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Dossier

🌐 Un rĂ©seau de maisons accueillantes

Laura Houis et Marianne Bonnet, réseau Toiles (Réseau des maisons accueillantes)

08-11-2024

Lorsque nous avons demandĂ© Ă  Sylvie, de la Maison SĂ©same Ă  Herzeele, si l’équipe avait Ă  cƓur de transmettre leur expĂ©rience d’accueil, elle nous a parlĂ© de l’important travail menĂ© dans ce sens par Toiles, rĂ©seau de maisons accueillantes, un projet qui a justement germĂ© au sein de la Maison de Herzeele, et qui avait Ă©tĂ© aussi mentionnĂ© par Benjamin Stahl de La Trame Ă  Die. Depuis 2022, il fĂ©dĂšre en France une trentaine de lieux d’accueil de personnes exilĂ©es du type de ceux qui nous ont intĂ©ressĂ©s dans ce dossier – des « expĂ©riences d’accueil en collectif […] bien diffĂ©rentes de l’hĂ©bergement citoyen, des squats ou des centres d’hĂ©bergement [officiels] Â». Le rĂ©seau organise un partage de savoirs et de savoir-faire entre ces lieux, des retours d’expĂ©rience, des outils, qui sont aussi transmis Ă  des projets « en cours Â». Il Ɠuvre donc Ă  sa maniĂšre Ă  la transmission et au « faire trace Â» de ces expĂ©riences singuliĂšres tendant Ă  une inconditionnalitĂ© de l’accueil. Marianne Bonnet et Laura Houis reviennent pour nous sur la genĂšse du projet et ce qui l’anime aujourd’hui.

Qu’est-ce que le rĂ©seau Toiles et comment a-t-il vu le jour ?
C’est en juin 2021, aprĂšs plusieurs mois de bĂ©nĂ©volat Ă  la Maison SĂ©same Ă  Herzeele prĂšs de Dunkerque qu’est venue l’idĂ©e de rĂ©fĂ©rencer les lieux semblables Ă  cette maisonn. Face Ă  des questionnements d’équipe rĂ©pĂ©tĂ©s, des situations spĂ©cifiques au quotidien de ce projet, nous nous sommes retrouvé·es bien seul·es Ă  imaginer des rĂ©ponses. On s’est alors dit que d’autres lieux existaient et devaient se poser les mĂȘmes questions, avec les mĂȘmes enjeux, rĂ©ussites, difficultĂ©s. Nous avions entendu parler de maisons Ă  Calais et aussi des Refuges Solidaires Ă  Briançon, de la maison Bessouillie, du squat Marcel, de la communautĂ© EmmaĂŒs Roya, et peu Ă  peu nous avons identifiĂ© d’autres lieux Ă  Paris, Ă  Nantes, etc. Nous avons donc dĂ©cidĂ© de nous y rendre avant tout pour comprendre comment ils s’étaient organisĂ©s, rencontrer leurs Ă©quipes, et peut-ĂȘtre tisser des liens dans l’idĂ©e de pouvoir s’entraider et se soutenir dans nos expĂ©riences d’accueil en collectif avec leurs nombreuses spĂ©cificitĂ©s − bien diffĂ©rentes de l’hĂ©bergement citoyen, des squats ou des centres d’hĂ©bergement du DNA (dispositif national d’accueil).

