Quâadvient-il de lâart et de lâartiste, immergé·es dans la violence du front migratoire, au contact direct des personnes persĂ©cutĂ©es dans leurs trajets vers une vie meilleure ou fuyant lâhorreur de zones gĂ©nocidaires (Gaza) ? Lâimaginaire artiste est mis Ă rude Ă©preuve dans son projet dâune cartographie de lâaccueil, reprĂ©sentation symbolique qui viendrait soutenir, donner du sens Ă lâhospitalitĂ© fragile, opposer la construction solidaire Ă lâhostilitĂ© destructrice. Lâart devient pratique de partage, le dessin libĂšre les vĂ©cus traumatiques, les rĂȘves refoulĂ©s, rĂ©vĂšle lâampleur des dĂ©gĂąts intimes, organise des traces et une mĂ©moire de lâactuel acharnement anti-migration tel que vĂ©cu dans la chair de ses victimes. Un travail de fourmi, fondamental, Ă contre-courant de lâĂ©puisement militant que gĂ©nĂšre la propagande politique omniprĂ©sente de la haine, du rejet, de la peur. TĂ©moignage lucide, sensible.
Propos recueillis par HélÚne Hiessler pour Culture & Démocratie.
Ninon, nous avons commencĂ© Ă collaborer en 2022 au moment oĂč vous partiez Ă Briançon avec en tĂȘte la rĂ©alisation dâune cartographie de lieux dâaccueil alternatifs.n Pouvez-vous, pour commencer, nous dire un peu ce quâest devenu ce projet et oĂč vous en ĂȘtes de vos parcours respectifs ?
Beaucoup de mes projets artistiques â que jâappelle mes projets de deuxiĂšme et troisiĂšme lignes â, sont en pause depuis octobre 2023. Lâactiviste qui habite en moi sâest remise en mouvement au dĂ©but du gĂ©nocide Ă Gaza, puis partout en Palestine : jâai Ă©tĂ© et suis toujours rattrapĂ©e par les rĂ©alitĂ©s de terrain et le besoin de faire bouger nos gouvernements europĂ©ens en multipliant les actions et manifestations. Câest un engagement physique et mental : il sâagit de gĂ©rer lâurgence, notamment de lâaccueil, surtout en pĂ©riode de froid. Beaucoup de demandeurs dâasile palestiniens seuls se sont retrouvĂ©s Ă la rue. Fedasil affirmait ne plus avoir de place en centre, avec des dĂ©lais dâattente supĂ©rieurs Ă 10 mois ! Des rendez-vous quotidiens se sont organisĂ©s dâabord Ă la Bourse puis Ă la Gare Centrale, pour faire entendre la cause palestinienne, permettant Ă ces hommes dâavoir un lieu oĂč se retrouver et rencontrer des militant·es et oĂč sâorganiser. Ce projet de cartographie entamĂ© en 2022 semblait avoir moins de sens et de pertinence dans ce contexte : on rĂ©pond dâabord Ă lâurgence, les ateliers et les dessins viennent ensuite, mĂȘme si on aimerait que les deux cohabitent.
Habitez-vous toujours La Petite Maison ?
Je ne vis plus Ă Bruxelles, mais mon lien avec les habitant·es reste trĂšs fort, et quand jây reviens â assez rĂ©guliĂšrement quand mĂȘme â, je ne me vois pas habiter ailleurs. Jây ai encore une chambre, qui est devenue un espace collectif â une chambre pour lâaccueil temporaire. On pourrait dire que jâen suis une habitante occasionnelle, mais je ne mây investis plus comme au dĂ©but. La Petite Maison est avant tout un lieu de vie, oĂč les habitant·es Ă©voluent sur leur chemin de vie personnelle. Un de mes ami·es sans papiers habitant dâune grosse occupation collective Ă Bruxelles mâa un jour trĂšs bien rĂ©sumĂ© la vision des personnes en attente de rĂ©gularisation comme lui, cohabitant avec des artistes dans ce type de lieux : « On ne cherche pas Ă habiter dans un centre culturel. » Ce sont avant tout des logements ; les activitĂ©s sont un plus.
