Rim Idmiloud a une formation de travailleuse sociale. Cofondatrice du collectif Rockin’Squat, elle s’y occupe de l’accompagnement social et du lien avec l’extérieur (politiques, institutions, etc.) : « À Rockin’Squat chacun·e a un rôle en fonction de ses compétences et savoirs. » Depuis septembre, le collectif est installé à Woluwé-Saint-Pierre, mais au printemps, c’est dans le grand bâtiment qu’il occupait rue du Trône que nous avons rencontré Rim. Dans cet ancien home Orpéa, futur centre d’accueil Fedasil (!), le collectif a subi plusieurs tentatives d’expulsion musclées. Mais le collectif Rockin’Squat est bien organisé et ses soutiens sont nombreux. Rim nous parle ici de son histoire et de cette expérience singulière de vie en communauté.
Propos recueillies en juin 2024 par Hélène Hiessler pour Culture & Démocratie.
Comment s’est formé Rockin’Squat ?
L’histoire du collectif est lié à celle d’une occupation encadrée par Chez nous/Bij Ons. Depuis 2008, l’association faisait de l’accueil de jour pour personnes sans chez-soi – à l’époque c’était surtout des personnes en situation de précarité, pas forcément sans papiers. J’ai rejoint l’équipe au moment où elle décidait d’ouvrir un premier squat pour faire face au problème structurel de logement et j’y ai travaillé pendant une dizaine d’années. Entre-temps les occupations encadrées par l’asso se sont multipliées et cette activité a pris le dessus sur l’accueil de jour. L’équipe fonctionnait beaucoup en autogestion, avec un CA plutôt effacé. Puis il y a eu un changement de CA et un nouveau manager, qui a décidé qu’on devait laisser tomber les occupations et se concentrer sur l’accueil de jour de personnes qui avaient « la volonté de s’en sortir ». Avec mon collègue Naël, on a alors négocié notre départ et repris l’une des occupations dont Chez Nous/Bij Ons se retirait, celle du bâtiment de la FGTB où habitaient des mamans seules et leurs enfants. J’ai alors réalisé la violence qu’on exerçait, en tant qu’association, sur les personnes et communautés que l’on encadrait : seule une association était considérée légitime pour parler avec les propriétaires tandis que ces mères de famille très autonomes, qui vivaient ensemble et élevaient leurs enfants de la meilleure des façons, n’avaient aucun droit de parole. On a donc créé ensemble une forme juridique qui pourrait négocier et signer un bail : l’asbl Rockin’Squat. Mais cette signature n’a finalement jamais eu lieu : la FGTB estimait que l’association, puisqu’elle venait d’être créée, n’était pas assez sérieuse.
Par la suite j’ai fait le choix de vivre avec ces familles et de continuer à défendre leurs droits. Comme habitante, j’ai pu voir comment mon statut, les rapports, les regards ont changé : j’ai pris encore plus conscience de la violence qu’on exerce sur ces personnes. Le collectif est malgré tout resté pendant deux ans dans ce bâtiment avant d’en être finalement expulsé. Pour trouver des lieux, l’accès au cadastre n’est plus possible, on fonctionne par le bouche-à-oreille, on repère les bâtiments vides et on se renseigne sur les propriétaires. Nos cibles ne sont pas choisies au hasard : la FGTB utilise les sans-papiers comme mascottes, et la propriétaire du bâtiment qu’on a occupé par la suite à Watermael-Boitsfort est la Société de l’exploitation minière au Congo – or la majorité des mamans du collectif étaient Congolaises.
Au départ nous n’étions que deux personnes non précaires avec papiers à avoir fait le choix de vivre là. Avec cette mixité aujourd’hui il y a plus de ressources.
Qui fait partie du collectif d’habitant·es aujourd’hui ? Quelle est la spécificité de cette occupation ?
