Lorsque nous avons demandĂ© Ă Sylvie, de la Maison SĂ©same Ă Herzeele, si lâĂ©quipe avait Ă cĆur de transmettre leur expĂ©rience dâaccueil, elle nous a parlĂ© de lâimportant travail menĂ© dans ce sens par Toiles, rĂ©seau de maisons accueillantes, un projet qui a justement germĂ© au sein de la Maison de Herzeele, et qui avait Ă©tĂ© aussi mentionnĂ© par Benjamin Stahl de La Trame Ă Die. Depuis 2022, il fĂ©dĂšre en France une trentaine de lieux dâaccueil de personnes exilĂ©es du type de ceux qui nous ont intĂ©ressĂ©s dans ce dossier â des « expĂ©riences dâaccueil en collectif […] bien diffĂ©rentes de lâhĂ©bergement citoyen, des squats ou des centres dâhĂ©bergement [officiels] ». Le rĂ©seau organise un partage de savoirs et de savoir-faire entre ces lieux, des retours dâexpĂ©rience, des outils, qui sont aussi transmis Ă des projets « en cours ». Il Ćuvre donc Ă sa maniĂšre Ă la transmission et au « faire trace » de ces expĂ©riences singuliĂšres tendant Ă une inconditionnalitĂ© de lâaccueil. Marianne Bonnet et Laura Houis reviennent pour nous sur la genĂšse du projet et ce qui lâanime aujourdâhui.
Quâest-ce que le rĂ©seau Toiles et comment a-t-il vu le jour ?
Câest en juin 2021, aprĂšs plusieurs mois de bĂ©nĂ©volat Ă la Maison SĂ©same Ă Herzeele prĂšs de Dunkerque quâest venue lâidĂ©e de rĂ©fĂ©rencer les lieux semblables Ă cette maisonn. Face Ă des questionnements dâĂ©quipe rĂ©pĂ©tĂ©s, des situations spĂ©cifiques au quotidien de ce projet, nous nous sommes retrouvé·es bien seul·es Ă imaginer des rĂ©ponses. On sâest alors dit que dâautres lieux existaient et devaient se poser les mĂȘmes questions, avec les mĂȘmes enjeux, rĂ©ussites, difficultĂ©s. Nous avions entendu parler de maisons Ă Calais et aussi des Refuges Solidaires Ă Briançon, de la maison Bessouillie, du squat Marcel, de la communautĂ© EmmaĂŒs Roya, et peu Ă peu nous avons identifiĂ© dâautres lieux Ă Paris, Ă Nantes, etc. Nous avons donc dĂ©cidĂ© de nous y rendre avant tout pour comprendre comment ils sâĂ©taient organisĂ©s, rencontrer leurs Ă©quipes, et peut-ĂȘtre tisser des liens dans lâidĂ©e de pouvoir sâentraider et se soutenir dans nos expĂ©riences dâaccueil en collectif avec leurs nombreuses spĂ©cificitĂ©s â bien diffĂ©rentes de lâhĂ©bergement citoyen, des squats ou des centres dâhĂ©bergement du DNA (dispositif national dâaccueil).
Comment avez-vous procédé pour identifier les maisons à travers la France ?
Câest grĂące Ă nos contacts et au bouche-Ă -oreille, ainsi quâĂ des recherches en ligne que nous avons pu identifier diffĂ©rentes maisons aux frontiĂšres franco-anglaise, franco-italienne et franco-espagnole. Via des recherches sur internet, nous avons dĂ©couvert des projets qui se sont avĂ©rĂ©s parfois plus Ă©loignĂ©s de celui dont on Ă©tait familier·es Ă la base, mais qui ont permis par la suite une inter-connaissance respective bĂ©nĂ©fique. Nous avons visitĂ© une dizaine de maisons, principalement aux frontiĂšres, ainsi quâĂ Paris et Ă Nantes.
