L’ethnographie peut conduire à étudier la criminalisation des frontières. Comment s’y effectue le tri entre bon·nes et mauvais·es migrant·es ? Les personnes migrantes sont considérées comme venant profiter de « notre système ». Leur parole, les raisons qui les font fuir, le récit infernal du chemin ne comptent pas, ne sont que mensonges. La police migratoire organise la privation d’histoire des exilé·es, leur refuse le droit à une parole propre, nie leur humanité. Face à cette violence, l’autrice invite à « rendre possibles les effractions narratives » et plaide pour une mémoire collective des traumas migratoires, préalable à transformer le déracinement subi en exil réussi.
« Ma vie, ce n’est pas une vie humaine. En Grèce, après qu’ils m’aient pris dans le camion, je suis resté un mois enfermé sans douche. Il y a plein de bêtes qui montent sur moi. Chaque fois que je mange, je vois qu’elles sont en train de monter et je n’arrive pas. Je n’arrive pas. Qu’est-ce que je dois faire ? Vraiment, je pue. Je pue. C’est un humain ? Non, c’est pire qu’animal. Je dis, qu’est-ce que je dois faire ? Je gratte chaque fois et elles mangent le sang. La nuit, je n’arrive pas à dormir. La journée, je n’arrive pas à dormir. Je dis, je vais me tuer. Je vais me tuer, ça, ce n’est pas la vie ».
Ali, Afghan, 17 ans au moment de l’entretien, 15 ans au moment des faits rapportés.
Il est des vies dont on ne parle pas, il est des vies dont on parle peu, ou alors par le prisme de la massification qui, tout en nommant, efface la possibilité de dignité : effacement par le nombre, effacement par le bruit, déni des histoires singulières, dépolitisation des vies subalternisées, amputation des mémoires. Il est des vies dont on ne parle pas, il est des vies dont on parle peu, ou alors par le prisme de la déshumanisation qui inscrit sans détour l’impossibilité du commun, qui installe les hiérarchies, les naturalise ou, dans un même mouvement, part du principe de leur infériorité, à ces vies, pour exclure, exploiter, faire et laisser mourirn.
Les processus de tri qui caractérisent nos politiques migratoires et nous disent qui accueillir, non seulement hiérarchisent les vies, mais contingentent aussi les modes d’accueil réduits à leur plus petite échelle. Les rapports de force sont prégnants lorsqu’il s’agit de tendre la main et non de se donner la main entre co-humain·es, cohabitant·es d’une même planète aux écosystèmes dégradés, issu·es d’une même histoire faite d’exils et d’enracinements provisoires. Un accueil de peu d’envergure des « bonnes victimes », celles qui ne font pas trop de bruit, celles reconnues comme particulièrement vulnérables, celles de bonnes origines et couleurs de peau, qu’il nous faut aider, tenu·es par quelques restes de valeurs humanistes, quelques textes juridiques.
Ne pas accueillir, ou mal accueillir, c’est dénier à l’autre sa capacité pleine et entière d’existence, c’est l’enfermer dans une petite case, c’est lui sommer de comprendre quelle est sa place. Mes terrains, à la fois en Europe et en Afrique, en tant qu’ethnographe, m’ont notamment amenée à analyser les enjeux relatifs à la criminalisation des frontières. J’aimerais pour commencer partager quelques éléments d’empirie depuis le terrain maltais, qui donnent à saisir le tri dans toute sa matérialité. « On ne peut tout de même pas les remettre à la mer », me dira le Haut-Commissaire aux réfugiés, à propos de celles et ceux dont la demande de protection internationale a été sanctionnée d’un refus. Ils et elles sont là, mais maintenu·es dans une sous-citoyenneté qui est celle de la non-obtention du séjour, à la merci des exploitations et des aléas d’une vie sans sécurité psychique, juridique et sociale. Ils et elles sont là et durant les dix-huit mois d’enfermement qui les ont « cueilli·es » sur les rives de l’Europe suite au naufrage de leur embarcation, ils et elles ont appris, par la violence et l’arbitraire, à se taire, à baisser tête.
