Le ZonneKlopper (ZK) tel quâil est aujourdâhui est nĂ© de deux dynamiques inter-collectifs parallĂšles, autour de lâhĂ©bergement dâurgence pour des personnes en situation de prĂ©caritĂ© et dâun projet dâoccupation nanti-capitaliste autogĂ©rĂ© qui sâappuie le plus possible sur lâhorizontalitĂ© et lâentraide. Au sein de cette ancienne usine cohabitent la ZK House, dĂ©diĂ©e Ă lâaccueil de personnes Ă la rue, principalement des Ăthiopiens de la communautĂ© Oromo, une « zone hĂ©bergement » oĂč habitent les personnes â aux profils variĂ©s â partie prenante du projet, et diffĂ©rents espaces partagĂ©s pour les activitĂ©s du collectif ouvertes Ă tou·tes. Cette cohabitation de la ZK House avec le projet politique du ZK est indubitablement lâune des spĂ©cificitĂ©s de ce lieu bruxellois. Confronté·es Ă de grandes diffĂ©rences au niveau des vĂ©cus, situations administratives, des rĂ©fĂ©rences culturelles, des engagements politiques ou encore des projets de vie, les co-habitant·es composent avec leurs idĂ©aux et leurs aspirations diverses, ils et elles font de leur mieux dans cette rencontre pour prendre soin de leurs relations, sans naĂŻvetĂ© mais sans renoncer Ă ce qui leur tient Ă cĆur. Pour Ă©voquer les formes et les difficultĂ©s de lâaccueil qui se pratique Ă la ZK House, nous avons rencontrĂ© une partie du « cercle de travail HĂ©bergement » : Jean-Baptiste et Michele, dâabord, et plus tard Alice, puis Omar en coup de vent, et enfin Paul, arrivĂ© en tout dernier pour leur rĂ©union hebdomadaire. Aperçu dans leurs mots des questions qui traversent cette expĂ©rience singuliĂšre.
Propos recueillis en juillet 2024 par HélÚne Hiessler pour Culture & Démocratie.
Pour vous, quâest-ce que lâaccueil inconditionnel ?
Jean-Baptiste : Ce serait lâaccueil de tout le monde, sans condition de temps, de culture, dâorigine, mais il nây a jamais de vĂ©ritable inconditionnalitĂ©. Il y a toujours une forme de limite dâespace, de temps, de profils. Dans les lieux comme le nĂŽtre, je pense que lâaccueil inconditionnel nâexiste pas.
Michele : Actuellement 3000 personnes en demande dâasile ne sont pas prises en charge par le systĂšme dâaccueil, et hors des chiffres officiels, il y a toutes les autres en marge, sous les radars. Impossible de savoir combien elles sont mais on peut imaginer que la demande est Ă©norme. Il y a vraiment une dĂ©faillance structurelle de lâaccueil. Aujourdâhui aucun squat ne peut imaginer ou se permettre lâaccueil inconditionnel. Seul un Ătat le pourrait.
Expliquez-moi le ZonneKlopper : qui vit là ? Quelles sont les différentes parties ?
Jean-Baptiste : ZonneKlopper (ZK) câest une occupation temporaire et un collectif. Le bĂątiment est celui des anciennes usines Van Roy [de dĂ©coration dâintĂ©rieur] qui a Ă©tĂ© rachetĂ© par le Foyer du Sud (les logements sociaux de Saint-Gilles et Forest) deux ans avant notre arrivĂ©e. Pendant le Covid, il y avait une crise de lâaccueil terrible. Beaucoup de personnes exilĂ©es Ă©taient Ă la rue. Deux dynamiques dâinter-collectifs se sont mises en place en parallĂšle : la campagne de rĂ©quisition solidaire â qui ouvrait des squats de 10 000 mĂštres carrĂ©s toutes les semaines â et ZonneKlopper, qui sâest organisĂ© autour de cette usine Van Roy. Une partie des appartements ont Ă©tĂ© ouverts pour accueillir des Ăthiopiens â des Amhariques au dĂ©part. TrĂšs rapidement, nos propriĂ©taires nous ont fait signer une convention pour cette partie du bĂątiment quâon appelle aujourdâhui la ZK House. Pour les 16 000 mĂštres carrĂ©s restĂ©s vides, le Foyer du Sud voulait faire un appel Ă projet. Mais comme on Ă©tait dĂ©jĂ dans une partie du bĂątiment, et pour Ă©viter de se retrouver en concurrence avec des grosses structures comme Communa ou Entrakt qui ont des Ă©quipes dont câest le mĂ©tier de rĂ©pondre Ă ce type dâappel, on a demandĂ© Ă Foyer du Sud de nous laisser le temps de prĂ©parer un dossier. Sâils lâaimaient, on investissait le reste du lieu. Sinon ce serait lâappel Ă projets. Ă ce moment-lĂ , plein dâassociations se sont regroupĂ©es de façon horizontale pour travailler Ă ce dossier. Finalement, Foyer du Sud nous a donnĂ© lâaval et on a signĂ© une nouvelle convention. Dans quelques mois, ça fera trois ans.
