Le rejet des migrant·es active la peur de voir « notre » culture remplacĂ©e par une autre. Explicite dans la victoire de lâextrĂȘme droite Ă Ninove. La mĂ©diation culturelle est dĂšs lors une rĂ©ponse appropriĂ©e Ă ce rejet et Ă cette peur. En sensibilisant aux droits culturels, complĂ©mentaires aux droits humains fondamentaux, elle fournit un cadre pour un accueil authentique qui soit de vĂ©ritables rencontres et Ă©changes entre personnes exilĂ©es et accueillantes. Les droits culturels sont alors ouvertures vers une politique migratoire Ă©laborĂ©e dĂ©mocratiquement, soucieuse de repenser lâhabitabilitĂ© Ă©quitable de la planĂšte, faisant des migrations une chance plutĂŽt quâun « choc » nĂ©gatif. Des amorces concrĂštes, comme au centre culturel de Genappe, montrent que cela relĂšve du possible.
Si accueillir signifie « habiter avec » mais aussi « se dĂ©placer », il importe que les situations dâaccueil ne soient pas limitĂ©es Ă des nĂ©cessitĂ©s dâhĂ©bergement et de nutrition. Face Ă lâaugmentation des migrations et au durcissement des politiques migratoiresn, il est nĂ©cessaire que ces situations cultivent des possibilitĂ©s dâouverture et de dĂ©centrement permettant de sortir du repli sur soi et du communautarisme afin que, de façon inconditionnelle, toute personne puisse participer Ă la vie culturelle et de la CitĂ©. Nous proposons ici dâaborder la question de lâaccueil au prisme des droits culturels, qui peuvent donner des clĂ©s pour guider dans la mise en Ćuvre dâun accueil digne et respectueux. De façon complĂ©mentaire, les situations oĂč un tel accueil est organisĂ© viennent nourrir la comprĂ©hension et le dĂ©veloppement des droits culturels.
Les droits culturels des personnes migrantes
Pour entamer la rĂ©flexion, nous nous appuyons sur le rapport « Droits culturels et migration » du Conseil des droits de lâhomme de lâONU. Il rapproche les enjeux propres aux droits culturels des rĂ©alitĂ©s et du droit des personnes migrantes. Pour Alexandra Xanthaki, rapporteuse spĂ©ciale dans le domaine des droits culturels, ces enjeux sont cruciaux dâautant quâils nâont pas Ă©tĂ© approfondis avec la mĂȘme prioritĂ© que dâautres droits humains des personnes migrantes tels que le principe de non-refoulement, le droit Ă la sĂ©curitĂ© et le droit Ă lâasile.
Dans les faits, les dĂ©placements de populations provoquent souvent une marginalisation des personnes migrantes au sein des sociĂ©tĂ©s dâaccueil avec un risque accru de violation de leurs droits notamment culturels, ainsi quâun risque de perte des lieux, des communautĂ©s, des relations, des outils qui constituent leur identitĂ©. MalgrĂ© cela, la migration peut parfois ouvrir des possibilitĂ©s de se redĂ©finir individuellement et collectivement. Pour les sociĂ©tĂ©s dâaccueil, ces mouvements sont essentiels Ă leur dynamique culturelle grĂące au dialogue qui peut sâĂ©tablir entre les cultures. Dâun point de vue juridique, le rapport met lâaccent sur les droits des personnes migrantes en matiĂšre dâaccĂšs et de participation effective Ă tous les aspects de la vie culturelle de lâĂtat dâaccueil comme Ă leur propre culture. Le droit international reconnait des droits culturels Ă toute personne, y compris migrante, Ă lâarticle 27 de la DĂ©claration universelle des droits humains (DUDH) depuis 1948. Cette reconnaissance est appuyĂ©e par des obligations juridiquement contraignantes pour les Ătats parties signataires du Pacte international des droits Ă©conomiques, sociaux et culturels (PIDESC), comme cela est prĂ©cisĂ© Ă lâarticle 15 depuis 1966. Par la suite, lâObservation gĂ©nĂ©rale n°21 vient donner des prĂ©cisions en 2009 au PIDESC. De la sorte, les Ătats doivent non seulement respecter les droits culturels des personnes migrantes, veiller Ă la protection de ces droits vis-Ă -vis de tiers, ainsi que prendre des mesures prĂ©cises en vue de rĂ©aliser le plein exercice de ces droits. Ces rĂ©fĂ©rences juridiques, auxquelles nous pouvons ajouter la DĂ©claration de Fribourg sur les droits culturels, Ă©tablissent, de façon Ă©thique et/ou contraignante, des « paramĂštres culturels » qui peuvent Ă©clairer la mise en Ćuvre dâun accueil digne et respectueux des personnes, migrantes et accueillantes.