« Améliorer les conditions de détention et diminuer le temps d’enfermement provoqueraient un appel d’air », poursuit le Haut-Commissaire, tandis que le directeur d’un centre ouvert me dit : « Ils font du bon boulot en rétention, quand les Africains en sortent, ils sont calmes, et donc plus faciles à gérer. Ils ont appris à respecter les règles. » Bien entendu restent les solidarités, les résistances, les gestes, les corps, les mots qui disent non. Cependant, au travers des pratiques et des discours qui enferment au sens littéral comme au sens figuré, s’inscrit et se perpétue l’ordre d’un monde sérié de rapports de pouvoir, de classe, de genre, de race.
Parmi toutes les violences qui découlent des politiques de criminalisation des migrations et des frontières, celles faites aux récits, à la parole, aux mémoires, si elles semblent moins prégnantes, visibles, urgentes, sont pourtant fondamentales à décrire et à penser. Accueillir l’autre dans toute son humanité et sa dignité, le·a reconnaitre semblable, c’est accorder du crédit à son histoire. La violence des frontières se traduit aussi par les atteintes à la parole et aux récits. L’impossibilité de se dire et le déni des histoires vécues au cœur des procédures d’asile, qui paradoxalement reposent pourtant en grande partie sur l’énonciation normée et attendue de soi, là où il s’agit de se dire dans les cadres culturels, langagiers et juridiques attendus, ont des effets tant psychiques que politiques. Les lois, les décrets, les réglementations, pourtant historiquement et culturellement situés, disent prétendument le vrai tout en empêchant la possibilité d’une narration qui permette aux exilé·es de se raconter et d’être. Quand le récit de soi ne suffit pas à convaincre, quand les parts manquantes – qu’elles soient d’oublis traumatiques, de stratégies de survie ou de silences salutaires – font de celui, de celle qui aspire à respirer et à vivre un·e menteur·se, s’en trouve altérée cette nécessité narrative qui nous constitue en tant qu’être humain.
« L’exil, nous dit Adelaide Gregorio Fins, est une absence de correspondance entre un dedans vécu de façon intime et une demeure extérieuren. » Et c’est bien cela qui est empêché dans les politiques de tri et les procédures qui les accompagnent. Cette correspondance entre le dedans et le dehors de soi, cette ascendance du dehors sur les possibilités de vivre dignement, de se reconstruire depuis les trajectoires d’exil. Ricœur, depuis la philosophie, nous aide à penser l’importance pour l’humain·e de la narration de soi. Se raconter, tisser d’une seule toile les différentes pièces de notre existence permet ce qu’il nomme « l’unification biographique » : la conscience et la consistance du soi dans le temps ainsi que la possibilité de reconnaissance – par soi et par les autres – d’une existence pleine et entière depuis le lieu du récitn. Perdre l’accès à sa propre histoire est une violence extrême. Et les politiques de criminalisation font aussi cela. Elles empêchent que les sujets, les personnes migrantes et/ou exilées, reconstituent et prennent pouvoir sur leur histoire. Elles empêchent que les sujets, les personnes migrantes et/ou exilées, donnent, trouvent, fabriquent sens depuis leur vécu, depuis les bribes de leur mémoire abimée par les traumas, les manques, les atteintes à leur corps et à leur humanité.