ZonneKlopper est aussi une ASBL organisĂ©e sur le modĂšle de la sociocratie, avec des cercles de travail. Le cercle « hĂ©bergement » existe depuis le dĂ©but. Contrairement au reste de ZK, la ZK House a le droit de demander des subsides. Sur le papier, on hĂ©berge des Oromos dâĂthiopie, maximum 25. Dans la pratique, câest diffĂ©rent : il y a parfois aussi des femmes, des enfants et des personnes dâautres cultures. En ce moment il y a des Palestinien·nes. On sâĂ©tait dit au dĂ©part que ces personnes ne pouvaient pas vivre ici dans la durĂ©e. Mais câest trĂšs compliquĂ© de mettre quelquâun Ă la rue. Finalement on pratique un accueil qui est plus inconditionnel dans la rĂ©alitĂ© que sur le papier.
Michele : Le rez-de-chaussĂ©e, câest lâespace commun et Ă vocation publique. Il y a une donnerie, un atelier vĂ©lo, une salle de concert avec un bar, un espace enfant, un atelier de bricolage solidaire, etc. Au premier Ă©tage et au deuxiĂšme il y a des espaces dâhabitation et des ateliers.
Jean-Baptiste : Dans lâespace dâhabitation, il y a une zone dĂ©limitĂ©e quâon appelle le sleeping, rĂ©servĂ©e Ă lâaccueil des ami·es et visiteur·ses, mais au fur et Ă mesure câest plutĂŽt devenu une partie de la ZK House, un dortoir pour des hommes cisgenre Ă la rue. En ce moment il y a un Belge, des Marocains et des Palestiniens. On parle des personnes « hĂ©bergĂ©es » pour celles de la ZK House et du sleeping, et des personnes « logĂ©es » pour celles qui vivent la partie habitation. Les personnes hĂ©bergĂ©es sont dans une situation prĂ©caire de par leur santĂ© mentale voire leurs traumatismes, et/ou par leur situation administrative. Contrairement aux « personnes logĂ©es », on ne leur demande ni un engagement dans le collectif, ni une participation aux frais de gaz, eau, Ă©lectricitĂ©, etc. Les personnes qui sont logĂ©es nâont pas forcĂ©ment de papiers mais on attend dâelles quâelles participent aux frais et au projet. On a un collectif ouvert : il suffit de venir Ă nos rĂ©unions et de payer la cotisation de 10 euros puis dâentrer dans un cercle de travail, mais tous les membres du collectif ne sont pas des habitant·es. Et personne nâest rĂ©munĂ©rĂ©.
Actuellement 3000 personnes en demande dâasile ne sont pas prises en charge par le systĂšme dâaccueil, et hors des chiffres officiels, il y a toutes les autres en marge, sous les radars. Impossible de savoir combien elles sont mais on peut imaginer que la demande est Ă©norme. Il y a vraiment une dĂ©faillance structurelle de lâaccueil.
Les personnes accueillies sont surtout des exilées ? Sont-elles impliquées dans le projet ?
Michele : Ce sont essentiellement des personnes « fragiles », sans papiers pour la plupart mais pas seulement. La ZK House est connue dans le milieu de lâaccueil, mĂȘme jusquâen Libye parait-il, comme la « Oromo House ». Mais sont aussi accueilli·es des Soudanais·es, des YĂ©menites : on ne fait pas de discrimination. Dans la premiĂšre vague il y avait pas mal de personnes coincĂ©es en Europe depuis des annĂ©es, en demande dâasile depuis 6, 7 ans, perdues dans les dĂ©marches administratives. Certaines avaient passĂ© des dizaines dâannĂ©es Ă la rue ou dans les squats et prĂ©sentaient des troubles, des addictions⊠Le lieu Ă©tait connu pour accueillir ces cas un peu problĂ©matiques, exclus des autres hĂ©bergements. Ăâa Ă©tĂ© un moment pas Ă©vident ici. Aujourdâhui, la plupart des gens hĂ©bergĂ©s sont de passage et visent le Royaume-Uni. Ce sont des jeunes de 20 Ă 25 ans. Les personnes qui restent plus longtemps (environ 5%) sont celles qui demandent lâasile ici ou en France.
