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Dossier

🌐 La protection des personnes dĂ©placĂ©es par le changement climatique au dĂ©fi du droit international

Marine Denis, docteure en droit public (UniversitĂ© Sorbonne Paris Nord) et juge assesseur HCR Ă  la Cour Nationale du Droit d’Asile

21-11-2024

Le dĂ©rĂšglement climatique entraine l’inhabitabilitĂ© de la planĂšte et provoquera de plus en plus de migrations. Une rĂ©alitĂ©, dĂ©jĂ , pour de nombreuses populations, contraintes de se dĂ©placer vers des territoires plus accueillants. Ce sont des dĂ©placements internes – à l’intĂ©rieur d’un mĂȘme pays − ou transfrontaliers. Adapter le droit international Ă  cette forme de migration collective, encadrer et protĂ©ger les dĂ©placé·es environnementaux·ales, implique de dĂ©terminer des responsabilitĂ©s, des protocoles de rĂ©paration et des formes d’accueil adaptĂ©es. Un chantier en cours qui consistera Ă  actualiser la Convention de GenĂšve en fonction des contextes climatiques.

En 2016, dans l’un de ses derniers ouvrages, Bruno Latour Ă©crivait : « Le nouveau rĂ©gime climatique balaye depuis longtemps toutes les frontiĂšres et nous expose Ă  tous les vents sans que nous puissions construire de murs contre ces envahisseurs-lĂ . Si nous voulons dĂ©fendre nos identitĂ©s, il va nous falloir identifier aussi ces migrants sans forme ni nation qu’on appelle climat, Ă©rosion, pollution, Ă©puisement des ressources, destruction des habitats. MĂȘme en scellant les frontiĂšres aux rĂ©fugiĂ©s sur deux pieds, jamais vous n’empĂȘcherez les autres de passern Â». La migration volontaire et forcĂ©e constitue un phĂ©nomĂšne aussi ancien que l’humanitĂ©. Lorsqu’elle repose sur une dĂ©marche volontaire, la migration rĂ©pond Ă  une volontĂ© d’amĂ©lioration des conditions sociales et Ă©conomiques. Face Ă  des persĂ©cutions, des conflits armĂ©s, des violations des droits humains ou des catastrophes naturelles, bien que forcĂ©e, elle devient une stratĂ©gie nĂ©cessaire de survie. Les personnes se trouvent alors dĂ©placĂ©es Ă  l’intĂ©rieur de leur propre pays, dans d’autres territoires transfrontaliers ou encore plus lointains.

Le phĂ©nomĂšne de la migration environnementale est souvent prĂ©sentĂ©, Ă  tort, comme une tendance nouvelle ou Ă  venir dans les prochaines dĂ©cenniesn. Les impacts du changement climatique et des dĂ©gradations environnementales sur les mouvements de populations constituent de nouveaux dĂ©fis au regard du droit international public et de la gouvernance mondiale des migrations. Les premiers travaux sur la migration liĂ©e aux dĂ©gradations environnementales ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s dans la sphĂšre environnementaliste onusienne, mais Ă©galement dans celle de la dĂ©fense, Ă  travers le dĂ©veloppement d’une approche sĂ©curitaire du risque environnementaln. La migration environnementale Ă©tait perçue par le Conseil de SĂ©curitĂ© des Nations Unies (CSNU) comme une menace pour la sĂ©curitĂ© humainen.

Les rĂ©flexions relatives Ă  la recherche d’une protection juridique et humanitaire ont toutefois Ă©mergĂ© plus tardivement et cela en raison d’enjeux terminologiques et d’écueils dans les rĂ©gimes de protection prĂ©vus par le droit international. Les termes « rĂ©fugié·es Â», « migrant·es Â» ou « personnes dĂ©placĂ©es Â» ont diffĂ©rentes significations en droit international et leur utilisation renvoie Ă  des rĂ©gimes de protection bien distincts. Le processus de qualification juridique est dĂ©terminant pour identifier les droits et le rĂ©gime de protection qui peuvent ĂȘtre appliquĂ©s. Le concept de « rĂ©fugié·e environnemental·e Â» coexiste avec celui de « rĂ©fugié·e Ă©cologique Â», les deux Ă©tant souvent assimilĂ©s. Toutefois pour certain·es auteur·ices, les personnes « rĂ©fugiĂ©es environnementales Â» font davantage rĂ©fĂ©rence aux victimes de dĂ©gradations purement environnementales liĂ©es Ă  des alĂ©as climatiques soudains et n’incluent pas nĂ©cessairement les personnes dĂ©placĂ©es pour cause de dĂ©gradations environnementales dont l’origine est anthropique [provoquĂ©e par l’action humaine], comme dans le cas de catastrophes industrielles ou sanitairesn.