Comment avez-vous procĂ©dĂ© pour identifier les maisons Ă  travers la France ?
C’est grĂące Ă  nos contacts et au bouche-Ă -oreille, ainsi qu’à des recherches en ligne que nous avons pu identifier diffĂ©rentes maisons aux frontiĂšres franco-anglaise, franco-italienne et franco-espagnole. Via des recherches sur internet, nous avons dĂ©couvert des projets qui se sont avĂ©rĂ©s parfois plus Ă©loignĂ©s de celui dont on Ă©tait familier·es Ă  la base, mais qui ont permis par la suite une inter-connaissance respective bĂ©nĂ©fique. Nous avons visitĂ© une dizaine de maisons, principalement aux frontiĂšres, ainsi qu’à Paris et Ă  Nantes.
Le plus surprenant a Ă©tĂ© qu’on ne connaissait pas les quelques lieux qui existaient Ă  Calais, pourtant Ă  40 km de la Maison SĂ©same ! On s’est vite rendu compte des similitudes avec ces projets, qui accueillent principalement des personnes bloquĂ©es Ă  la frontiĂšre franco-britannique. Lors de deux rencontres en particulier − la premiĂšre Ă  la maison Maria Skobtsova (qui hĂ©berge des femmes et enfants) et la deuxiĂšme Ă  Écarts (qui accueille des hommes seuls) −, nous avons senti une connexion trĂšs forte avec les Ă©quipes : les discussions ont durĂ© des heures. Nous avons eu envie de nous revoir, de nous connaitre davantage : nous avions rompu l’isolement de nos expĂ©riences respectives, ce dont, Ă  peine sorti·es du confinement, nous avions tou·tes grand besoin.

Qui compose le rĂ©seau Toiles ?
Le rĂ©seau Toiles est une association créée en avril 2022, avec un conseil d’administration (CA) composĂ© majoritairement de reprĂ©sentant·es des maisons accueillantes (habitant·es, Ă©quipes ou administrateur·ices des maisons), mais aussi de personnes ayant une expĂ©rience passĂ©e dans un de ces lieux et souhaitant s’investir dans le projet du RĂ©seau. Notre texte fĂ©dĂ©rateur regroupe les Ă©lĂ©ments qui font l’identitĂ© de chaque maison et que nous partageons entre nos diffĂ©rents lieux. Il est remis Ă  jour annuellement et prĂ©sentĂ© aux projets qui souhaitent nous rejoindre. Il ne s’agit pas de correspondre Ă  tout mais de se retrouver majoritairement dans les valeurs qui y sont inscrites.
Toiles accueille aussi des projets dits Ă©mergents, encore en construction et partageant les mĂȘmes valeurs, qui ont le plus souvent entendu parler du rĂ©seau par des partenaires opĂ©rationnels ou financiers, des acteurs associatifs locaux ou d’autres maisons membres. Actuellement nous comptons plus d’une trentaine de projets, dont une petite dizaine dits Ă©mergents, une quinzaine en fonctionnement, et quelques-uns qui n’accueillent momentanĂ©ment plus mais continuent de nous partager leurs retours d’expĂ©rience sur l’accueil. À travers Toiles, nous souhaitons partager l’ensemble des expĂ©riences des maisons dans diffĂ©rentes situations, y compris celles qui mĂšnent Ă  la dĂ©cision de ne plus accueillir.
Chaque maison a ses propres pratiques et la majoritĂ© existaient avant Toiles. Notre souhait n’est pas d’homogĂ©nĂ©iser les pratiques ou d’identifier LA bonne Ă  appliquer partout, mais bien de s’entraider, d’apprendre des un·es et des autres, de rĂ©flĂ©chir ensemble. Chaque territoire a ses particularitĂ©s. Le projet s’attache Ă  soutenir la gestion, le fonctionnement des lieux Ă  travers des temps de rencontres thĂ©matiques, par le partage d’outils et la mise Ă  disposition d’un extranet, de livrets recensant les bonnes pratiques inter-maisons, de soutenir les activitĂ©s des maisons et de les visibiliser.

Le réseau Toiles dénonce un manque de dispositifs publics de prise en charge des personnes exilées et en particulier de personnes à besoins spécifiques comme les femmes, les enfants, les MENA en recours, etc.