Pour vous, quâest-ce que lâaccueil inconditionnel ? Depuis 2022, nombre des lieux que nous avions identifiĂ©s ensemble ont abandonnĂ© lâinconditionnalitĂ© totale. Est-il une utopie selon vous ?
Pour moi, lâaccueil inconditionnel câest la maniĂšre dont un lieu va ouvrir sa porte : ne pas demander lâidentitĂ© de la personne, dâoĂč elle vient, oĂč elle va, combien de temps elle compte rester⊠En fait, câest une maniĂšre de considĂ©rer lâautre, qui sâaccompagne dâune volontĂ© de dĂ©construire nos rapports de domination et de dĂ©coloniser la relation entre les hĂ©bergeant·es et les hĂ©bergé·es. Lâaccueil inconditionnel laisse la possibilitĂ© de crĂ©ation dâune relation entre les individus, ce qui est en principe impossible dans les structures officielles dâaccueil oĂč les travailleur·ses signent un contrat qui interdit toute « relation » hors travail avec les rĂ©sident·es. Jâaimerais citer aussi les mots de Julia Monfort dans Carnets de SolidaritĂ©n (trouvĂ©s Ă la bibliothĂšque des Terrasses Solidaires de Briançon) : « LâhospitalitĂ© est un Ă©change. Le mot âhĂŽteâ se dit tant de celui qui accueille, que de celui qui est accueilli. Cette singularitĂ© linguistique a un sens : ce qui compte dans lâhospitalitĂ©, ce nâest pas la prĂ©sence de deux individus diffĂ©rents, câest la relation qui va sâinstaurer entre les deux. Accueillant comme accueilli prennent part, ensemble, Ă la relation. »
Les premiĂšres fois oĂč jâai sĂ©journĂ© Chez Marcel ou aux Terrasses Solidaires, se pratiquait sur place une forme dâaccueil inconditionnel, sans vĂ©ritable contrainte (du moins officieusement) dans la durĂ©e du sĂ©jour. MalgrĂ© les conditions difficiles (trop de monde, manque dâespace ou de nourriture), tout le monde Ă©tait accueilli. Briançon nâĂ©tant jamais une destination dĂ©finitive, les personnes essayaient dâorganiser des dĂ©parts, pour pouvoir continuer lâaccueil. Dans ces circonstances, des liens forts se crĂ©ent, les repas sont partagĂ©s, le but est de favoriser lâautonomie, dâaller contre nos mĂ©canismes dâinfantilisation et de dĂ©-responsabilisation des personnes accueillies, contrairement Ă ce qui se pratique dans les centres dâaccueil officiels oĂč elles nâont pas accĂšs Ă la cuisine, ne participent pas Ă la vie du lieu, ont des horaires Ă respecter. Le fait de fermer une porte Ă une certaine heure, câest une pratique inhospitaliĂšre qui me parle plus de lâunivers carcĂ©ral que de celui dâun lieu dâaccueil.
Bien sĂ»r, il y a une dimension utopique : lâaccueil inconditionnel, câest plutĂŽt un but Ă atteindre. On apprend des expĂ©riences des un·es et des autres, et puis ce sont les rĂ©alitĂ©s du terrain et les urgences qui façonnent nos pratiques : on ne pratique pas lâaccueil de la mĂȘme maniĂšre dans un village de la DrĂŽme, Ă Bruxelles, capitale europĂ©enne, ou encore dans des ville-frontiĂšres telles que Calais ou Briançon⊠Mais disons que câest un peu hospitalitĂ© contre hostilitĂ©. Quand les uns construisent des frontiĂšres, nous construisons des refuges.
Face Ă la violence des politiques migratoires il faudrait des rĂ©flexions collectives pour sâorganiser mieux et plus fort mais comme nous sommes peu nombreux·ses, avec lâĂ©puisement militant, on se retrouve surtout pour rĂ©pondre aux urgences.