Les catĂ©gories du droit qui existent Ă  ce jour prĂ©sentent trois scĂ©narios « classiques Â» de dĂ©placement : les personnes rĂ©fugiĂ©es fuyant une persĂ©cution humaine et se dĂ©plaçant en-dehors de leur État d’origine pour ĂȘtre protĂ©gĂ©es, les personnes dĂ©placĂ©es internes pour des raisons mixtes qui peuvent se cumuler et les personnes migrantes recherchant de meilleures conditions de vie par la migration interne ou transfrontaliĂšre. Les mouvements de population liĂ©s Ă  des facteurs d’origine environnementale peuvent avoir lieu au sein d’un mĂȘme État ou ĂȘtre transfrontaliers. Pour les juristes Christel Cournil et Benoit Mayer, le recours Ă  la qualification de rĂ©fugié·es environnementaux·ales demeure toutefois problĂ©matique en ce qu’elle « simplifie Â» la relation causale entre migration et environnement. La reprĂ©sentation de la migration environnementale dĂ©peinte sous la banniĂšre « rĂ©fugié·es environnementaux·ales Â» tend Ă  dĂ©crire les migrant·es environnementaux·ales comme des personnes en migration forcĂ©e, internationale et permanenten.

Or, la diversitĂ© des phĂ©nomĂšnes migratoires (migration Ă©conomique, Ă©vacuation, rĂ©installation) doit ĂȘtre Ă©galement prise en compte pour rĂ©flĂ©chir Ă  une protection et un accompagnement juridique adĂ©quats. À ce jour, il n’existe pas de chiffre Ă©tabli et prĂ©cis des dĂ©placements de population liĂ©s directement au changement climatique et aux dĂ©gradations environnementales. Une constante se dĂ©gage cependant : les dĂ©placements liĂ©s au changement climatique sont davantage internes − limitĂ©s au territoire d’un pays voire Ă  une Ă©chelle trĂšs locale − qu’internationaux. Les personnes qui se dĂ©placent pour des raisons environnementales et climatiques sont confrontĂ©es Ă  deux options : franchir une frontiĂšre ou rester Ă  l’intĂ©rieur de leur propre pays.

Les difficultĂ©s de quantification et de qualification du phĂ©nomĂšne de la migration environnementale se sont traduites par le recours au concept plus large de « dĂ©placements d’origine environnementale Â», utilisĂ© pour couvrir cette problĂ©matique. Dans cet article, il conviendra d’utiliser le concept de « dĂ©placé·es environnementaux·ales Â» qui permet d’éviter le qualificatif inadĂ©quat de « rĂ©fugié·es Â» et d’intĂ©grer l’ensemble des dĂ©placements de population liĂ©s Ă  des facteurs environnementaux, tels les catastrophes naturelles et les alĂ©as climatiques. Le recours au concept de « dĂ©placé·es environnementaux·ales Â» renvoie aux personnes forcĂ©es Ă  migrer de maniĂšre temporaire ou dĂ©finitive Ă  cause des transformations de l’environnement liĂ©es essentiellement aux changements climatiques. Les personnes se dĂ©placent en raison d’un environnement qui devient hostile et ne leur procure plus les ressources suffisantes pour survivre ou, dans d’autres cas extrĂȘmes, parce qu’elles risquent de voir leur lieu d’habitation disparaitre de maniĂšre durable.

En plus de clarifier les obligations climatiques des États afin de rĂ©duire les Ă©missions anthropiques de gaz Ă  effet de serre, cet avis pourrait, dans un plus long terme, permettre de dĂ©finir des « consĂ©quences juridiques pour les États qui, par leurs actions ou omissions ont causĂ© des dommages significatifs au systĂšme climatique Â».

L’enjeu terminologique est intrinsĂšquement liĂ© Ă  la recherche de responsabilitĂ©s et de protection effective. Ainsi, les dĂ©placements de population pour des raisons environnementales et climatiques interrogent la responsabilitĂ© de l’État sous divers aspects : sa responsabilitĂ© de protĂ©ger sa population, celle de respecter ses obligations en termes de rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, celle de respecter les conventions et textes relatifs aux droits humains dans un contexte de rĂ©installation planifiĂ©e ou de transplantation d’une partie de la population sur le territoire. Toutefois, la recherche d’une protection pour les personnes susceptibles de quitter un territoire devenant inhabitable en raison de facteurs climatiques extrĂȘmes (inondations, sĂ©cheresse, submersion) a mobilisĂ© les cadres de protection prĂ©vus dans le droit international des rĂ©fugié·es.