Le plus surprenant a Ă©tĂ© quâon ne connaissait pas les quelques lieux qui existaient Ă Calais, pourtant Ă 40 km de la Maison SĂ©same ! On sâest vite rendu compte des similitudes avec ces projets, qui accueillent principalement des personnes bloquĂ©es Ă la frontiĂšre franco-britannique. Lors de deux rencontres en particulier â la premiĂšre Ă la maison Maria Skobtsova (qui hĂ©berge des femmes et enfants) et la deuxiĂšme Ă Ăcarts (qui accueille des hommes seuls) â, nous avons senti une connexion trĂšs forte avec les Ă©quipes : les discussions ont durĂ© des heures. Nous avons eu envie de nous revoir, de nous connaitre davantage : nous avions rompu lâisolement de nos expĂ©riences respectives, ce dont, Ă peine sorti·es du confinement, nous avions tou·tes grand besoin.
Qui compose le réseau Toiles ?
Le rĂ©seau Toiles est une association créée en avril 2022, avec un conseil dâadministration (CA) composĂ© majoritairement de reprĂ©sentant·es des maisons accueillantes (habitant·es, Ă©quipes ou administrateur·ices des maisons), mais aussi de personnes ayant une expĂ©rience passĂ©e dans un de ces lieux et souhaitant sâinvestir dans le projet du RĂ©seau. Notre texte fĂ©dĂ©rateur regroupe les Ă©lĂ©ments qui font lâidentitĂ© de chaque maison et que nous partageons entre nos diffĂ©rents lieux. Il est remis Ă jour annuellement et prĂ©sentĂ© aux projets qui souhaitent nous rejoindre. Il ne sâagit pas de correspondre Ă tout mais de se retrouver majoritairement dans les valeurs qui y sont inscrites.
Toiles accueille aussi des projets dits Ă©mergents, encore en construction et partageant les mĂȘmes valeurs, qui ont le plus souvent entendu parler du rĂ©seau par des partenaires opĂ©rationnels ou financiers, des acteurs associatifs locaux ou dâautres maisons membres. Actuellement nous comptons plus dâune trentaine de projets, dont une petite dizaine dits Ă©mergents, une quinzaine en fonctionnement, et quelques-uns qui nâaccueillent momentanĂ©ment plus mais continuent de nous partager leurs retours dâexpĂ©rience sur lâaccueil. Ă travers Toiles, nous souhaitons partager lâensemble des expĂ©riences des maisons dans diffĂ©rentes situations, y compris celles qui mĂšnent Ă la dĂ©cision de ne plus accueillir.
Chaque maison a ses propres pratiques et la majoritĂ© existaient avant Toiles. Notre souhait nâest pas dâhomogĂ©nĂ©iser les pratiques ou dâidentifier LA bonne Ă appliquer partout, mais bien de sâentraider, dâapprendre des un·es et des autres, de rĂ©flĂ©chir ensemble. Chaque territoire a ses particularitĂ©s. Le projet sâattache Ă soutenir la gestion, le fonctionnement des lieux Ă travers des temps de rencontres thĂ©matiques, par le partage dâoutils et la mise Ă disposition dâun extranet, de livrets recensant les bonnes pratiques inter-maisons, de soutenir les activitĂ©s des maisons et de les visibiliser.
Le réseau Toiles dénonce un manque de dispositifs publics de prise en charge des personnes exilées et en particulier de personnes à besoins spécifiques comme les femmes, les enfants, les MENA en recours, etc.
Que signifie pour vous « accueil inconditionnel » ?
La majoritĂ© de personnes accueillies dans ces lieux nâont pas accĂšs Ă des places dâhĂ©bergement via le DNA ou le 115 [numĂ©ro dâurgence sociale], qui pourtant est censĂ© ĂȘtre la solution dâhĂ©bergement dâurgence inconditionnel, mais que lâon sait ĂȘtre saturĂ© dans la majoritĂ© des villes en France. Lâaccueil inconditionnel, câest la raison dâĂȘtre des maisons accueillantes puisquâelles ouvrent leurs portes aux personnes exilĂ©es ne bĂ©nĂ©ficiant pas de place dans le dispositif national dâĂtat, comme les mineur·es non-accompagné·es (MENA) en recoursn, les personnes en cours de rĂ©gularisation, etc. Cela veut aussi dire quâĂ lâinverse dâun Cada [centre dâaccueil pour demandeur·ses dâasile], la fin de lâaccueil nâest pas fixe (sauf sur les zones frontiĂšres oĂč les personnes sont en mouvement) et chacun·e peut envisager la suite de son parcours selon sa temporalitĂ©.
