La déshumanisation des exilé·es va de pair avec une prise en charge institutionnelle où s’exercent souvent plusieurs formes de violence : coloniale, genrée, sexiste… Femmes, hommes, LGBTI+, tout le monde est traité comme de la matière anonyme, indistincte. Un accueil digne de ce nom devrait être attentif aux différences et traduire ce soin dans la moindre de ses procédures, depuis l’écoute des histoires individuelles jusqu’à la mise en place d’infrastructures adaptées aux besoins spécifiques. Le care féministe indique la voie à suivre.Des lieux alternatifs existent, laboratoires d’un tel accueil inconditionnel, citoyen, adapté à tou·tes.
Cette contribution est passée par plusieurs étapes de relecture, commentaires, modifications avant de devenir ce que vous lisez à présentn. Car réfléchir à l’accueil inconditionnel en prenant en considération les expériences des personnes sexiséesn implique d’articuler des thématiques dont les enjeux sont souvent inscrits dans la violence. Ce qui suit est donc une ébauche sûrement imparfaite et qui saura s’enrichir de retours critiques. Elle vise à ce que nous nous posions collectivement certaines questions qui, je l’espère, pourront servir à appréhender plus facilement l’accueil inconditionnel.
L’accueil inconditionnel implique d’accueillir toutes les personnes qui en ont besoin, sans conditions, y compris de genre et de sexualité. Une inconditionnalité de l’accueil implique donc également un accompagnement adapté des personnes qui sortiraient du cadre des besoins considérés « normaux ». Par exemple, les personnes en situation de handicap, celles ayant subi des traumatismes sexuels, du racisme ou autre ont des vulnérabilités sortant des normes occidentales blanches valides cishétérosexuelles.
La dévalorisation et l’invisibilisation du travail de soin accompli majoritairement par les personnes sexisées ont menée les (éco)féministes matérialistesn à se réapproprier cette notion de soin (care). Et leurs réflexions autour des éthiques et pratiques du soin ont effectivement montré que ce travail de soin, dans le contexte des sociétés capitalistes patriarcales coloniales, favorise le groupe dominant − les hommes blancs occidentaux valides hétérosexuels cisgenres −, sans prendre en compte les autres formes de vulnérabilité des groupes marginalisés.
Cet article défend qu’il est nécessaire de s’appuyer sur les éthiques et pratiques féministes du care pour penser et organiser un dispositif d’accueil aspirant à l’inconditionnalité. Pour ce faire, la première partie analyse l’accompagnement des femmes par les centres d’accueil institutionnels (gouvernementaux et non-gouvernementaux), la seconde partie observe l’accueil des personnes LGBTI+ par ces mêmes institutions. La dernière partie se concentre sur l’accueil citoyen en partant de l’exemple d’un archipel d’accueil citoyen en région grenobloise.
Femmes et lieux d’accueil institutionnels
Dans les institutions d’accueil, les personnes sont normalement hébergées, nourries et accompagnées dans certaines de leurs démarches. Cependant, elles peuvent aussi subir de nombreuses violences institutionnelles et individuelles de la part des travailleur.ses et des autres personnes accueillies. La sociologue Jane Freedman, qui a mené des entretiens avec des femmes en migration dans des camps européens entre 2015 et 2017n, évoque notamment l’inadaptation aux besoins spécifiques des femmes des camps prévus par les États européens. En Grèce et en Italie notamment, celles-ci se retrouvent parfois à dormir avec des hommes qu’elles ne connaissent pas. Ces femmes développent aussi régulièrement des infections urinaires car le manque de toilettes non-mixtes les pousse à éviter d’y aller la nuit. De même, les offres de soin sont inadaptées aux corps menstrués, ce qui a pour conséquence que beaucoup de personnes développent des problèmes gynécologiques. D’autre part, les travailleur.ses ne sont pas ou peu formé.es à la détection de traumatismes liés à des violences sexistes et sexuelles, que les femmes subissent pourtant souvent au cours de leur parcours migratoire.