Au début, on était 30, majoritairement des mamans congolaises avec enfants qui étaient restées ensemble suite à l’expulsion d’une précédente occupation et à la dispersion des hommes. Après celui de la FGTB, notre second bâtiment à Watermael-Boitsfort, propriété de la Société de l’exploitation minière au Congo, était plus grand, alors le groupe s’est élargi et est devenu plus mixte. Puis on s’est installé·es ici, rue du Trône où, pour la première fois, on a réussi à obtenir une convention de deux ans. Par la suite, le propriétaire a obtenu un permis d’urbanisme pour faire des travaux et nous allons bientôt déménager – malgré ça il y a déjà eu plusieurs tentatives violentes de nous expulser. Aujourd’hui, le collectif est composé d’un peu plus de 80 personnes, dont au moins trente enfants. Il y a autant de femmes que d’hommes, dont des papas : nous avons trois familles non monoparentales.
La particularité, c’est que grâce à la convention d’occupation, on a pu mettre des espaces à disposition d’autres collectifs. L’ouverture vers l’extérieur à des personnes issues d’autres milieux, non précarisées, qui se sont intéressées à ce genre d’habitat puis l’ont intégré, a fait qu’aujourd’hui il y a une réelle mixité. Au départ nous n’étions que deux personnes non précaires avec papiers à avoir fait le choix de vivre là. Avec cette mixité aujourd’hui il y a plus de ressources, ce qui nous permet de mieux accueillir. Ces personnes qui nous rejoignent ne le font pas sans raison : elles s’occupent beaucoup des enfants, de leur scolarité, elles vont aux réunions scolaires qui ne sont pas forcément accessibles aux mamans ne maitrisant pas les codes, etc. La dynamique a changé dans le bon sens. Les personnes qui ont choisi d’habiter là sont minoritaires – on est à peu près 8 sur les 50 adultes –, mais c’est une bonne chose car il y a toujours une forme de domination. Jusque-là cette cohabitation reste positive.
L’objectif est de rester ouvert à toutes les personnes précarisées, qui ont le souhait de vivre avec nous ou qui atterrissent ici faute de choix. Une fois dans la communauté par contre, il n’y a plus d’inconditionnalité : les règles de la vie en commun s’imposent. La présence d’enfants, qui ont besoin de calme et de sérénité, augmente ces règles.
Que signifie pour vous « accueil inconditionnel » ?
Pour moi, l’accueil inconditionnel s’applique au tout début, c’est l’absence de condition d’accès : une personne qui se présente et qui a besoin d’un endroit où loger est acceptée d’office. Après, on vit en communauté, une communauté qui a ses règles. On aimerait bien que les personnes qui s’ajoutent au groupe s’y intègrent et s’approprient le projet, mais ça reste un souhait, pas une condition. L’objectif est de rester ouvert à toutes les personnes précarisées, qui ont le souhait de vivre avec nous ou qui atterrissent ici faute de choix. Une fois dans la communauté par contre, il n’y a plus d’inconditionnalité : les règles de la vie en commun s’imposent. La présence d’enfants, qui ont besoin de calme et de sérénité, augmente ces règles, et ne pas les respecter peut mener à une exclusion. Je pense aux personnes avec de graves problèmes de santé mentale.
Un exemple : il y a quelques semaines, un homme s’est présenté. En fait de se présenter, il a quasiment cassé la porte, est entré avec beaucoup de violence et a déclaré : « Que vous le vouliez ou non, je reste ici. » Or même s’il y a des places, nous sommes menacé·es d’expulsion. C’est compliqué d’accueillir de nouvelles personnes quand on risque à tout moment d’être mis·es dehors. En parlant, on découvre qu’il est Gazaoui, qu’il vient de demander l’asile en Belgique, qu’on le lui a refusé et qu’il a passé quatre nuits dehors. Cet homme qui a réussi à fuir la guerre, qui a laissé sa famille sous les bombes, qui est arrivé ici on ne sait comment, pour découvrir qu’il n’a aucun droit : on comprend qu’il ait envie de tout casser ! Bon : on l’héberge, il prend une douche, il se repose, et on se dit que 3-4 jours plus tard il sera toujours temps de discuter et d’expliquer comment on fonctionne. Mais entre-temps on s’est rendu compte qu’il était traumatisé, paranoïaque et violent. Un jour, dans un moment de crise, il est allé chercher un couteau dans la cuisine et s’en est pris à deux habitant·es. On a beau comprendre l’état dans lequel il est – à sa place, nous aussi on aurait envie de tout bruler –, pour nous, l’inconditionnalité de l’accueil s’arrête avec le danger pour soi ou pour les autres : nous voulons un accueil digne, sécurisé pour toutes et tous.
