoin de faire bouger nos gouvernements europĂ©ens en multipliant les actions et manifestations. C’est un engagement physique et mental : il s’agit de gĂ©rer l’urgence, notamment de l’accueil, surtout en pĂ©riode de froid. Beaucoup de demandeurs d’asile palestiniens seuls se sont retrouvĂ©s Ă  la rue. Fedasil affirmait ne plus avoir de place en centre, avec des dĂ©lais d’attente supĂ©rieurs Ă  10 mois ! Des rendez-vous quotidiens se sont organisĂ©s d’abord Ă  la Bourse puis Ă  la Gare Centrale, pour faire entendre la cause palestinienne, permettant Ă  ces hommes d’avoir un lieu oĂč se retrouver et rencontrer des militant·es et oĂč s’organiser. Ce projet de cartographie entamĂ© en 2022 semblait avoir moins de sens et de pertinence dans ce contexte : on rĂ©pond d’abord Ă  l’urgence, les ateliers et les dessins viennent ensuite, mĂȘme si on aimerait que les deux cohabitent.

Habitez-vous toujours La Petite Maison ?
Je ne vis plus Ă  Bruxelles, mais mon lien avec les habitant·es reste trĂšs fort, et quand j’y reviens – assez rĂ©guliĂšrement quand mĂȘme –, je ne me vois pas habiter ailleurs. J’y ai encore une chambre, qui est devenue un espace collectif – une chambre pour l’accueil temporaire. On pourrait dire que j’en suis une habitante occasionnelle, mais je ne m’y investis plus comme au dĂ©but. La Petite Maison est avant tout un lieu de vie, oĂč les habitant·es Ă©voluent sur leur chemin de vie personnelle. Un de mes ami·es sans papiers habitant d’une grosse occupation collective Ă  Bruxelles m’a un jour trĂšs bien rĂ©sumĂ© la vision des personnes en attente de rĂ©gularisation comme lui, cohabitant avec des artistes dans ce type de lieux : « On ne cherche pas Ă  habiter dans un centre culturel. Â» Ce sont avant tout des logements ; les activitĂ©s sont un plus.

Pour vous, qu’est-ce que l’accueil inconditionnel ? Depuis 2022, nombre des lieux que nous avions identifiĂ©s ensemble ont abandonnĂ© l’inconditionnalitĂ© totale. Est-il une utopie selon vous ?
Pour moi, l’accueil inconditionnel c’est la maniĂšre dont un lieu va ouvrir sa porte : ne pas demander l’identitĂ© de la personne, d’oĂč elle vient, oĂč elle va, combien de temps elle compte rester
 En fait, c’est une maniĂšre de considĂ©rer l’autre, qui s’accompagne d’une volontĂ© de dĂ©construire nos rapports de domination et de dĂ©coloniser la relation entre les hĂ©bergeant·es et les hĂ©bergé·es. L’accueil inconditionnel laisse la possibilitĂ© de crĂ©ation d’une relation entre les individus, ce qui est en principe impossible dans les structures officielles d’accueil oĂč les travailleur·ses signent un contrat qui interdit toute « relation Â» hors travail avec les rĂ©sident·es. J’aimerais citer aussi les mots de Julia Monfort dans Carnets de SolidaritĂ©n (trouvĂ©s Ă  la bibliothĂšque des Terrasses Solidaires de Briançon) : « L’hospitalitĂ© est un Ă©change. Le mot “hĂŽte” se dit tant de celui qui accueille, que de celui qui est accueilli. Cette singularitĂ© linguistique a un sens : ce qui compte dans l’hospitalitĂ©, ce n’est pas la prĂ©sence de deux individus diffĂ©rents, c’est la relation qui va s’instaurer entre les deux. Accueillant comme accueilli prennent part, ensemble, Ă  la relation. Â»

Les premiĂšres fois oĂč j’ai sĂ©journĂ© Chez Marcel ou aux Terrasses Solidaires, se pratiquait sur place une forme d’accueil inconditionnel, sans vĂ©ritable contrainte (du moins officieusement) dans la durĂ©e du sĂ©jour. MalgrĂ© les conditions difficiles (trop de monde, manque d’espace ou de nourriture), tout le monde Ă©tait accueilli. Briançon n’étant jamais une destination dĂ©finitive, les personnes essayaient d’organiser des dĂ©parts, pour pouvoir continuer l’accueil. Dans ces circonstances, des liens forts se crĂ©ent, les repas sont partagĂ©s, le but est de favoriser l’autonomie, d’aller contre nos mĂ©canismes d’infantilisation et de dĂ©-responsabilisation des personnes accueillies, contrairement Ă  ce qui se pratique dans les centres d’accueil officiels oĂč elles n’ont pas accĂšs Ă  la cuisine, ne participent pas Ă  la vie du lieu, ont des horaires Ă  respecter. Le fait de fermer une porte Ă  une certaine heure, c’est une pratique inhospitaliĂšre qui me parle plus de l’univers carcĂ©ral que de celui d’un lieu d’accueil.