Jean-Baptiste : Il y a eu plusieurs Ă©quipes en charge de lâhĂ©bergement. Beaucoup de personnes se sont Ă©puisĂ©es. Au dĂ©but de lâĂ©quipe actuelle, le fonctionnement du cercle de travail « hĂ©bergement » Ă©tait assez vertical pour rĂ©pondre Ă lâurgence. Entre-temps, on a beaucoup appris de nos erreurs, et on a rĂ©ussi Ă impulser une forme dâauto-organisation chez les personnes hĂ©bergĂ©es. Pour elles, dans leur situation de transmigration, ZK est juste un lieu de repos sur un trajet. Le projet et les aspirations anticapitalistes du collectif ne les intĂ©ressent pas forcĂ©ment. CâĂ©tait difficile de les intĂ©grer Ă la dynamique collective mais maintenant, on y arrive, notamment parce que certaines sont lĂ depuis longtemps. Sâil y avait un turnover constant, ce serait compliquĂ© â depuis 3 ans environ 1000 personnes sont passĂ©es par lĂ , mais certaines y sont depuis 2 ans. Et malgrĂ© la difficultĂ© dâintĂ©grer la communautĂ© hĂ©bergĂ©e aux activitĂ©s sur place, on vit quand mĂȘme ensemble. On partage Ă©normĂ©ment de moments.
Michele : Avec elles, on a pu tisser un lien de confiance. Câest vrai quâau dĂ©but on Ă©tait un peu rĂȘveurs, on se projetait dans les interactions, le partage, les AG, lâidĂ©e de faire ensemble des activitĂ©s, etc. Mais ça ne sâest pas mis en place. On mĂšne cĂŽte Ă cĂŽte des vies sĂ©parĂ©es. CâĂ©tait Ă©videmment naĂŻf et un peu arrogant de notre part de penser que des personnes rĂ©fugiĂ©es qui vivent une rĂ©alitĂ© totalement diffĂ©rente de la nĂŽtre pourraient sâengager dans notre projet anticapitaliste alors quâen en Ă©tant exclues, elles nâont mĂȘme pas la possibilitĂ© dâexpĂ©rimenter le systĂšme capitaliste.
Jean-Baptiste : Lâhiver il y a beaucoup plus de monde parce que les voies de traversĂ©es sont beaucoup plus dangereuses. On se retrouve parfois avec le double ou le triple du nombre de personnes, et il y a aussi plus de mineurs non accompagnĂ©s. La communautĂ© Oromo sâorganise de maniĂšre spĂ©cifique : les personnes les plus ĂągĂ©es ont gĂ©nĂ©ralement le leadership. Il arrive que des jeunes se rebellent mais il y a une culture du respect des plus anciens.
Ce sont essentiellement des personnes « fragiles », sans papiers pour la plupart mais pas seulement. La ZK House est connue dans le milieu de lâaccueil, mĂȘme jusquâen Libye parait-il, comme la « Oromo House ». Mais sont aussi accueilli·es des Soudanais·es, des YĂ©menites : on ne fait pas de discrimination.
Quelle est la spĂ©cificitĂ© du ZK par rapport Ă dâautres occupations et lieux dâaccueil ?
Jean-Baptiste : Nous ne sommes pas le seul lieu oĂč cohabitent des personnes avec et sans papiers. Mais notre taille, lâouverture sur le quartier, les ateliers, et puis aussi le projet, la pluralitĂ© et lâhorizontalitĂ© dans le collectif sont peut-ĂȘtre des choses qui font notre spĂ©cificitĂ©. Il y a eu des expĂ©riences qui ressemblaient Ă ZK comme le GesĂč Ă Saint-Josse il y a un peu plus de 10 ans mais qui Ă©tait peut-ĂȘtre moins dans une recherche dâhorizontalitĂ©. Je dis recherche parce quâici la pyramide se reforme constamment. Mais pour moi en tout cas câest trĂšs prĂ©cieux de pouvoir vivre avec des gens aussi diffĂ©rents en termes de classe sociale, dâorigine, dâĂąge, etc. Je vois le monde complĂštement diffĂ©remment. Beaucoup de choses de la vie capitaliste europĂ©enne sont devenues fades et futiles Ă mes yeux depuis que jâai accĂšs Ă cette multiculturalitĂ© et Ă cette diversitĂ©.