Ça pose la question de ce que l’on peut offrir, de jusqu’où on peut aller. D’habitude, les changements d’habitant·es, les départs et les arrivées se font d’une manière très lente, au rythme d’une personne ou famille tous les six mois. Ça fait cinq ans que le collectif existe, qu’on est ensemble, et c’est la première fois cette année que nous accueillons de nouvelles personnes inconnues tous les jours. La communauté n’a plus le temps d’accueillir, d’accompagner, d’expliquer comme on le faisait avant – en inscrivant les enfants des nouvelles familles à l’école par exemple. Actuellement, il y en a énormément. Les gens sont venus, on leur a donné des chambres, et c’est tout : on était en incapacité d’accueillir vraiment.
Pourtant c’est très important pour notre équilibre aussi. À un moment on s’est retrouvé·es avec une maman seule et ses cinq enfants de 10 ans à 1 an et demi, que le Samusocial avait mis·es dehors. Trois des enfants, dont le plus âgé, sont en situation autistique et les autres ont des troubles comportementaux. Nous les avons mis en lien avec des écoles spécialisées mais la liste d’attente est très longue et la priorité va aux familles belges. Le fait que ces personnes n’aient pas de papier rendait tout très compliqué, et cette femme n’avait aucune perspective de régularisation de sa situation. Par contre, elle avait encore une carte de séjour valable en Espagne. Sans qu’on sache pourquoi, elle voulait rester en Belgique – on a soupçonné une menace de placement de ses enfants. Et c’est vrai que lors de son passage chez nous, on a clairement perçu un problème : elle buvait beaucoup et ne préparait jamais à manger, les enfants étaient livrés à eux-mêmes, tout le temps enfermés. Nos enfants ont plein d’activités, et les bénévoles qui s’en occupent ont essayé de les intégrer à différents groupes mais en vain. Ils ne communiquaient que par la violence, étaient nus tout le temps, faisaient leurs besoins n’importe où. Plus personne ne pouvait vivre à leur étage. On s’inquiétait beaucoup pour cette famille et on sentait qu’on n’avait pas la capacité de s’en occuper – à part passer de temps en temps et leur préparer à manger –, mais on se disait que si la mère se retrouvait seule avec les enfants, ce serait pire. Finalement, on a réussi à la convaincre de retourner en Espagne. Un assistant social a tout pris en mains pour que, arrivée là-bas, la famille soit accueillie correctement, que les enfants réintègrent l’école. On a constitué une cagnotte pour payer leurs billets d’avion, et on lui a donné 500 euros pour qu’elle n’arrive pas sans rien. Mais si elle était restée là, sans aucune perspective, on aurait sans doute fini par l’exclure.
Ça fait cinq ans que le collectif existe, qu’on est ensemble, et c’est la première fois cette année que nous accueillons de nouvelles personnes inconnues tous les jours. La communauté n’a plus le temps d’accueillir, d’accompagner, d’expliquer comme on le faisait avant.
À qui appartient ce bâtiment ?