Bien sĂ»r, il y a une dimension utopique : l’accueil inconditionnel, c’est plutĂŽt un but Ă  atteindre. On apprend des expĂ©riences des un·es et des autres, et puis ce sont les rĂ©alitĂ©s du terrain et les urgences qui façonnent nos pratiques : on ne pratique pas l’accueil de la mĂȘme maniĂšre dans un village de la DrĂŽme, Ă  Bruxelles, capitale europĂ©enne, ou encore dans des ville-frontiĂšres telles que Calais ou Briançon
 Mais disons que c’est un peu hospitalitĂ© contre hostilitĂ©. Quand les uns construisent des frontiĂšres, nous construisons des refuges.

Face Ă  la violence des politiques migratoires il faudrait des rĂ©flexions collectives pour s’organiser mieux et plus fort mais comme nous sommes peu nombreux·ses, avec l’épuisement militant, on se retrouve surtout pour rĂ©pondre aux urgences.

D’aprĂšs votre expĂ©rience, qu’est-ce qui est particuliĂšrement problĂ©matique dans les lieux d’accueil que vous avez connu ?
L’épuisement ! La fatigue militante liĂ©e Ă  l’impression de faire un travail de fourmis dans un ocĂ©an provoque une incapacitĂ© Ă  prendre soin de nous personnellement, mais aussi collectivement. Ça prend de l’énergie d’ĂȘtre en premiĂšre ligne. À un moment, le corps lĂąche et c’est difficile de s’en remettre. En Ă©tant au cƓur de la violence, on ne la remarque plus autant, ça devient compliquĂ© de jauger son ampleur. Les histoires, les trajets migratoires, ne nous atteignent plus, ils nous rongent. Face Ă  la violence des politiques migratoires il faudrait des rĂ©flexions collectives pour s’organiser mieux et plus fort mais comme nous sommes peu nombreux·ses, avec l’épuisement militant, on se retrouve surtout pour rĂ©pondre aux urgences. Personnellement quand j’ai un peu de temps, ce n’est pas pour organiser des rĂ©unions collectives autour du care mais plutĂŽt pour m’isoler, ne parler Ă  personne et lire des livres pendant des jours entiers. La question du genre et des agressions liĂ©es Ă  ce sujet se pose aussi de plus en plus dans les lieux. Sans que ce soit systĂ©matique, ce sont souvent des femmes qui s’impliquent dans l’accueil au sein des collectifs militants. Et les personnes accueillies sont majoritairement des hommes seuls et assez jeunes. Cette rĂ©alitĂ© crĂ©e beaucoup de tensions sur le terrain, et souvent des agressions. Ça participe aussi Ă  la fatigue et il n’y a pas forcĂ©ment d’espaces pour en parler. En tant que militante fĂ©ministe, je me suis souvent posĂ©e la question de pourquoi j’acceptais certains comportements problĂ©matiques.

Avant de quitter Bruxelles, vous avez aussi vĂ©cu 6 mois au Joseph II, une occupation du centre-ville. Comment se passait la cohabitation lĂ -bas ?
J’y ai vĂ©cu avec 60 hommes seuls originaires de Gaza. Souvent ils ont dĂ©jĂ  un avocat et attendent la rĂ©ponse Ă  leur demande d’asile. Ils sont dans un Ă©tat psychologique extrĂȘmement fragile, ils suivent tous le gĂ©nocide de leurs proches en direct sur les rĂ©seaux sociaux. Il s’agit donc surtout pour eux d’éviter la rue et d’organiser la vie sur place (s’assurer qu’il y ait toujours Ă  manger, entretenir le lieu pour en garantir l’hygiĂšne et la sĂ©curitĂ© notamment). Ils s’organisent entre eux pour la cuisine, et il y a une personne « rĂ©fĂ©rente Â» par Ă©tage [nommĂ©e parmi les soutiens], qui est chargĂ©e de transmettre les informations importantes dans les deux sens et organise les moments collectifs (de mĂ©nage par exemple).