Michele : La perception de ce qui compte change quand tu vis aux cĂŽtĂ©s de personnes en situation dâextrĂȘme prĂ©caritĂ©. Il ressort un besoin dâautres vĂ©ritĂ©s. On traite souvent de questions sensibles et vitales, on entre dans une intimitĂ© poussĂ©e avec les gens. Mais câest vrai que câest fait avec une certaine simplicitĂ© et avec beaucoup de solidaritĂ© et dâautres valeurs qui, dans notre sociĂ©tĂ©, sont souvent trĂšs intellectualisĂ©es. Quand on sort de ce circuit-lĂ , dâune discussion avec les gars [les hommes hĂ©bergĂ©s dans la ZK House], et quâon retrouve la « sociĂ©tĂ© normale », on se dit que les gens sont fous ! Quelles sont nos valeurs ? OĂč les plaçons-nous ? Leur attitude nâest pas victimiste, du moins dans la communautĂ© que lâon hĂ©berge. On a appris beaucoup de leur maniĂšre de voir toujours un Ă©lan de vie dans ces situations dĂ©sespĂ©rantes.
Comment se passe lâaccueil ? Qui dĂ©cide qui accueillir ?
Jean-Baptiste : Les Oromos sont autonomes dans lâaccueil des personnes qui arrivent Ă la ZK House. Par exemple, rĂ©cemment, un Marocain a dĂ©barquĂ©, il a dormi deux jours dans leur salon, puis comme il nâĂ©tait pas Oromo ils lâont invitĂ© Ă aller dans lâautre partie du bĂątiment [le sleeping] pour que la responsabilitĂ© de son accueil revienne aux autres. Ă la derniĂšre AG on a dit quâon arrĂȘtait lâaccueil dans le sleeping mais ce nâest pas possible.
Pourquoi câest un problĂšme pour eux dâavoir de la mixitĂ© communautaire ?
Michele : Au-delĂ des conditionnements et du racisme sous-jacent quâon retrouve partout, il y a je crois la situation dâun peuple qui a Ă©tĂ© beaucoup discriminĂ© en Ăthiopie et qui, une fois en sĂ©curitĂ© ici, a beaucoup de mĂ©fiance.
Y a-t-il un rÚglement, une charte ? Qui en décide ?
Michele : Au dĂ©but il y avait des rĂšgles gĂ©nĂ©riques, un peu judĂ©o-chrĂ©tiennes comme ça. Une fois, pour Ă©viter de devoir expulser quelquâun, on a pensĂ© engager les personnes autour dâun contrat. CâĂ©tait des rĂšgles assez basiques que la team ZK House imaginait comme un petit « check-in » Ă lâarrivĂ©e : on le lisait ensemble, on le faisait signer et on le donnait. Mais on a finalement trouvĂ© ça trop contraignant et on a fini par rĂ©duire le truc à « pas de violence ».
Jean-Baptiste : Dans notre organisation, on Ă©tait un peu comme certaines sociĂ©tĂ©s dâAmĂ©rique du Nord organisĂ©es sans chef mais en cas de crise, une sorte de chef de guerre apparait, hyper vertical et coercitif. Ici, câest arrivĂ© quâon soit face Ă des situations de violence, ou Ă des personnes problĂ©matiques qui foutent le bordel partout. Alors le cercle hĂ©bergement se rĂ©unissait comme juge et chef, trĂšs verticalement. On dĂ©cidait et on disait aux gens quâils devaient partir. Au fur et Ă mesure on a compris que ça ne fonctionnait pas, et que si on voulait se sĂ©parer dâune personne problĂ©matique il fallait que ça vienne des gars. Or ça peut ĂȘtre compliquĂ© : certaines personnes problĂ©matiques, qui foutent vraiment le bordel sont protĂ©gĂ©es par la communautĂ©. Câest vraiment un jeu continuel de nĂ©gociation entre entre eux [les Oromos hĂ©bergĂ©s] et nous [les personnes logĂ©es].
Pour elles, dans leur situation de transmigration, ZK est juste un lieu de repos sur un trajet. Le projet et les aspirations anticapitalistes du collectif ne les intéressent pas forcément.
Comment sâorganise la vie quotidienne ?
Jean-Baptiste : Le cercle de travail hĂ©bergement se rĂ©unit tous les mardis. On est en connexion avec les personnes hĂ©bergĂ©es sur tout le cĂŽtĂ© logistique : la bouffe, le nettoyage des espaces, les rĂ©parations, les conflits. Et une fois par mois, il y a une grosse rĂ©union avec tout le monde, notamment pour expliquer le lieu aux nouveaux et pour attribuer des rĂŽles de rĂ©fĂ©rent·es. Pour eux, « rĂ©fĂ©rent » câest « chef », mais ce nâĂ©tait pas le but Ă la base. Autrement, il y a les soirĂ©es. Comme on a besoin dâargent, tous les deux ou trois mois, on organise une soirĂ©e de soutien. On fait beaucoup de rĂ©cup, avec lâassociation No Javel et plein dâautres, mais on a besoin dâĂ peu prĂšs 170 euros par semaine pour acheter les essentiels non pĂ©rissables comme de lâhuile, le sel, les pĂątes et de la viande hallal, car câest trĂšs compliquĂ© Ă trouver en rĂ©cup. Pour cet argent, on est dĂ©pendant·es dâun crowdfunding quâon a mis en place, de petites fondations alliĂ©es comme Marie-Jacob ou MycĂ©lium, et des soirĂ©es de soutien quâon organise avec elles, plus des donations sur un compte dĂ©diĂ©n.