DâaprĂšs votre expĂ©rience, quâest-ce qui est particuliĂšrement problĂ©matique dans les lieux dâaccueil que vous avez connu ?
LâĂ©puisement ! La fatigue militante liĂ©e Ă lâimpression de faire un travail de fourmis dans un ocĂ©an provoque une incapacitĂ© Ă prendre soin de nous personnellement, mais aussi collectivement. Ăa prend de lâĂ©nergie dâĂȘtre en premiĂšre ligne. Ă un moment, le corps lĂąche et câest difficile de sâen remettre. En Ă©tant au cĆur de la violence, on ne la remarque plus autant, ça devient compliquĂ© de jauger son ampleur. Les histoires, les trajets migratoires, ne nous atteignent plus, ils nous rongent. Face Ă la violence des politiques migratoires il faudrait des rĂ©flexions collectives pour sâorganiser mieux et plus fort mais comme nous sommes peu nombreux·ses, avec lâĂ©puisement militant, on se retrouve surtout pour rĂ©pondre aux urgences. Personnellement quand jâai un peu de temps, ce nâest pas pour organiser des rĂ©unions collectives autour du care mais plutĂŽt pour mâisoler, ne parler Ă personne et lire des livres pendant des jours entiers. La question du genre et des agressions liĂ©es Ă ce sujet se pose aussi de plus en plus dans les lieux. Sans que ce soit systĂ©matique, ce sont souvent des femmes qui sâimpliquent dans lâaccueil au sein des collectifs militants. Et les personnes accueillies sont majoritairement des hommes seuls et assez jeunes. Cette rĂ©alitĂ© crĂ©e beaucoup de tensions sur le terrain, et souvent des agressions. Ăa participe aussi Ă la fatigue et il nây a pas forcĂ©ment dâespaces pour en parler. En tant que militante fĂ©ministe, je me suis souvent posĂ©e la question de pourquoi jâacceptais certains comportements problĂ©matiques.
Avant de quitter Bruxelles, vous avez aussi vécu 6 mois au Joseph II, une occupation du centre-ville. Comment se passait la cohabitation là -bas ?
Jây ai vĂ©cu avec 60 hommes seuls originaires de Gaza. Souvent ils ont dĂ©jĂ un avocat et attendent la rĂ©ponse Ă leur demande dâasile. Ils sont dans un Ă©tat psychologique extrĂȘmement fragile, ils suivent tous le gĂ©nocide de leurs proches en direct sur les rĂ©seaux sociaux. Il sâagit donc surtout pour eux dâĂ©viter la rue et dâorganiser la vie sur place (sâassurer quâil y ait toujours Ă manger, entretenir le lieu pour en garantir lâhygiĂšne et la sĂ©curitĂ© notamment). Ils sâorganisent entre eux pour la cuisine, et il y a une personne « rĂ©fĂ©rente » par Ă©tage [nommĂ©e parmi les soutiens], qui est chargĂ©e de transmettre les informations importantes dans les deux sens et organise les moments collectifs (de mĂ©nage par exemple).
Ă Bruxelles, beaucoup de solidaritĂ© sâest mise en place autour des Palestinien·nes qui ont fui lâhorreur de Gaza. Un rĂ©seau solidaire sâest constituĂ© entre associations et citoyen·nes pour prendre en charge les ravitaillements. On a aussi rĂ©ussi Ă organiser des cours de langues, de sport, etc., mais sans moyens matĂ©riels, financiers et humains, câest trĂšs difficile dâaccueillir correctement des personnes qui vivent un gĂ©nocide et la destruction de leur terre, de leur pays. Nous, militant·es, manquons de formation, de ressources, et malgrĂ© le soutien des rĂ©seaux existants le constat est toujours le mĂȘme. Ăa nous renvoie tristement Ă nos limites, et Ă lâinaction de lâĂtat. Pour ma part jâai beaucoup de colĂšre, et quand elle sâaccumule trop je mâĂ©loigne quelque temps. « Ce nâest pas parce quâon accueille quâon le fait bien » : jâessaie de rĂ©flĂ©chir souvent Ă cette phrase, qui guide le projet de cartographie depuis le dĂ©but. Pour prendre soin du collectif, il faut dĂ©jĂ avoir de lâespace disponible dans sa tĂȘte.