À Bruxelles, beaucoup de solidaritĂ© s’est mise en place autour des Palestinien·nes qui ont fui l’horreur de Gaza. Un rĂ©seau solidaire s’est constituĂ© entre associations et citoyen·nes pour prendre en charge les ravitaillements. On a aussi rĂ©ussi Ă  organiser des cours de langues, de sport, etc., mais sans moyens matĂ©riels, financiers et humains, c’est trĂšs difficile d’accueillir correctement des personnes qui vivent un gĂ©nocide et la destruction de leur terre, de leur pays. Nous, militant·es, manquons de formation, de ressources, et malgrĂ© le soutien des rĂ©seaux existants le constat est toujours le mĂȘme. Ça nous renvoie tristement Ă  nos limites, et Ă  l’inaction de l’État. Pour ma part j’ai beaucoup de colĂšre, et quand elle s’accumule trop je m’éloigne quelque temps. « Ce n’est pas parce qu’on accueille qu’on le fait bien Â» : j’essaie de rĂ©flĂ©chir souvent Ă  cette phrase, qui guide le projet de cartographie depuis le dĂ©but. Pour prendre soin du collectif, il faut dĂ©jĂ  avoir de l’espace disponible dans sa tĂȘte.

Les migrations, ce ne sont pas seulement des bateaux qui coulent, ce sont des rĂȘves, des projets de vie, des personnes extraordinaires qui font du cirque, jouent au foot, pilotent des avions, luttent pour le droit des femmes dans leur pays


À La Petite Maison, mais aussi aux Refuges solidaires et ailleurs, vous organisiez des ateliers d’arts plastiques. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Les ateliers sont une maniĂšre de faire du lien, du dialogue, sans passer par la parole qui est parfois compliquĂ©e pour des raisons de langue ou de violence vĂ©cue. C’est aussi pour moi la possibilitĂ© d’offrir un moment pour soi, intime et personnel aux participant·es. C’est une proposition que je fais, mais qui devient souvent une demande dans les lieux oĂč je passe plus de temps. Ce sont souvent les mĂȘmes personnes qui viennent d’une fois sur l’autre, certaines observent, finissent parfois par participer, et d’autres dessinent d’emblĂ©e. Certain·es viennent, font leur dessin (souvent un drapeau de leur pays) et s’en vont sans avoir Ă©changĂ© un mot ou un regard. D’autres s’intĂ©ressent vraiment Ă  l’atelier et posent des questions sur la suite, sur ce que leur dessin vous devenir. Souvent on commence Ă  5 ou 6 pour finir Ă  20 personnes. Ensuite je fais une photo des dessins pour mes archives, et si je peux je laisse les originaux sur place, exposĂ©s sur les murs. La plupart des participant·es sont content·es de laisser une trace dans le lieu oĂč ils et elles sont passé·es. Dessiner est un vĂ©ritable langage universel qui permet de communiquer sans partager la mĂȘme langue. Ça dĂ©clenche des Ă©motions, parfois des larmes, souvent des rires. C’est une maniĂšre de se faire confiance : en fait tout le monde sait dessiner, on transmet des messages, on raconte des histoires. C’est aussi pour moi la possibilitĂ© de parler de sujets politiques difficiles avec d’autres images que celles vĂ©hiculĂ©es par les mĂ©dias. Les migrations, ce ne sont pas seulement des bateaux qui coulent, ce sont des rĂȘves, des projets de vie, des personnes extraordinaires qui font du cirque, jouent au foot, pilotent des avions, luttent pour le droit des femmes dans leur pays
 L’art me permet de rencontrer ces personnes, et de leur donner un espace d’expression.

Est-il important Ă  vos yeux de garder des traces ? Pourquoi ?
Les traces ont l’avantage d’exister matĂ©riellement et donc de pouvoir se partager. Personnellement, j’ai besoin de me dire que je contrĂŽle un peu ma mĂ©moire, et que plus tard, nourrie de mes rĂ©fĂ©rences Ă  venir, je porterai un nouveau regard sur les traces du passĂ©. C’est aussi un travail de collecte et de rencontres qui se construit sur une temporalitĂ© longue. Garder des traces de mes ateliers me permet de comparer les diffĂ©rentes rĂ©ponses, d’observer quand des Ă©lĂ©ments se rĂ©pĂštent, et tout cela nourrit ma rĂ©flexion autour de l’hospitalitĂ© et l’accueil. J’aime penser qu’un jour ces dessins sortiront de mes placards pour venir habiller des murs et rendre hommage encore Ă  toutes les personnes qui ont participĂ© aux ateliers, aux rĂȘves qu’elles ont partagĂ© sur des morceaux de papier.

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Voir le projet #ParOĂčOnPasse

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Julia Montfort, Carnets de solidaritĂ©. PlongĂ©e dans une France qui dĂ©fend sa tradition d’accueil, Payot, 2020.

PDF
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