Au dĂ©but de ZK, lâinter-squats et les No border nous ont reprochĂ© de faire de lâaccueil de personnes polytraumatisĂ©es, avec des problĂšmes dâaddiction notamment Ă lâalcool tout en organisant sur place des soirĂ©es avec bar ouvert. Mais toutes ne sont pas dans cette situation, et si on y rĂ©flĂ©chit, ce sont aussi des personnes qui nâont jamais accĂšs Ă nos fĂȘtes de personnes blanches. Avec lâalcool, les fins de soirĂ©e sont souvent problĂ©matiques, surtout avec les personnes qui ont des addictions, mais on trouve important quâelles puissent avoir accĂšs Ă cette culture sous-terraine que ce soit les cabarets queers, les concerts de noise, ou autre.
Michele : Dâailleurs le fait que notre culture de la fĂȘte soit liĂ©e Ă lâalcool ne pose pas de problĂšmes que pour eux !
Comment gérez-vous les problématiques de santé mentale ?
Jean-Baptiste : On a dĂ©jĂ refusĂ© pas mal de personnes avec des problĂ©matiques lourdes, mais certaines vivent ici longtemps. Il y a des limites au niveau interpersonnel et au niveau du collectif. Jâai lâimpression que les outils quâon pense en inter-squat sont adaptĂ©s pour les personnes comme nous, qui avons une culture squat et sommes ici par choix, mais pas pour les Oromos par exemple. Câest la mĂȘme chose pour nos outils de rĂ©solution de conflits : nos vĂ©cus et nos rĂ©fĂ©rences culturelles sont trĂšs diffĂ©rentes. Il faudrait un Ă©norme travail dâethnopsychiatrie pour trouver des processus de soin collectifs qui pourraient nous saisir collectivement.
Michele : Il faut mentionner quand mĂȘme le travail de MĂ©decins Sans FrontiĂšres (MSF) qui, depuis le Covid, fait un suivi de toutes les occupations et squats Ă Bruxelles, mĂ©dical, juridique et aussi psychologique. Mais la santĂ© mentale est un peu un tabou chez les gars. Câest stigmatisant. Les Ă©quipes de MSF essaient Ă travers les jeux, la patience, des cafĂ©s, du thĂ©, etc., dâentrer dans lâintimitĂ© et les traumas desquels les gars ne veulent pas parler. Nous, tou·tes seul·es, on est dĂ©passé·es par tout ça.
Jean-Baptiste : On avait aussi un partenaire au dĂ©but, le projet ARTHA, qui rĂ©unissait des Ă©quipes mobiles de Lama et de MĂ©decins du monde pour sâoccuper des addictions aux drogues de personnes en situation irrĂ©guliĂšre. Les personnes en parcours migratoires ont parfois des addictions particuliĂšres Ă des mĂ©dicaments quâon ne connait pas ici, et quâelles trouvent au parc Maximilien. La dĂ©marche de ces Ă©quipes mobiles Ă©tait de donner des ordonnances au lieu de les mettre en situation dâaller a au marchĂ© noir, pour pouvoir faire venir les personnes auprĂšs dâelles et entamer un suivi psy. Mais elles nous ont mises en garde : avec la possibilitĂ© dâobtenir une ordonnance, notre lieu risquait de devenir une zone de deal. CâĂ©tait une alternative infernale ! Et puis pour les personnes qui consommaient en plus de lâalcool, ces mĂ©dicaments prescrits sans suivi pour lâalcoolisme, ça nous paraissait compliquĂ©.
Michele : On les appelait quand il y avait un problĂšme. Les personnes accros Ă ces mĂ©dicaments Ă©taient surtout celles accueillies au dĂ©but, qui Ă©taient restĂ©es longtemps bloquĂ©es Ă la rue, sans rien faire. Aujourdâhui câest lâalcool qui est le plus problĂ©matique, et câest dâailleurs un problĂšme trĂšs rĂ©pandu, mais il nây a plus vraiment dâaddiction aux drogues dures.
Alice (qui vient dâarriver) : Nous on sâoccupe surtout des besoins primaires : manger, se loger, sâorienter pour les papiers, etc. En rĂ©alitĂ© toutes les personnes hĂ©bergĂ©es auraient besoin dâune aide psychologique, mais on nâest pas en mesure de la fournir vraiment.