Que signifie pour vous « accueil inconditionnel Â» ?
La majoritĂ© de personnes accueillies dans ces lieux n’ont pas accĂšs Ă  des places d’hĂ©bergement via le DNA ou le 115 [numĂ©ro d’urgence sociale], qui pourtant est censĂ© ĂȘtre la solution d’hĂ©bergement d’urgence inconditionnel, mais que l’on sait ĂȘtre saturĂ© dans la majoritĂ© des villes en France. L’accueil inconditionnel, c’est la raison d’ĂȘtre des maisons accueillantes puisqu’elles ouvrent leurs portes aux personnes exilĂ©es ne bĂ©nĂ©ficiant pas de place dans le dispositif national d’État, comme les mineur·es non-accompagné·es (MENA) en recoursn, les personnes en cours de rĂ©gularisation, etc. Cela veut aussi dire qu’à l’inverse d’un Cada [centre d’accueil pour demandeur·ses d’asile], la fin de l’accueil n’est pas fixe (sauf sur les zones frontiĂšres oĂč les personnes sont en mouvement) et chacun·e peut envisager la suite de son parcours selon sa temporalitĂ©.
Le rĂ©seau Toiles dĂ©nonce un manque de dispositifs publics de prise en charge des personnes exilĂ©es et en particulier de personnes Ă  besoins spĂ©cifiques comme les femmes, les enfants, les MENA en recours, etc. Ces projets rĂ©pondent Ă  ce manque avec leurs moyens, en accueillant les personnes quelle que soit leur situation administrative. Bien entendu chaque lieu travaille ensuite, en interne ou avec des partenaires, pour l’accompagnement administratif, sans quoi d’autres solutions d’hĂ©bergement ne sont pas envisageables. Les seules limites Ă  l’accueil sont la capacitĂ© des lieux Ă  s’adapter aux vulnĂ©rabilitĂ©s des personnes et la disponibilitĂ© de places car les demandes sont nombreuses.

Y a-t-il un Ă©changes de savoirs et savoir-faire entre les maisons du rĂ©seau ? Avec les lieux d’accueil hors rĂ©seau ?
Il y a en effet un Ă©change de savoir-faire entre les maisons, concernant la gestion des bĂ©nĂ©voles, du salariat, la recherche de financements, les rĂšglements intĂ©rieurs, les enjeux de sĂ©curitĂ© sur les lieux, les rĂ©glementations sur l’accueil en collectif, la spĂ©cificitĂ© d’accueillir Ă  une frontiĂšre, celle d’accueillir des MENA en recours, etc. L’ensemble de ces sujets sont traitĂ©s, discutĂ©s lors de rencontres, et si le besoin se fait sentir, nous tentons d’apporter des rĂ©ponses par la crĂ©ation d’outils recensant des exemples de bonnes pratiques. Il y a aussi des Ă©changes avec des lieux d’accueil hors rĂ©seau, notamment des colocations partagĂ©es, des associations qui hĂ©bergent dans des appartements dispersĂ©s, de l’accueil temporaire ou intercalaire, sur des sujets prĂ©cis qui intĂ©ressent et peuvent inspirer l’ensemble des projets.
En tant que rĂ©seau, nous sommes en lien avec d’autres collectifs − comme A4 n(Association d’accueil en agriculture et en artisanat) ou Caracol (Colocations temporaires, multiculturelles & solidaires) − dont les retours d’expĂ©rience nous permettent d’appuyer notre structuration interne, faire Ă©voluer nos pratiques, nos missions, mĂȘme si les questions qui se posent Ă  nous ne sont pas les mĂȘmes.

Ça s’apparente Ă  du travail de pair Ă  pair inter-maisons : chacun·e est expert·e de son expĂ©rience et peut la partager aux futurs accueillant·es.