Les acteurs et actrices de la culture doivent sâinterroger sur les moyens de sâouvrir aux personnes migrant·es et nourrir un dialogue pour que celles-ci et leurs modes dâexpression soient davantage reprĂ©sentĂ©s et inclus dans les institutions culturelles.
Parmi ceux-ci, lâĂ©galitĂ© rĂ©elle dans lâexercice des droits culturels des personnes migrantes indique, dans le domaine de la culture, quâaucune discrimination ne peut avoir pour but ou effet dâĂ©tablir une distinction fondĂ©e sur la race, la couleur, lâascendance ou lâorigine ethniquen. Autrement dit, ces personnes jouissent des mĂȘmes libertĂ©s fondamentales et droits humains universels que les habitant·es des pays dâaccueil, et ces droits et libertĂ©s doivent ĂȘtre respectĂ©s, protĂ©gĂ©s et exercĂ©s en toutes circonstances, quel que soit le statut migratoire ou le stade de la migrationn.
En termes de droits culturels, un point majeur concerne lâaccĂšs et la participation des personnes migrant·es Ă la vie culturelle, aux institutions, ressources et services culturels. Les obstacles que rencontrent ces personnes en la matiĂšre sont multiples : incomprĂ©hension de leurs langues â ainsi que leurs rĂ©fĂ©rences ou patrimoines culturels â, manque dâinformation en matiĂšre culturelle notamment, obligation dâavoir un document dâidentification, limitation dans leurs dĂ©placements, manque de comprĂ©hension des travailleur·ses face Ă leur rĂ©alitĂ©, etc. Les acteurs et actrices de la culture doivent dĂšs lors sâinterroger sur les moyens de sâouvrir aux personnes migrant·es et nourrir un dialogue pour que celles-ci et leurs modes dâexpression soient davantage reprĂ©sentĂ©s et inclus dans les institutions culturelles. Ceci, au-delĂ et en apprenant de tou·tes les efforts qui sont dĂ©jĂ menĂ©s pour permettre lâaccĂšs et la participation Ă la vie culturelle dans les centres dâaccueil et les centres dâintĂ©gration, ainsi que les diverses initiatives visant Ă valoriser les histoires personnelles vĂ©cues dans les camps de rĂ©fugié·es.
Dâautres Ă©lĂ©ments des droits culturels touchent Ă :
– la participation directe des migrant·es Ă la prise de dĂ©cisions sur les questions culturelles, sur les politiques culturelles, plutĂŽt que dâavoir leur parole rapportĂ©e par des expert·es, des agent·es de lâĂtat ou des organisations de la sociĂ©tĂ© civile ;
– la libertĂ© artistique des migrant·es ou comment ces personnes peuvent prendre part aux expressions artistiques et en jouir (sans injonction par exemple Ă sâexprimer sur les souffrances liĂ©es Ă leur parcours migratoire), comment leurs crĂ©ations sont diffusĂ©es et rendues accessibles, comment elles ont accĂšs aux ressources et moyens de crĂ©ation ;
– le respect des modes de vie des personnes migrant·es face Ă leurs obligations de sâintĂ©grer Ă la culture dâaccueil et Ă lâabsence frĂ©quente de dialogue interculturel entre la culture dâaccueil et celles des personnes migrantes, voire face aux prĂ©jugĂ©s et aux politiques assimilationnistes des Ătats ;
– la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er des espaces culturels publics communs pour que des Ă©changes interculturels puissent se dĂ©velopper, notamment au niveau local des villes et collectivitĂ©s, des Ă©coles ou encore des institutions culturelles comme les centres culturels ou bibliothĂšques.