On fait beaucoup de rĂ©cup […] mais on a besoin dâĂ peu prĂšs 170 euros par semaine pour acheter les essentiels non pĂ©rissables comme de lâhuile, le sel, les pĂątes et de la viande hallal, car câest trĂšs compliquĂ© Ă trouver en rĂ©cup. Pour cet argent, on est dĂ©pendant·es dâun crowdfunding quâon a mis en place, de petites fondations alliĂ©es comme Marie-Jacob ou MycĂ©lium, et des soirĂ©es de soutien quâon organise avec elles, plus des donations sur un compte dĂ©diĂ©n.
Quand il y a un incident qui nécessite de faire un choix, comment réagissez-vous ?
Jean-Baptiste : Jâai lâimpression quâon a tendance Ă voir les choses de maniĂšre sombre parce que ce sont des rĂ©alitĂ©s assez dures, mais jâobserve aussi quâĂ©tant nombreux·ses â selon les moments on est 100 personnes soudĂ©es Ă vivre ensemble â, on a plus de force pour accueillir ces problĂ©matiques, et on arrive Ă apporter un soutien que dâautres squats ne pourraient pas proposer. Ce nâest pas toujours le cas bien sĂ»r, mais il y a clairement des personnes qui se sont fait balader de squat en squat et qui ont pu rester un peu plus longtemps ici. Câest Ă©vident que dans un petit squat de vingt habitant·es, si 5 personnes ont de graves problĂ©matiques de santĂ© mentale, ça plombe le truc.
(Omar rejoint la tablĂ©e) Omar, partager cet espace avec toutes ces personnes qui ont choisi dâexpĂ©rimenter un autre mode de vie dans la sociĂ©tĂ© occidentale, quâest-ce que ça reprĂ©sente pour vous ?
Omar : Câest une bonne chose. Nous ne connaissons pas le pays, nous ne savons pas quoi faire et ils nous aident. Câest bien pour nous quâils soient lĂ . Eux et nous sommes diffĂ©rents, on a certaines connaissances, eux en ont dâautres, et câest super de les partager. Câest bien, le mĂ©lange des couleurs. Des gens venus de France, de Belgique, dâĂthiopie, dâAfrique de lâEst, de lâOuest, du Proche-Orient⊠Ici on a notre espace, une cuisine, un bon lit. Mais je suis bloquĂ© avec la commune de Forest et jâattends toujours mes documents. Que faire si on ne mâautorise pas Ă travailler ? Manger, boire, dormir ? Câest pourtant bon pour le gouvernement si je travaille parce quâalors je paierai des impĂŽts, je pourrai acheter moi-mĂȘme des vĂȘtements et de la nourriture. LĂ , je nâai rien. Je suis jeune et actif, câest du gĂąchis. Le problĂšme nâest pas de trouver du travail, mais on ne veut pas travailler au noir. Au dĂ©part je voulais aller au Royaume-Uni, mais on mâa proposĂ© de rester en Belgique. Jâaime bien ce pays, et on nous a promis de nous aider. On est finalement restĂ©s lĂ , mais on attend toujours.
« Que faire si on ne mâautorise pas Ă travailler ? Manger, boire, dormir ? Câest pourtant bon pour le gouvernement si je travaille parce quâalors je paierai des impĂŽts, je pourrai acheter moi-mĂȘmes des vĂȘtements et de la nourriture. LĂ , je nâai rien. Je suis jeune et actif, câest du gĂąchis. »
Avez-vous Ă cĆur de transmettre ce qui se passe ici, de raconter ? Gardez-vous des traces de tout ça ?
Alice : Des photos, des PV, mais qui sont plutĂŽt des outils pour nous. Il y a assez peu de traces. On lâa Ă©voquĂ© mais on ne prend pas forcĂ©ment le temps de le faire.
Jean-Baptiste : On aimerait pourtant. La question ne se pose pas forcĂ©ment pour lâhĂ©bergement en particulier mais pour ZonneKlopper en gĂ©nĂ©ral. Il y a beaucoup dâartistes, de jeunes Ă©tudiant·es en socio ou autre qui viennent et Ă©crivent sur nous, et ça pose parfois problĂšme. On a le sentiment quâil faudrait ne pas tarder Ă sâemparer de notre histoire et dâĂ©crire notre propre rĂ©cit. Jâai peur quâĂ la fin, il ne reste plus que ces mĂ©moires dâĂ©tudiant·es qui nâont passĂ© que trois jours ici. Cette question est touchy. Le « guichet des occupations temporaires », lancĂ© par Perspectives Bruxelles, nous a contacté·es. Il·elles voulaient tout savoir sur notre fonctionnement, mais nous on ne veut pas. Si câest pour servir des machines dĂ©gueulasses, des logiques de gentrification qui tuent le squat en lâinstitutionnalisant et en le faisant entrer dans la machine capitaliste, câest hors de question. Donc les archives, câest dĂ©licat. Câest une chose dâexpliquer comment on sâorganise, etc., mais on nâa aucune envie que ce soit rĂ©cupĂ©rĂ© par des instances comme celle-lĂ .