À l’inverse, les travailleur.ses deviennent parfois les agent.es d’une institution vectrice de violences structurelles. La géographe Camille Schmolln, qui a mené une enquête ethnographique auprès des femmes dans les centres d’accueil au sud de l’espace Schengen, analyse leurs conditions d’accueil. En tant qu’intermédiaires et médiateur·ices dans les procédures administratives des personnes en migration, les travailleurs et travailleuses sociales agissent sur, voire augmentent leur vulnérabilité psychologique. Ces travailleur.ses instaurent aussi parfois des « frontières morales » qui s’ancrent dans des binarités arbitraires et fictionnelles. Iels déterminent par exemple où se situe « la frontière entre migrants méritants et non méritants, vrai et faux réfugiés », mais aussi celle entre « la féminité et la masculinité légitimes » et illégitimes aux frontières (p. 136). Dans ce contexte moralisateur, les femmes racisées sont souvent soit infantilisées soit hypersexualiséesn.
Ces études rendent compte de l’inadaptation de l’accompagnement prévu par les institutions aux vulnérabilités des femmes. Les dispositifs d’accueil institutionnels ne partent pas des besoins des femmes pour les accueillir. Au contraire, les institutions peuvent elles-mêmes devenir vectrices de violences sexistes lorsque les femmes ne rentrent pas dans leurs normes.
La mise en place de ces dispositifs d’accueil différenciés n’empêche pas les violences cissexistes à l’égard des personnes accueillies, au contraire, elles peuvent même les encourager en les exposant et en laissant impunies les violences perpétrées à leur encontre.
Personnes LGBTI+ dans les lieux d’accueil institutionnels
Pour le droit internationaln, donc pour les institutions, les personnes reconnues comme LGBTI+ représentent une catégorie spécifique de réfugié·es qu’il est nécessaire d’accueillir distinctement, par le biais de procédures ou de camps différents. Si le but premier des procédures différenciées est de faciliter les demandes d’asile pour les personnes ayant subi des persécutions liées à leur orientation sexuelle et/ou identité de genre, il a été observé que, sur le terrain, elles entrainent une épreuve supplémentaire de crédibilitén. Par exemple, face aux agent·es de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), paradoxalement, les demandeur·ses d’asile LGBTI+ se retrouvent à devoir performer le statut de victime pour paraitre authentiques : iels apprennent à épurer leurs trajectoires migratoires, à témoigner de leur coming-out douloureux, à décrire les persécutions subies ou encore à incarner émotionnellement leur récit quand il est raconté à l’oral. Ces procédures peuvent entrer de manière violente dans les détails intimes de ces personnes, sans soin accordé à leurs vulnérabilités face à un dévoilement aussi grand – parfois après avoir dû se cacher toute leur vie pour se protéger. En outre, l’infinie multitude des identités de genres et sexuelles se retrouve réduite par la catégorisation occidentale LGBTI+. Or, les personnes accueillies sont contraintes à s’y inscrire pour pouvoir demander l’asile.
Au Kenya, une zone du camp de Kakuma est réservée aux personnes LGBTIn+. Si la volonté affichée est de mieux accueillir les personnes ayant fui leur pays d’origine à cause de persécutions liées à leur orientation sexuelle et/ou identité de genre, ce dispositif n’empêche pas les violences discriminatoires dans les faits.
Se retrouver dans cette zone signifie se rendre visible en tant que personne en marge des normes hétérosexuelles cisgenre. Les membres de QueersOfKakuman, un collectif militant né dans cette zone de non-mixité, témoignent d’attaques de la part de personnes extérieures au camp. Iels subissent des insultes, des coups – parfois armés −, des viols ou encore l’incendie volontaire de leurs baraquements. Malheureusement, ces attaques à répétition demeurent majoritairement impunies, voire encouragées par les autorités locales. En effet, plusieurs réfugié·es et demandeur·ses d’asile LGBTI+ expliquent subir des humiliations violentes (insultes, coups, violences sexualisées) lorsqu’iels sont en présence de représentant·es de l’autorité. Les violences à l’égard des personnes LGBTI+ ont été normalisées, en particulier suite au projet de loi de « protection de la famille » profondément anti-LGBT porté par le Premier ministre Peter Kaluma.
Ainsi, malgré une volonté d’accueil adapté, ces dispositifs institutionnels d’accueil différencié ne prennent par en considération des besoins des personnes. Sans compter que les institutions jouent un rôle normatif, imposant une catégorisation occidentale qui ne reflète pas l’ensemble des identités sexuelles et de genre pouvant exister. En outre, la mise en place de ces dispositifs d’accueil différenciés n’empêche pas les violences cissexistes à l’égard des personnes accueillies, au contraire, elles peuvent même les encourager en les exposant et en laissant impunies les violences perpétrées à leur encontre.