Le rĂ©seau Toiles dĂ©nonce un manque de dispositifs publics de prise en charge des personnes exilĂ©es et en particulier de personnes Ă besoins spĂ©cifiques comme les femmes, les enfants, les MENA en recours, etc. Ces projets rĂ©pondent Ă ce manque avec leurs moyens, en accueillant les personnes quelle que soit leur situation administrative. Bien entendu chaque lieu travaille ensuite, en interne ou avec des partenaires, pour lâaccompagnement administratif, sans quoi dâautres solutions dâhĂ©bergement ne sont pas envisageables. Les seules limites Ă lâaccueil sont la capacitĂ© des lieux Ă sâadapter aux vulnĂ©rabilitĂ©s des personnes et la disponibilitĂ© de places car les demandes sont nombreuses.
Y a-t-il un Ă©changes de savoirs et savoir-faire entre les maisons du rĂ©seau ? Avec les lieux dâaccueil hors rĂ©seau ?
Il y a en effet un Ă©change de savoir-faire entre les maisons, concernant la gestion des bĂ©nĂ©voles, du salariat, la recherche de financements, les rĂšglements intĂ©rieurs, les enjeux de sĂ©curitĂ© sur les lieux, les rĂ©glementations sur lâaccueil en collectif, la spĂ©cificitĂ© dâaccueillir Ă une frontiĂšre, celle dâaccueillir des MENA en recours, etc. Lâensemble de ces sujets sont traitĂ©s, discutĂ©s lors de rencontres, et si le besoin se fait sentir, nous tentons dâapporter des rĂ©ponses par la crĂ©ation dâoutils recensant des exemples de bonnes pratiques. Il y a aussi des Ă©changes avec des lieux dâaccueil hors rĂ©seau, notamment des colocations partagĂ©es, des associations qui hĂ©bergent dans des appartements dispersĂ©s, de lâaccueil temporaire ou intercalaire, sur des sujets prĂ©cis qui intĂ©ressent et peuvent inspirer lâensemble des projets.
En tant que rĂ©seau, nous sommes en lien avec dâautres collectifs â comme A4 n(Association dâaccueil en agriculture et en artisanat) ou Caracol (Colocations temporaires, multiculturelles & solidaires) â dont les retours dâexpĂ©rience nous permettent dâappuyer notre structuration interne, faire Ă©voluer nos pratiques, nos missions, mĂȘme si les questions qui se posent Ă nous ne sont pas les mĂȘmes.
Ăa sâapparente Ă du travail de pair Ă pair inter-maisons : chacun·e est expert·e de son expĂ©rience et peut la partager aux futurs accueillant·es.
Recevez-vous beaucoup de demandes dâaccompagnement de personnes souhaitant « ouvrir » des lieux dâaccueil ?