AdoptĂ©e par les États membres des Nations Unies et signĂ©e Ă  GenĂšve le 28 juillet 1951, soit bien avant la publication et diffusion de rapports scientifiques qui mettaient en lumiĂšre la part du facteur environnemental dans les migrations forcĂ©es, la Convention de GenĂšve n’a jamais Ă©tĂ© rĂ©ouverte ou ajustĂ©e pour intĂ©grer la diversification des causes et des trajectoires des mobilitĂ©s humaines. Par ailleurs, la Convention de GenĂšve est fondĂ©e sur une protection individuelle qui apparait inadaptĂ©e face aux dĂ©placements climatiques : la menace personnelle reste difficile Ă  Ă©tablir lors d’une catastrophe naturelle, comme l’attribution individuelle d’un statut face Ă  une mobilitĂ© collective souvent en urgence. L’absence du facteur environnemental Ă  l’article 1A de la Convention de GenĂšve rend difficile la caractĂ©risation d’une persĂ©cution environnementale. Par ailleurs, les catastrophes environnementales ne constituent pas des persĂ©cutions : si elles en ont la gravitĂ©, elles n’en ont pas la nature. Les catastrophes naturelles entrainent des violations des droits Ă©conomiques sans auteur volontairen. Enfin, l’octroi du statut de rĂ©fugié·e, conditionnĂ© au franchissement des frontiĂšres, est source d’exclusion des dĂ©placé·es environnementaux·ales puisque la plupart des dĂ©placements climatiques concernent des personnes dĂ©placĂ©es de façon interne Ă  un pays.

Face Ă  cet Ă©cueil juridique, nous assistons depuis une vingtaine d’annĂ©es Ă  de nombreuses tentatives d’interprĂ©tation extensive de la Convention de GenĂšve mais aussi d’impulsion pour la crĂ©ation de nouveaux textes. En 2019, une association d’étudiant·es juristes de l’UniversitĂ© du Vanuatu − pays particuliĂšrement touchĂ© par les dĂ©vastations liĂ©es au rĂ©chauffement climatique − a lancĂ© une campagne mondiale, Ă  la suite du Forum des Iles du Pacifique, en faveur d’un avis de la Cour internationale de Justice sur le changement climatiquen. DerriĂšre la demande d’avis consultatif rĂ©sidait l’objectif de dĂ©velopper un nouveau droit international intĂ©grant les obligations juridiques liĂ©es aux traitĂ©s environnementaux et aux droits humains. En s’appuyant sur cet avis, l’AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale des Nations-Unies dĂ©cida par consensus en mars 2023 de demander un avis consultatif Ă  la Cour relatif aux obligations qui incombent aux États Ă  l’égard des changements climatiquesn. En plus de clarifier les obligations climatiques des États afin de rĂ©duire les Ă©missions anthropiques de gaz Ă  effet de serre, cet avis pourrait, dans un plus long terme, permettre de dĂ©finir des « consĂ©quences juridiques pour les États qui, par leurs actions ou omissions ont causĂ© des dommages significatifs au systĂšme climatique Â» et aux États les plus vulnĂ©rables.

La procĂ©dure devant la Cour est encore actuelle et cet avis pourrait venir en soutien de l’AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale des Nations Unies et des États membres pour prendre des mesures audacieuses dans le contexte des nĂ©gociations climatiques. Bien que les migrations climatiques ne soient pas directement interrogĂ©es dans la demande d’avis consultatif, la rĂ©ponse de la Cour internationale de Justice pourrait alimenter de nouvelles pistes d’indemnisation et de protection pour les personnes dĂ©placĂ©es, environnementales et climatiques.

1

Bruno Latour, « L’Europe refuge Â», in Collectif, L’Âge de la RĂ©gression, Premier parallĂšle, 2017, p. 3.

2

Étienne Piguet, Antoine PĂ©coud, Paul de Guchteneire, « Changements climatiques et migrations : quels risques, quelles politiques ? Â» in L’Information gĂ©ographique, vol. 75, n°4, 2011, p. 86-87.

3

Adrien EstĂšve, « Preparing the French military to a warming world : climatization through riskification Â», in International Politics, vol. 58, n°4, 2021, p. 604-607.

4

Chris Methmann, Angela Oels, « From fearing to empowering climate refugees : governing climate-induced migration in the name of resilience Â» in Security Dialogue, vol. 46, n°1, 2015, p. 56-58.

5

Emnet Berhanu Gebre, La protection internationale des personnes déplacées en raison des changements climatiques, ThÚse de doctorat sous la direction de Jean-Marie Crouzatier, Université Toulouse 1 Capitole, 2016, p. 27.

6

Christel Cournil, Benoßt Mayer, Les migrations environnementales. Enjeux et gouvernance, Presses de Sciences Po, 2014, p. 28.

7

BĂ©rangĂšre Taxil, « La catĂ©gorisation du rĂ©fugiĂ© par la Convention de GenĂšve de 1951 : SĂ©same ouvre-toi ! Â», in Carole Billet, Estelle D’Halluin, BĂ©rangĂšre Taxil, La catĂ©gorisation des acteurs du droit d’asile, Mare & Martin, 2021, p. 39.

8

Kalinga Seneviratne, « University project was catalyst for key UN climate vote Â», University World News, 5 avril 2023. (DerniĂšre consultation le 30/07/2023)

9

Nations Unies, « L’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale demande Ă  la Cour internationale de Justice un avis consultatif sur les obligations des États Ă  l’égard des changements climatiques Â», compte-rendu AG/12497, 23/03/2023.

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