L’accueil non-institutionnel : l’archipel citoyen
Les chercheur.ses Cristina Del Biaggio, Karine Gatelier et Camille Noûs étudient le cas de la région grenobloise où un « archipel » citoyen s’est formé indépendamment des institutions face au constat de leurs manquementsn. L’archipel est composé d’une quinzaine de collectifs citoyens et coordonné par l’Association des Demandeurs d’Asile (ADA).
Dans ce dispositif, les personnes exilées sont soutenues à la fois par l’ADA − pour toutes les questions administratives ou juridiques − et par les citoyen.nes qui les hébergent − pour tout ce qui relève de l’accès à la nourriture, aux transports, à l’apprentissage du français, etc. En proposant de répondre aux besoins exprimés par chaque personne accueillie, ce dispositif met en pratique le soin tel qu’abordé par les féministes. Aucune étude n’a été faite pour enquêter sur les violences sexistes au sein de ce dispositif et il y a toujours un risque que certains biais persistent. Cependant, pratiquer l’accueil en partant des besoins des personnes concernées limite déjà les risques de perpétuer les violences sexistes.
Cet exemple de l’archipel grenoblois laisse penser qu’accorder un soin adapté à chaque personne accueillie est une étape essentielle à la mise en pratique d’une forme d’accueil aspirant à l’inconditionnalité. De plus, l’archipel grenoblois représente un contre-exemple à l’idée que l’accueil relèverait seulement des institutions. En effet, les situations de violence vécues par les personnes sexisées lorsqu’elles sont accompagnées par ces institutions prouvent que ces dernières demeurent inadaptées à l’accueil de personnes qui ne sont pas des hommes cis-genres, hétérosexuels, valides : les violences sexistes continuent à être perpétrées à travers elles, puisque les personnes accueillies sont contraintes d’intégrer les normes sexuelles et de genre catégorisées par les textes de loi et reconnues par les sociétés occidentales. Face au constat que les institutions façonnent et sont façonnées par les sociétés occidentales coloniales patriarcales capitalistes, peut-on espérer l’intégration de pratiques féministes du soin dans leurs dispositifs d’accueil ? Avons-nous besoin de ces institutions pour d’ores et déjà pratiquer un accueil aspirant à l’inconditionnalité ?
Merci à toutes les personnes ayant pris le temps de m’accompagner, notamment Hélène et Cristina.
Ce terme englobe toutes les personnes subissant le sexisme structurel (femmes et personnes LGBTI+). Voir Juliet Drouar Sortir de l’hétérosexualité, Binge Audio (2021).
Dont notamment Joan Tronto, Sandra Laugier, Janet Biehl, Elizabeth Carlassare, Émilie Hache. [Lire à ce sujet les chapitres/ mots clés « Écoféminismes » et « Care » de Neuf essentiels pour des politiques culturelles réparatrices, Culture & Démocratie, 2023, p. 79-96, NDLR].
Jane Freedman, « Violences de genre et “crise” des réfugié.es en Europe », Mouvements, 2018, vol.1, n° 93.
Camille Schmoll, Les damnées de la mer. Femmes et frontière en méditerranée, La Découverte, 2020.
Ibid., p. 146 : « L’essentialisation et l’infantilisation ainsi opérées participent en creux à la construction d’un stéréotype de la migrante méritante et chaste. Tantôt victimes, tantôt putains, tantôt victimes et putains, les femmes font l’objet d’une intense stigmatisation, au croisement de la “race” et du genre. »
Voir la convention de Genève de 1951.
Voir le travail du géographe Florent Chossière, qui a mené une enquête ethnographique dans une association d’accompagne- ment des personnes demandant l’asile en France pour des persécutions liées à l’orientation sexuelle, l’identité ou l’expression de genre-sexe.
Voir les plans de l’UNHCR : Kakuma Refugee Camp and Kalobeyei Integrated Settlement.
Voir MigrationControl.info : « Ongoing violent attacks on LGBTI+ asylum seekers and refugees at Kakuma refugee camp, Kenya » (25/08/2023).
Cristina del Biaggio, Karine Gatelier, Camille Noûs, « Les territoires accueillants à l’épreuve de l’inconditionnalité de l’accueil. L’exemple de Grenoble », Migrations Société, 185/3, 2021.