Avez-vous des liens avec dâautres lieux dâaccueil ? Des partenaires ?
Jean-Baptiste : Oui, on a besoin de faire du lien avec les autres squats et occups. Il y a eu deux soirĂ©es de soutien oĂč on a insistĂ© sur cette nĂ©cessitĂ©-lĂ . Ă la premiĂšre on a organisĂ© une table ronde de partage de pratiques et de problĂ©matiques. Ă la derniĂšre on a eu un temps oĂč chaque collectif venait se prĂ©senter et donner un peu sa mĂ©tĂ©o, expliquer « il y a une expulsion lĂ , une ouverture lĂ , on a besoin de cela, etc », dans le but de tisser un rĂ©seau entre occups et squats qui font de lâhĂ©bergement. Il y a ce mot « dâhĂ©bergement dâurgence » qui est dans lâair : on a vu que ça pouvait dire un peu tout et rien ! Ă Bruxelles, lâinter-squat est en bonne santĂ© : on est trĂšs soudé·es, on partage beaucoup de choses et on aimerait beaucoup plus insister sur le thĂšme de la lutte contre la crise de lâaccueil.
« ZK permet dâexpĂ©rimenter le fait de vivre ensemble en composant avec nos diffĂ©rentes cultures, communautĂ©s, histoires, etc. On a diffĂ©rentes Ă©chelles de privilĂšges ici, qui peuvent aussi parfois libĂ©rer du temps quâon peut mettre Ă contribution ailleurs. Vivre ici mâapporte beaucoup mĂȘme sâil y a une charge. »
Avec la perspective du changement climatique, il est indispensable de repenser lâhabitabilitĂ© partagĂ©e des territoires. Quâont Ă apprendre, Ă transmettre des expĂ©riences comme celle de ZonneKlopper dans ce contexte ?
Alice : ZK permet dâexpĂ©rimenter le fait de vivre ensemble en composant avec nos diffĂ©rentes cultures, communautĂ©s, histoires, etc. On a diffĂ©rentes Ă©chelles de privilĂšges ici, qui peuvent aussi parfois libĂ©rer du temps quâon peut mettre Ă contribution ailleurs. Vivre ici mâapporte beaucoup mĂȘme sâil y a une charge. Il y a un Ă©quilibre Ă trouver : câest important de maintenir la bonne santĂ© du collectif, dans lequel des personnes sont elles-mĂȘmes en difficultĂ©. Il faut faire cette balance entre poser des limites pour se prĂ©server et ouvrir grand les portes et les cĆurs au risque de se retrouver dĂ©bordé·es.
Michele : On essaie de compenser lâinjustice de notre sociĂ©tĂ©. On ne serait pas lĂ si tout allait bien. Lâaccueil et le secours interviennent du fait de la discrimination entre certaines personnes qui ont accĂšs Ă certains droits et dâautres pour qui ce nâest pas le cas, entre des citoyen·es de sĂ©rie A et dâautres de sĂ©rie B,C, D⊠Z. Ăa crĂ©e des dĂ©sĂ©quilibres, des extrĂȘmes dont on sâoccupe ici. Toutes les fragilitĂ©s et parcours de vie difficiles sont structurellement produits par notre sociĂ©tĂ© capitaliste dĂ©lirante.
Alice : Câest le constat de base qui nous amĂšne Ă cet endroit-lĂ , Ă vivre ensemble de cette façon. Câest une nĂ©cessitĂ©, et mĂȘme si câest bateau de dire ça, des choses magnifiques se passent dans la rencontre avec lâautre, et ça ça nâa pas de prix. On est une communautĂ© hyper mixte au-delĂ des personnes hĂ©bergĂ©es. On pourrait lâĂȘtre plus mais dĂ©jĂ , vivent ici des personnes cis, trans, queer, de diffĂ©rents Ăąges, origines sociales, statuts administratifs, cultures, etc. Et je me dis : si on y arrive ici, mĂȘme si parfois câest le bordel, comment le mettre en place Ă une Ă©chelle plus globale ?
Jean-Baptiste : Ici, lâentraide et la gratuitĂ© sont aussi trĂšs prĂ©cieuses. Vivre ici demande Ă©normĂ©ment de temps, on met beaucoup de trucs perso de cĂŽtĂ© mais en contrepartie, on peut aussi sortir de certaines logiques. Par exemple, depuis que je vis ici, je nâai quasiment plus de job alimentaire de merde. On sâest créé une sorte de mini sociĂ©tĂ©. En aidant dâautres gens, en retour, dâautres gens mâaident et ça marche mieux comme ça je pense. Cette dynamique de don contre don est trĂšs puissante Ă lâintĂ©rieur de ZK et aussi en inter-squats.