À Cofinimmo, une société qui possède un grand parc immobilier. Elle louait à Orpea qui en a fait un home privé mais a dû fermer pour faillite. Le bail emphytéotique a ensuite été cédé à un entrepreneur, qui lui-même sous-loue le bâtiment à Fedasil. Lui paie sans doute le même loyer qu’Orpea, donc 40 000 euros par mois, et Fedasil paye 109 000 euros par mois. Et c’est Fedasil qui veut nous expulser aujourd’hui pour pouvoir mettre le bâtiment aux normes et y accueillir des demandeur·ses d’asile. Mais Fedasil ne veut pas être mêlé à notre expulsion et n’était pas présent à l’audience de la justice de paix. Si on avait réussi à citer Fedasil, la discussion aurait été différente : on parle d’un organisme publique qui met des gens à la rue pour pouvoir en accueillir d’autres. Pourtant on avait en mains le contrat de bail qu’un journaliste de Médor a trouvé, d’ailleurs du personnel de Fedasil et de la Croix-Rouge vient régulièrement faire des repérages, mais devant la justice de paix l’entrepreneur a nié et la juge n’a pas reconnu la pièce. Elle a maintenu que la situation était celle d’un propriétaire privé qui perdait de l’argent du fait de la détention de son bien, alors qu’il n’est pas responsable de la crise du logement. Elle a donc rendu un un jugement d’expulsion, suite auquel lui a activé les gros bras. On a fait appel pour temporiser, mais en septembre on ne sera déjà plus là. On a eu la chance de trouver un autre bâtiment assez grand pour accueillir tout le monde à Woluwé-Saint-Pierre. Si on a tenu jusqu’à présent face aux tentatives d’expulsion c’est grâce à la mobilisation.
D’ailleurs c’était un stress en arrivant ici : on avait plein d’espace mais on savait que si on accueillait trop de monde, cela réduisait nos chances d’être mobiles et de retrouver par la suite un bâtiment aux mêmes proportions. Le groupe était scindé entre celles et ceux qui ne voulaient plus accepter de nouvelles personnes et les autres qui voulaient accepter sous conditions. On a coupé la poire en deux : hormis les situations de détresse, on accueille les personnes envoyées par des associations à condition qu’elles aient une perspective d’autre logement. On est une passerelle, en quelque sorte.
C’était un stress en arrivant ici : on avait plein d’espace mais on savait que si on accueillait trop de monde, cela réduisait nos chances d’être mobiles et de retrouver par la suite un bâtiment aux mêmes proportions. Le groupe était scindé entre celles et ceux qui ne voulaient plus accepter de nouvelles personnes et les autres qui voulaient accepter sous conditions.
Vous parliez de règles de vie en communauté : comment se prennent les décisions ? Y a-t-il une charte ?
Nos règles sont implicites. C’est un système un peu tribal ! Ce mode de fonctionnement s’est mis en place spontanément. Au tout début, dans le bâtiment de la FGTB, on a essayé d’écrire une charte ensemble. On faisait des réunions toutes les semaines. Puis on s’est rendu compte que les seules personnes à y tenir étaient Naël et moi qui habitions là par choix. Ça nous a pris presque un an avant de comprendre qu’on pouvait fonctionner autrement qu’avec les traditions de démocratie eurocentrées dont on avait l’habitude. On avait l’impression que si on lâchait, ça allait être le chaos. Puis on a essayé : pendant des mois, plus personne n’a demandé de réunion et finalement, il n’y a eu aucun problème ! Comme une relation de confiance avait été instaurée, quand une décision devait être prise, les personnes présentes la prenaient. Ça a été un soulagement pour tout le monde.
Dans la vie quotidienne, ce sont les personnes directement impactées par une situation qui s’impliquent. Elles en discutent, et dans le cas où elles arrivent à une décision lourde à porter, comme une expulsion, alors elles demandent ensuite à tout le monde – on a besoin de savoir que ces décisions-là sont soutenues et qu’on ne bascule pas vers un truc totalitaire. Mais en général, la majorité des personnes qui ne sont pas directement impactées s’en fichent : elles préfèrent vivre leur vie. Après toutes leurs expériences de squats et d’hébergements divers, tout ce qu’elles souhaitent c’est leur petit cocon familial. D’ailleurs elles n’utilisent pas les salons communs, on vit en voisin·es dans l’immeuble.
Ça nous a pris presque un an avant de comprendre qu’on pouvait fonctionner autrement qu’avec les traditions de démocratie eurocentrées dont on avait l’habitude.
Y a-t-il quand même une forme de vie commune qui s’organise ?