Recevez-vous beaucoup de demandes d’accompagnement de personnes souhaitant « ouvrir Â» des lieux d’accueil ?
Nous avons rĂ©guliĂšrement des demandes d’accompagnement pour le montage ou l’ouverture de lieux d’accueil. La majoritĂ© viennent de groupes de personnes dĂ©jĂ  engagĂ©es par le passĂ© dans des associations de soutien aux personnes exilĂ©es, voire ayant eu des expĂ©riences d’hĂ©bergement collectif ou citoyen, qui souhaitent ouvrir un lieu. Certaines nous contactent avant mĂȘme d’ĂȘtre constituĂ©es en association et d’autres lorsqu’elles rencontrent des difficultĂ©s pour accĂ©der Ă  un lieu ou Ă  des financements, ou un autre type de blocage. Toiles offre un espace de discussion, de partage de visions entre les porteur·ses du projet imaginĂ© et l’équipe, qui a une vue d’ensemble des maisons existantes. Le rĂ©seau met en lien des projets Ă©mergents avec des lieux dĂ©jĂ  ouverts qui ont tel ou tel point commun et peuvent les soutenir par leurs retours d’expĂ©rience. Ça s’apparente Ă  du travail de pair Ă  pair inter-maisons : chacun·e est expert·e de son expĂ©rience et peut la partager aux futurs accueillant·es. Nous ne nous positionnons pas comme structure accompagnatrice de projets mais plutĂŽt comme un interlocuteur ressource sur des thĂ©matiques prĂ©cises par la mise en lien avec des personnes ou des projets, et par la mise Ă  disposition d’outils partagĂ©s.

Documentez-vous ce qui se passe dans ces maisons ? Sous quelle(s) forme(s) ?
Nous alimentons un document de suivi des projets, pour savoir quelles ont Ă©tĂ© les demandes faites au rĂ©seau, nous sommes en lien rĂ©guliers avec certains, d’autres moins. Nous n’avons pas un fichier qui documente ce qui se passe dans les lieux au sens de quel public est hĂ©bergĂ©, quelles sont les Ă©quipes en place, quels Ă©vĂšnements ont organisĂ© les maisons, quels sont leurs financements, etc. Nous travaillons des thĂ©matiques tout au long de l’annĂ©e et les maisons participent si elles le souhaitent. Cela nous permet d’avoir une idĂ©e gĂ©nĂ©rale des enjeux auxquels les maisons font face. Tous les documents internes Ă  l’association sont accessibles au CA et Ă  l’équipe salariĂ©e, mais nous ne mentionnons pas l’adresse des lieux sur nos documents et veillons Ă  y anonymiser toute information sensible.

Les dĂ©rĂšglements climatiques ont un impact direct sur les rĂ©alitĂ©s migratoires. Quelle place pour des lieux comme les maisons accueillantes dans ce contexte ?
Nous commençons tout juste Ă  tisser des lien avec d’autres rĂ©seaux et souhaitons favoriser ce partage notamment avec des projets de pairs Ă  travers l’Europe ou au-delĂ . Par exemple, au Mexique, sur les routes migratoires menant aux États-Unis, les casas del migrantes existent depuis de nombreuses annĂ©es et possĂšdent certains savoir-faire que nous n’avons pas. Nous remarquons que la particularitĂ© des lieux dĂ©pend du contexte national et des politiques en place lĂ  oĂč les projets existent. MalgrĂ© tout, la santĂ© et la gestion des bĂ©nĂ©voles, par exemple, sont des enjeux partagĂ©s. Sur la criminalisation des lieux, certains sont habituĂ©s Ă  des pratiques diffĂ©rentes selon les pays (il est intĂ©ressant de regarder du cĂŽtĂ© de la GrĂšce ou de l’Italie par exemple) mais la question se pose aussi en France, oĂč les projets situĂ©s Ă  la frontiĂšre britannique sont davantage criminalisĂ©s que d’autres. Il est intĂ©ressant de se questionner sur le pouvoir des collectivitĂ©s locales Ă  ce niveau.

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Les jeunes non accompagné·es dont la minoritĂ© est contestĂ©e Ă  l’issue de l’évaluation sociale peuvent introduire un recours auprĂšs de la justice de paix, Ă  l’issue duquel leur minoritĂ© sera − ou non − lĂ©galement reconnue, leur ouvrant le droit Ă  une prise en charge par les dispositifs de protection de l’enfance. Ce recours peut prendre de plusieurs semaines Ă  plusieurs mois, pendant lesquels ces jeunes ne sont pas pris·es en charge par lesdits dispositifs. [NDLR]

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Voir dans ce dossier l’entretien avec Idriss Yousif Abdalla Abaker (A4) « Ceux qui traversent la mer connaissent la terre Â».

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Journal 59
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