Michele : Il y a des aspects plus nĂ©gatifs, plus durs aussi, comme une certaine banalisation de la violence qui fait quâon devient un peu diffĂ©rent·es des autres gens. Le fait dâassister quotidiennement Ă de la violence sociale, dâĂȘtre confronté·es Ă des personnes qui ont vĂ©cu des trucs horribles, ou mĂȘme des situations qui se passent ici, ça devient un peu habituel, presque normal pour nous.
Ici, lâentraide et la gratuitĂ© sont aussi trĂšs prĂ©cieuses. Vivre ici demande Ă©normĂ©ment de temps, on met beaucoup de trucs perso de cĂŽtĂ© mais en contrepartie, on peut aussi sortir de certaines logiques.
Paul (qui vient dâarriver) : Au dĂ©part une partie du collectif ne voulait pas sâoccuper dâhĂ©bergement â Ă commencer par moi. Je faisais plutĂŽt partie du cĂŽtĂ© squat artistes, qui sâoccupait de la scĂšne, du public blanc anticapitaliste. Je pensais quâon nâĂ©tait pas capables dâassumer ça, quâon manquait dâoutils, quâon Ă©tait lĂ pour dâautres raisons. Câest avec le temps que câest venu. Ăa nous apprend notamment Ă sortir de notre zone de confort, Ă nous remettre en question, Ă arrĂȘter de fonctionner avec des bonnes intentions.
Michele : La lutte pour lâaccueil et pour la dignitĂ© de toutes les personnes, je la vois comme un Ă©lĂ©ment central de la lutte anticapitaliste. Je ne peux pas imaginer quâon fasse lâĂ©conomie de ça, surtout avec lâhorizon qui se dessine.
Vous disiez que les personnes sâinvestissent diffĂ©remment dans la vie collective entre les hĂ©bergé·es et les rĂ©sident·es. Ce que vous trouvez positif dans ce mode de vie, vous le dites depuis vos places de personnes investies dans le projet. En quoi vos positions diffĂšrent ?
Jean-Baptiste : Cette entraide et cette prĂ©caritĂ© â comme on dit pĂ©jorativement â sont pour nous choisies. On peut aussi parler de sobriĂ©tĂ© choisie, mais ces personnes sont venues pour autre chose. On a dĂ©cidĂ© de vivre en occupâ et de manger des poubelles mais ce nâest pas ce quâelles visent dans la vie. On peut idĂ©aliser notre mode de vie mais Omar, Ă cĂŽtĂ©, va nous dire « si câest pĂ©rimĂ©, câest bon pour la poubelle, je ne veux pas manger ça », il a dâautres aspirations dans la vie. Quelque chose dâimportant se joue lĂ , pas forcĂ©ment par rapport au capitalisme mais par rapport Ă lâĂtat. Souvent je rĂȘve que les personnes exilĂ©es deviennent anarchistes, quâon arrive Ă crĂ©er un petit monde oĂč on puisse nous-mĂȘmes prendre le rĂŽle de lâĂtat via des rĂ©seaux dâentraides. Beaucoup dâinitiatives voient le jour Ă Bruxelles qui pourraient donner une autonomie aux personnes exilĂ©es Ă lâĂ©gard de lâĂtat. On pourrait crĂ©er une mutuelle de santĂ© des personnes sans-papiers : une ASBL pourrait aider des personnes sans papiers Ă crĂ©er leur asso et lancer leur propre projet. Jâai lâimpression que câest une idĂ©e qui commence Ă germer dans certains collectifs de sans-papiers.
Le ZK nâest pas un squat, mais bien une occupation conventionnĂ©e. « Depuis plusieurs annĂ©es, il se dĂ©roule Ă Bruxelles une institutionnalisation des pratiques dâoccupations de bĂątiments vides. Des conventions entre les occupant·es et les propriĂ©taires peuvent ĂȘtre signĂ©es pour lĂ©galiser lâoccupation de bĂątiments squatĂ©s. Mais certaines communautĂ©s prĂ©carisĂ©es nâont pas accĂšs Ă ces conventions. MĂȘme si les conventions dâoccupation temporaires sont des concessions pour le mouvement squat par rapport Ă la propriĂ©tĂ© privĂ©e, elles permettent plus de stabilitĂ© pour les luttes et les communautĂ©s en prĂ©caritĂ© de logement », explique le cercle de travail HĂ©bergement.
Pour les personnes intéressées : zkhouseforest@proton.me