Les personnes exilé·es doivent dire vrai et cette vérité existe en dehors d’elles-mêmes. Elles n’ont pas droit à l’erreur. En déni des aléas des mémoires et des effets post-traumatiquesn, ou avec cette prétention de pouvoir démêler malgré les aléas des mémoires et des effets post-traumatiques, le vrai du faux, le faux du vrai, tombe le couperet des droits de séjour, des droits de vivre dignement, des droits d’abandon, des chemins de morts. Maylis de Kerangal dans son roman Jour de ressacn, depuis les personnages de deux jeunes Ukrainiennes, décrit avec sensibilité et justesse cette narrativité fragmentaire qui ne trouve pas place dans les procédures qui tranchent les vies : « Elles avaient fait halte dans la banlieue de Kiev, mais ne se souvenaient plus exactement où, d’ailleurs Virginia ne les comprenait pas toujours, leur récit souvent contradictoire, les durées, les lieux, les dates, tout cela était flou, bancal, elles en avaient conscience, savaient que leur mémoire était déconnante, leurs souvenirs reconstruits, si bien qu’elles disaient ne se fier qu’à leurs sentiments : ils étaient leur boussole, eux seuls restituaient la vraie texture du passé. »
Poursuivant sa réflexion sur l’exil, Adelaide Gregorio Fins nous amène à penser les liens entre la nécessité pour les exilé·es d’un lieu où « restaurer la parole », où « retrouver le soi » et la possibilité « d’échapper à l’errance ». « Le sujet d’exil doit pouvoir savoir s’élaborer subjectivement par l’appropriation de son histoire afin que sa migration devienne un exil réussin. » Bien entendu, les conditions de vie matérielles sont fondamentales, mais les dimensions symboliques d’existence le sont tout autant. Refuser à l’autre la possibilité de se raconter, dire de l’autre qui se raconte qu’il ou elle ment, c’est l’exclure de la communauté des semblables, de la communauté des humain·es.
Faire effraction dans l’ordre de ce monde qui vous dénie, créer des espaces qui rendent possibles les effractions narratives sont dès lors des enjeux politiques clé. Qui énonce, comment, depuis quel point de vue ? Les discours, tout comme les connaissances, sont situés, ancrés dans des dynamiques de pouvoir, des rapports de force. Les mémoires collectives, présentes et à venir, sont politiques. Quelle est l’histoire qui nous est racontée ? Quels éléments de discours pour justifier les tris, les hiérarchies, les morts ? Quelles traces des violences ? Quelles traces des résistances ? Quelles traces aussi des meurtres et des âmes meurtries à nos frontières ? Quelles brèches dans le récit dominant qui légitime l’inégalité des vies ?
« On ne croyait pas qu’on arriverait ici, en Europe, jamais. On a payé. En fait, moi, j’ai payé 3 500 dollars. Oui, c’est ça, j’ai payé 3 500 dollars pour traverser, partir du Soudan. Et en Libye, on s’est fait attraper et ils ont dit : on va appeler votre famille qui doit payer 10 000 dollars sinon, on va vendre les reins. Les reins, oui. C’est terrible, mais c’est ce qu’on appelle du trafic d’organes. Tu sais, quand tu es très malade, parfois, tu as besoin qu’on remplace quelque chose dans ton corps. Des brigands peuvent de force prendre un organe pour se faire de l’argent. Un rein, par exemple, ça vaut beaucoup d’argent. »
Moussa et Aboubakar, Soudanais, 16 et 17 ans.
Accompagner l’émergence des nouveaux récits, que ce soit par le chemin des écritures professionnelles ou par celui des récits biographiques et/ou littérairesn, permet à ces paroles, à ces savoirs de l’intime et de l’expérience d’émerger, d’être entendus et rendus entendables. Nommons ici, notamment, l’indicible du naufrage, cette violence extrême, pour les morts et leur famille, pour les survivant·es, pour tous et toutes par l’absence de traces.
« Sur la mer, je n’ai jamais oublié cette histoire.
On était sur l’eau.
On était perdus pendant quatre jours au milieu de l’océan, entre la Libye et l’Italie.
Sans manger, sans boire, sans dormir.
On était 108 personnes et certaines sont décédées.
Si tu vois les gens mourir devant toi, toi aussi, tu attends ta mort.
Et ça, on ne peut jamais l’oublier.
Depuis ce jour-là, mon cerveau est parti loin.
Mon ami de mon village qui est parti sur la mer avec moi est décédé devant moi.
Il y en a beaucoup qui sont morts devant moi, mes amis.
Ça me rend fou parfois. »
Barry, 17 ans, atelier d’écriture, printemps 2023.