En partie, oui, et par périodes. Par exemple, quand on est arrivé·es ici, les gens n’étaient pas encore installés alors on cuisinait tous les jours en commun dans la cuisine professionnelle du bâtiment. Mais ce n’est pas la norme : désormais cuisiner ensemble est devenu quelque chose que l’on provoque. On reçoit une récup de fruits et légumes le vendredi que l’on partage. Et tous les jeudis, on organise une table d’hôtes ouverte à tout le monde, habitant·es ou extérieur·es : un cuisinier à la retraite nous a contacté·es avec cette proposition. Il y avait des gens intéressés, et depuis ça a pris un rythme. Mais par exemple à la dernière, ne sont venues que des personnes extérieures. Autrement des activités sont organisées par les professionnel·les qui utilisent l’espace : en échange il·elles impliquent souvent des personnes d’ici, sans que ce soit une condition. Une fanfare, qui a reçu des subsides pour acheter des instruments et donner des cours aux enfants, vient répéter ici tous les dimanches à 15h. Un collectif de boxe inclusive vient deux fois par semaine, et une agence de production est aussi venue s’installer. Elle a réalisé un film dont une scène a été tournée dans le bâtiment avec des habitant·es. Et puis il y a aussi un collectif de danse. Les enfants participent à tout, mais pour les adultes c’est plutôt quand il y a un défraiement.
Existe-t-il des liens entre Rockin’Squat et d’autres lieux semblables ou non, d’autres structures, institutions, collectivités, voisin·es ?
Le Comité des femmes sans-papiers, qui est aussi un squat, utilise l’espace ici mais les liens ne sont qu’avec une partie des habitantes. Personnellement j’aimerais bien que ce soit développé, voir comment un collectif uniquement féminin s’organise. Il y a aussi bien sûr tous les collectifs qui utilisent les espaces, et on a également un lien forcé avec la Région, à travers un subside obtenu dans le sillage de la convention. Autrement nous sommes en contact avec le CPAS pour les cartes médicales et le suivi des personnes ici, avec des maisons médicales, le Samusocial – qui souvent nous envoie des personnes le vendredi soir, contrairement aux associations qui, elles, ne le font pas, sachant que ce n’est pas évident à gérer pour nous dans le contexte actuel.
Après toutes leurs expériences de squats et d’hébergements divers, tout ce [que les habitant·es] souhaitent c’est leur petit cocon familial. D’ailleurs [il·elles] n’utilisent pas les salons communs, on vit en voisin·es dans l’immeuble.
Documentez-vous ce qui se passe à Rockin’Squat ?
La volonté est là depuis toujours mais on n’a pas d’archives, seulement des photos. On en parle souvent, on aimerait bien réaliser un petit documentaire mais on n’en a jamais eu le temps. Finalement, ce sont les autres, les personnes autour de nous qui permettent de transmettre un peu de tout ça. Je pense par exemple au collectif Une Tribu : pendant trois ans, ces marionnettistes sont venu·es animer des ateliers. À la fin, il y a eu une exposition et un podcast a été réalisé avec les témoignages recueillis. Les marionnettes étaient des masques de nos visages. L’ouverture à l’extérieur a permis que d’autres se mettent à nous raconter. La fanfare, par exemple : les musicien·nes ont composé des chansons avec les enfants et une habitante. C’est comme ça, de manière indirecte, que se fait la transmission.
Lorsque vous vous réunissez en interne entre habitant·es, personnes avec et sans papiers, qui parle ? Et à l’extérieur ? Comment compose-t-on avec les asymétries en matière de privilèges ?
Celles et ceux qui parlent sont principalement les personnes blanches. Pendant la période où on organisait des réunions régulières au tout début, avec mon ancien collègue on a essayé d’inciter à la prise de parole. On insistait toujours pour ne pas aller seul·es aux rencontres à l’extérieur, mais ça a toujours été un échec. Les personnes se sentaient obligées : certains mots, codes ou logiques leur échappaient complètement, donc elles ne parlaient pas, ne se sentaient pas à leur place, voire un peu inférieures dans des lieux parfois impressionnants. Plonger dans un espace dominé par une logique occidentale, blanche et eurocentrée une personne qui n’y comprend rien et qui est en situation illégale, c’est une forme de violence. Les personnes vivaient ça comme un service qu’elles nous rendaient et la relation devenait encore plus asymétrique. Traduite de cette façon, notre volonté d’intégrer tout le monde était devenue contre-productive. Personnellement je ne me sentais pas à l’aise avec tout ça alors j’ai fini par lâcher prise. Étant femme et non-blanche (contrairement aux autres personnes non-précaires du groupe qui sont des hommes blancs), je peux encore assumer une position « entre-deux », mais je reste une personne privilégiée. On n’a pas expérimenté autre chose, mais je trouve qu’on devrait faire plus, différemment.