Pour appuyer ces dynamiques, il importe que les droits culturels, la diversitĂ© culturelle et lâinterdiction de la discrimination soient inscrits dans les lĂ©gislations nationales afin dâĂ©viter que les politiques culturelles dâun Ătat ne concernent que ses seul·es citoyen·nes. En FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles (FWB), les droits culturels sâalignent sur les textes internationaux susmentionnĂ©s, avec un apport en termes dâ« Ă©panouissement culturel et social » tel que cela est stipulĂ© Ă lâarticle 23 de la Constitution belge. Dans la lignĂ©e de la DĂ©claration de politique communautaire de la prĂ©cĂ©dente mandature (2019-2024) et du Rapport « Un futur pour la Culture » (2020), plusieurs dĂ©crets mentionnent explicitement les droits culturels ou ont Ă©tĂ© revus en ce sensn. Si les enjeux propres Ă la diversitĂ© culturelle, Ă ses expressions et lâinterdiction de la discrimination sont incluses dans les rĂ©fĂ©rentiels des droits culturels ou en sont complĂ©mentaires, de nombreux textes de loi aux diffĂ©rents niveaux de pouvoir en Belgique lĂ©gifĂšrent sur ces points.
Au-delĂ du souci dâaccessibilitĂ©, ces actions ont veillĂ© Ă ce que les rĂ©sident·es du centre soient reconnu·es et valorisé·es autrement que comme demandeur·ses dâasile en leur donnant lâoccasion de prendre part, de contribuer avec leur savoir-faire, compĂ©tences et expressions artistiques.
Une piste pour travailler culturellement lâaccueil
Les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments soulignĂ©s constituent des « paramĂštres culturels » indicateurs de pratiques dâaccueil dignes et respectueuses. ConsidĂ©rons Ă prĂ©sent avec ces paramĂštres un exemple de dĂ©marche dâaction culturelle afin dâen dĂ©gager des pistes de rĂ©flexion pour poursuivre la rĂ©flexion en termes dâaccueil. Il sâagit dâune action culturelle mise en place en 2023 par Le 38, centre culturel de Genappe, autour de lâouverture dâun centre dâaccueil de demandeur·ses dâasile sur le territoire de cette commune semi-rurale en Brabant wallon. Les habitant·es Ă©tant au dĂ©part rĂ©fractaires, en premier lieu, des activitĂ©s dâinformation et de sensibilisation ont Ă©tĂ© mises en place pour dĂ©construire les prĂ©jugĂ©s et faciliter la rencontre avec les rĂ©sident·es du centre dâaccueil dans une perspective dâĂ©galitĂ© rĂ©elle. Par la suite, dâautres actions ont cherchĂ© Ă dĂ©velopper des espaces culturels communs oĂč des habitant·es du territoire et les rĂ©sident·es du centre dâaccueil ont pu progressivement entrer en contact. Ces rencontres ont pris forme Ă travers plusieurs projets, dans une volontĂ© de mĂ©langer Ă©galement des profils variĂ©s : moments dâĂ©change et de convivialitĂ©, jeux, tournoi sportif, propositions artistiques mais aussi ateliers crĂ©atifs et participatifs. Au-delĂ du souci dâaccessibilitĂ©, ces actions ont veillĂ© Ă ce que les rĂ©sident·es du centre soient reconnu·es et valorisé·es autrement que comme demandeur·ses dâasile en leur donnant lâoccasion de prendre part, de contribuer avec leur savoir-faire, compĂ©tences et expressions artistiques â notamment avec des ateliers de danse et de cuisine. La participation des rĂ©sident·es aux activitĂ©s culturelles est restĂ©e la plus grande difficultĂ©, les rĂ©sident·es du centre Ă©tant prioritairement prĂ©occupé·es et mobilisé·es par les dĂ©marches administratives liĂ©es Ă leur demande dâasile.
Interdépendances entre droits culturels et droits humains
Avec cet aperçu du travail du 38n, on peut constater comment une action culturelle menĂ©e par un centre culturel sur le long terme peut contribuer Ă un accueil digne et Ă©galitaire, avec lâobjectif dâune reconnaissance mutuelle entre habitant·es, rĂ©sident·es et institutions. Les difficultĂ©s rencontrĂ©es montrent lâinterdĂ©pendance entre les droits culturels et dâautres droits humains tels que le droit Ă lâasile, ou comment le blocage dans la mise en Ćuvre des uns peut freiner lâeffectivitĂ© des autres. Câest aujourdâhui dans le sens du dĂ©veloppement de ces interdĂ©pendances que travaille Le 38, centre culturel de Genappe.