Nous avons rĂ©guliĂšrement des demandes dâaccompagnement pour le montage ou lâouverture de lieux dâaccueil. La majoritĂ© viennent de groupes de personnes dĂ©jĂ engagĂ©es par le passĂ© dans des associations de soutien aux personnes exilĂ©es, voire ayant eu des expĂ©riences dâhĂ©bergement collectif ou citoyen, qui souhaitent ouvrir un lieu. Certaines nous contactent avant mĂȘme dâĂȘtre constituĂ©es en association et dâautres lorsquâelles rencontrent des difficultĂ©s pour accĂ©der Ă un lieu ou Ă des financements, ou un autre type de blocage. Toiles offre un espace de discussion, de partage de visions entre les porteur·ses du projet imaginĂ© et lâĂ©quipe, qui a une vue dâensemble des maisons existantes. Le rĂ©seau met en lien des projets Ă©mergents avec des lieux dĂ©jĂ ouverts qui ont tel ou tel point commun et peuvent les soutenir par leurs retours dâexpĂ©rience. Ăa sâapparente Ă du travail de pair Ă pair inter-maisons : chacun·e est expert·e de son expĂ©rience et peut la partager aux futurs accueillant·es. Nous ne nous positionnons pas comme structure accompagnatrice de projets mais plutĂŽt comme un interlocuteur ressource sur des thĂ©matiques prĂ©cises par la mise en lien avec des personnes ou des projets, et par la mise Ă disposition dâoutils partagĂ©s.
Documentez-vous ce qui se passe dans ces maisons ? Sous quelle(s) forme(s) ?
Nous alimentons un document de suivi des projets, pour savoir quelles ont Ă©tĂ© les demandes faites au rĂ©seau, nous sommes en lien rĂ©guliers avec certains, dâautres moins. Nous nâavons pas un fichier qui documente ce qui se passe dans les lieux au sens de quel public est hĂ©bergĂ©, quelles sont les Ă©quipes en place, quels Ă©vĂšnements ont organisĂ© les maisons, quels sont leurs financements, etc. Nous travaillons des thĂ©matiques tout au long de lâannĂ©e et les maisons participent si elles le souhaitent. Cela nous permet dâavoir une idĂ©e gĂ©nĂ©rale des enjeux auxquels les maisons font face. Tous les documents internes Ă l’association sont accessibles au CA et Ă lâĂ©quipe salariĂ©e, mais nous ne mentionnons pas lâadresse des lieux sur nos documents et veillons Ă y anonymiser toute information sensible.
Les dérÚglements climatiques ont un impact direct sur les réalités migratoires. Quelle place pour des lieux comme les maisons accueillantes dans ce contexte ?
Nous commençons tout juste Ă tisser des lien avec dâautres rĂ©seaux et souhaitons favoriser ce partage notamment avec des projets de pairs Ă travers lâEurope ou au-delĂ . Par exemple, au Mexique, sur les routes migratoires menant aux Ătats-Unis, les casas del migrantes existent depuis de nombreuses annĂ©es et possĂšdent certains savoir-faire que nous nâavons pas. Nous remarquons que la particularitĂ© des lieux dĂ©pend du contexte national et des politiques en place lĂ oĂč les projets existent. MalgrĂ© tout, la santĂ© et la gestion des bĂ©nĂ©voles, par exemple, sont des enjeux partagĂ©s. Sur la criminalisation des lieux, certains sont habituĂ©s Ă des pratiques diffĂ©rentes selon les pays (il est intĂ©ressant de regarder du cĂŽtĂ© de la GrĂšce ou de lâItalie par exemple) mais la question se pose aussi en France, oĂč les projets situĂ©s Ă la frontiĂšre britannique sont davantage criminalisĂ©s que dâautres. Il est intĂ©ressant de se questionner sur le pouvoir des collectivitĂ©s locales Ă ce niveau.
Voir dans le prĂ©sent dossier lâentretien « La Maison SĂ©same : âComme un phare dans la tempĂȘteâ ».
Les jeunes non accompagné·es dont la minoritĂ© est contestĂ©e Ă lâissue de lâĂ©valuation sociale peuvent introduire un recours auprĂšs de la justice de paix, Ă lâissue duquel leur minoritĂ© sera â ou non â lĂ©galement reconnue, leur ouvrant le droit Ă une prise en charge par les dispositifs de protection de lâenfance. Ce recours peut prendre de plusieurs semaines Ă plusieurs mois, pendant lesquels ces jeunes ne sont pas pris·es en charge par lesdits dispositifs. [NDLR]
Voir dans ce dossier lâentretien avec Idriss Yousif Abdalla Abaker (A4) « Ceux qui traversent la mer connaissent la terre ».