Crimes sans armes, sans procès, sans justice, sans répit. Quand les espaces le permettent, depuis l’écoute et les ancrages ethnographiques et artistiques, se partagent pourtant les peurs, les morts qui hantent, cette expérience de n’avoir aucune prise, de voir sa vie entre les mains de la mer-ogresse dont on sait qu’elle dévore sans laisser traces. D’avoir en soi la trace des englouti·es, de porter en soi cette horreur, cette violence, cette impuissance. Accompagner ces récits, c’est permettre à ces histoires de se transmettre, de devenir mémoires collectives. S’il s’agit de retrouver accès à la narration de soi, ces personnes, aux trajectoires multiples, nourries tant d’espoir que de chutes, sont les témoins des violences de nos politiques migratoires, leur parole dérange. Ils et elles sont les témoins que personne ne veut entendre. Ils et elles sont les témoins directs quand les corps et donc les traces ont disparu.
Assumer les fragments, archiver les bruits et les silences, consigner et transmettre les contre-récits, ces processus viennent fracturer les oublis, les indifférences, les prétendues évidences. Si l’intime est politique, si au travers des petites histoires se disent les dynamiques sociales, pour les exilé·es, prendre parole aujourd’hui est d’autant plus transgressif que leurs voix se perdent dans les déserts, les montagnes et les mers. Au travers de ces actes créatifs et créateurs s’énoncent des sujets en dehors des cadres qui leur sont en principe réservés. Leur parole « rompt le consensus », pour reprendre les mots de Rancièren, pour qui le sujet politique s’inscrit précisément dans cette parole de rupture.
Les chemins ethnographiques et artistiques, sans bien entendu qu’ils ne soient les seuls possibles et encore moins exempts de rapports de pouvoir, peuvent en certaines circonstances faire support, levier, contenant des histoires et des mémoires violentées. Le mot poésie retrouve ici son sens premier, du grec ancien poieīn, faire. La voie artistique, notamment, peut participer des espaces de réparation et de reconstruction de soi, mais aussi, par les mots, les gestes, les corps, les sons, les images mis en circulation dans les espaces publics, des processus de fracturation du récit dominant lorsqu’il s’agit de prendre place et de porter haut et fort, là même où elle n’est pas attendue, une parole de résistancen.
« Sur nos chemins, il y a la violence, la peur, la souffrance.
Il y a la solitude des parents, des frères perdus.
Ne pas savoir si…
We don’t know if they are alive or dead.
Il y a la fuite pour vivre, pour rester vivante.
Il y a le doute, l’attente.
Ne pas savoir si…
We don’t know if they are alive or dead.
Il y a des rencontres, des moments de soleil.
Il y a des lendemains.
Blessings, blessings, blessings.
Faire partie de la communauté des humains »
Texte collectif écrit en atelier avec des jeunes en demande de protection internationale, automne 2023.
Pour aller plus loin sur ces questions, d’autres articles sont disponibles sur : uclouvain.academia.edu/JacintheMazzocchetti
Adélaïde Gregorio Fins, « L’exil intime qui nous fonde », Carnets [En ligne], Deuxième série, n°10, 2017 (dernière consultation octobre 2024).
Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Stock, 2004.
Lire notamment le rapport du Conseil Supérieur de la Santé intitulé « Facteurs de fragilisation psychologique et de rétablissement chez les demandeurs de protection internationale », septembre 2024, disponible en ligne.
Maylis de Kerangal, Jour de ressac, Verticales, 2024, p. 128.
Adélaïde Gregorio Fins, op. cit.
À titre d’exemples, parmi mes expériences, voir l’ouvrage De l’exil à l’avenir. Recueil d’expertises et témoignages de terrain (2023), téléchargeable en ligne, le projet Semer des chemins et les ateliers co-animés avec René Beaulieu.
Jacques Rancière, Au bord du politique, Gallimard, 2004 [1998].
Voir notamment le seul en scène (Compagnie du Simorgh) et l’ouvrage remarquable Notre Soleil – par les côtes du Maghreb de Fran Kourouma (SAMSA Éditions, 2020).