En somme, les « paramĂštres culturels » dont il a ici Ă©tĂ© question (tels que lâaccĂšs et la participation des personnes migrant·es Ă la vie culturelle et Ă la prise de dĂ©cision sur les politiques culturelles, la libertĂ© artistique des migrant·es et le respect de leur mode de vie, ou encore la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er des espaces culturels publics communs) pourraient guider et faciliter la mise en Ćuvre dâun accueil digne et respectueux des personnes, quâelles soient migrant·es ou accueillant·es. Le respect du droit Ă lâasile et du droit Ă un accueil digne et respectueux devrait donc se nourrir Ă la fois des indicateurs culturels relevant des droits culturels mais aussi plus largement, des dimensions culturelles propres aux autres droits humains. Le droit Ă lâaccueil doit inĂ©vitablement sâouvrir aux rĂ©flexions en sciences humaines sur lâhabitat et lâhospitalitĂ©.
Lors dâun atelier de rĂ©flexion autour des dimensions culturelles du droit Ă lâhabitat organisĂ© Ă Villeurbanne en 2023n, les participant·es ont Ă©tabli que le droit dâhabiter pour chaque personne, seule ou en commun, peut renvoyer au droit, Ă la libertĂ© et Ă la responsabilitĂ© de jouir et de partager des lieux et des espaces sĂ»rs pour (se) reconnaitre et ĂȘtre reconnu·e Ă travers tout ce qui constitue sa culture, Ă savoir son identitĂ© et sa diversitĂ©, sa mĂ©moire et ses communautĂ©s, son Ă©ducation et ses capabilitĂ©s,⊠Et ce en interaction et dans la meilleure harmonie possible avec lâensemble du vivant au sein de son Ă©cosystĂšme pour assurer de façon dĂ©mocratique la communication et la transmission, la participation et la coopĂ©ration, la gouvernance et le dĂ©veloppement de biens communs. Cela doit ĂȘtre envisagĂ© dans une perspective de durabilitĂ© et dâhabitabilitĂ© de la terre, de « droit des gĂ©nĂ©rations futures » et de droits de solidaritĂ© (tels que le droit Ă la paix, les droits de lâenvironnement, etcn.) pour que les dimensions culturelles propres aux droits Ă lâaccueil, Ă lâhabitat et Ă lâhospitalitĂ© tiennent compte notamment des enjeux propres aux territoires et aux façons dâoccuper les espaces, aux diffĂ©rentes Ă©chelles de temps qui sây rencontrent et/ou y coexistent, mais aussi aux rĂ©cits, aux capacitĂ©s dâimagination et aux modes de symbolisation façonnant les expĂ©riences individuelles et collectives. Ces connexions entre droits culturels et autres droits humains sont assurĂ©ment des pistes Ă explorer pour nourrir et renforcer les interdĂ©pendances au sein des milieux de vie en matiĂšre dâaccueil, dâhabitat et dâhospitalitĂ©.
Voir « Population et mouvements », in La migration en chiffres et en droits, Myria, 2024. Sur la condamnation de la Belgique pour sa gestion de la crise de lâaccueil, voir Ătat de droit en Belgique, rapport 2023, Ligue des droits humains, et en particulier lâarticle de CĂ©line Romainville, « LâĂtat de droit en Belgique : lâurgence de revenir derriĂšre les lignes rouges », p. 5-8.
Voir Article 1er de la Convention internationale sur lâĂ©limination de toutes les formes de discrimination raciale du Haut commissariat aux droits de lâhomme (HCDH). Parmi dâautres instruments juridiques, on peut mentionner lâarticle 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que les recommandations n°30 et n°35 du ComitĂ© pour lâĂ©limination de la discrimination raciale.
Voir le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et réguliÚres du HCDH.
En FWB, pensons notamment au dĂ©cret Ăducation permanente (2003, rĂ©visĂ© en 2018) et au nouveau dĂ©cret Arts de la scĂšne (2022). Dâautres vont plus loin en articulant ces rĂ©fĂ©rentiels Ă une procĂ©dure ou mĂ©thodologie, comme le dĂ©cret relatif aux Centres culturels (2013) et le nouveau dĂ©cret sur le Patrimoine culturel immatĂ©riel (2023).
La dĂ©marche du 38 est analysĂ©e dans le cadre de la recherche participative menĂ©e avec des centres culturels par la Plateforme dâobservation des droits culturels de Culture & DĂ©mocratie autour de lâeffectivitĂ© des droits culturels.
Ateliers de recherche « Sens culturel des droits humaines », organisĂ©s par lâObservatoire de la DiversitĂ© et des Droits culturels de Fribourg et RĂ©seau Culture 21. Plus dâinfos sur le blog de la Plateforme.
à ce sujet, lire notamment Thibault Galland, « Crise climatique et rituels de justice », in Journal de Culture & Démocratie n°57, 2023.