Les migrations, ce ne sont pas seulement des bateaux qui coulent, ce sont des rĂȘves, des projets de vie, des personnes extraordinaires qui font du cirque, jouent au foot, pilotent des avions, luttent pour le droit des femmes dans leur paysâŠ
Ă La Petite Maison, mais aussi aux Refuges solidaires et ailleurs, vous organisiez des ateliers dâarts plastiques. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Les ateliers sont une maniĂšre de faire du lien, du dialogue, sans passer par la parole qui est parfois compliquĂ©e pour des raisons de langue ou de violence vĂ©cue. Câest aussi pour moi la possibilitĂ© dâoffrir un moment pour soi, intime et personnel aux participant·es. Câest une proposition que je fais, mais qui devient souvent une demande dans les lieux oĂč je passe plus de temps. Ce sont souvent les mĂȘmes personnes qui viennent dâune fois sur lâautre, certaines observent, finissent parfois par participer, et dâautres dessinent dâemblĂ©e. Certain·es viennent, font leur dessin (souvent un drapeau de leur pays) et sâen vont sans avoir Ă©changĂ© un mot ou un regard. Dâautres sâintĂ©ressent vraiment Ă lâatelier et posent des questions sur la suite, sur ce que leur dessin vous devenir. Souvent on commence Ă 5 ou 6 pour finir Ă 20 personnes. Ensuite je fais une photo des dessins pour mes archives, et si je peux je laisse les originaux sur place, exposĂ©s sur les murs. La plupart des participant·es sont content·es de laisser une trace dans le lieu oĂč ils et elles sont passé·es. Dessiner est un vĂ©ritable langage universel qui permet de communiquer sans partager la mĂȘme langue. Ăa dĂ©clenche des Ă©motions, parfois des larmes, souvent des rires. Câest une maniĂšre de se faire confiance : en fait tout le monde sait dessiner, on transmet des messages, on raconte des histoires. Câest aussi pour moi la possibilitĂ© de parler de sujets politiques difficiles avec dâautres images que celles vĂ©hiculĂ©es par les mĂ©dias. Les migrations, ce ne sont pas seulement des bateaux qui coulent, ce sont des rĂȘves, des projets de vie, des personnes extraordinaires qui font du cirque, jouent au foot, pilotent des avions, luttent pour le droit des femmes dans leur pays⊠Lâart me permet de rencontrer ces personnes, et de leur donner un espace dâexpression.
Est-il important Ă vos yeux de garder des traces ? Pourquoi ?
Les traces ont lâavantage dâexister matĂ©riellement et donc de pouvoir se partager. Personnellement, jâai besoin de me dire que je contrĂŽle un peu ma mĂ©moire, et que plus tard, nourrie de mes rĂ©fĂ©rences Ă venir, je porterai un nouveau regard sur les traces du passĂ©. Câest aussi un travail de collecte et de rencontres qui se construit sur une temporalitĂ© longue. Garder des traces de mes ateliers me permet de comparer les diffĂ©rentes rĂ©ponses, dâobserver quand des Ă©lĂ©ments se rĂ©pĂštent, et tout cela nourrit ma rĂ©flexion autour de lâhospitalitĂ© et lâaccueil. Jâaime penser quâun jour ces dessins sortiront de mes placards pour venir habiller des murs et rendre hommage encore Ă toutes les personnes qui ont participĂ© aux ateliers, aux rĂȘves quâelles ont partagĂ© sur des morceaux de papier.
Voir le projet #ParOĂčOnPasse
Julia Montfort, Carnets de solidaritĂ©. PlongĂ©e dans une France qui dĂ©fend sa tradition dâaccueil, Payot, 2020.