Les questions plus structurelles, politiques, la lutte, ça ne les intéresse pas. Et puis elles ont déjà suffisamment à gérer. Les mamans seules ici (la majorité) ont en moyenne 4 ou 5 enfants. Les réunions prennent du temps qu’elles n’ont pas. Trouver du travail prend du temps. Il y a d’autres priorités.
En interne, quels sont selon vous les freins à la prise de parole ?
En me basant sur mes discussions avec les habitant·es, j’ai l’impression que l’engagement politique ne les intéresse pas. Ils et elles sont en Belgique pour avoir un logement, un travail, scolariser leurs enfants – pour avoir une vie meilleure. Les questions plus structurelles, politiques, la lutte, ça ne les intéresse pas. Et puis elles ont déjà suffisamment à gérer. Les mamans seules ici (la majorité) ont en moyenne 4 ou 5 enfants. Les réunions prennent du temps qu’elles n’ont pas. Trouver du travail prend du temps. Il y a d’autres priorités.
Vous dites que vous voudriez faire plus et différemment : vous pensez à quelque chose en particulier ?
Non, c’est plutôt un souhait. Nous sommes arrivé·es à une forme de cohabitation avec laquelle tout le monde est à l’aise. Mais je pense qu’il y a moyen de faire autrement. C’est pour ça que le Collectif des femmes sans-papiers m’intéresse. Nous, on est encore en construction. Par exemple, pendant plusieurs années je me suis demandé pourquoi les espaces communs n’étaient pas appropriés. C’était une source de tension parce que ça représente beaucoup d’espaces qui ne sont pas entretenus. On a acté ce problème en réunion, et finalement on a compris que pour une grande partie des habitant·es, ces espaces « communs » sont juste des lieux de passage : ils ne font pas partie de leur chez-soi, de leur espace privé. Pour moi c’est plus facile de me les approprier : se sentir à l’aise partout, c’est un privilège. Quand je vais chez ma voisine par exemple, elle ne me laisse pas l’aider : en tant que son invitée, je ne dois pas lever le petit doigt. À l’inverse, quand elle vient dans le salon que je considère comme commun, elle s’assoit, attend qu’on la serve et part sans débarrasser. C’est un autre rapport à l’hospitalité, qui fait qu’en réunion, la demande du partage des tâches n’était pas comprise, et même interprétée comme quelque chose de négatif. Beaucoup de personnes estimaient qu’elles venaient chez nous – les personnes non-précaires –, car c’est nous qui avions organisé le lieu et choisi de vivre ici avec seulement une chambre sans coin cuisine comme espace privé. Finalement, pour régler ce problème, on a fini par carrément défrayer des habitant·es qui se sont porté·es volontaires pour le nettoyage. Même chose pour la gestion des poubelles : actuellement trois personnes s’occupent de l’entretien des communs.
Au sujet des problèmes de santé mentale, comment vous entourez-vous ? Comment s’organise l’aide ?
On s’est beaucoup inspiré·es de l’Autre « lieu » où un groupe se réunit régulièrement pour réfléchir à comment accueillir le trouble dans des occupations. Dans les moments de crise, on fait appel aux équipes mobiles mais comme je l’expliquais, la présence des nombreux·ses enfants exclut la possibilité d’accueillir des personnes qui ont des troubles « graves ». Certain·es habitant·es ont des problèmes de santé mentale et ça se passe très bien. Je pense à un habitant en particulier : il vit avec sa mère, qui est très âgée. Il est sous médication la plupart du temps, et il arrive qu’il ait des crises, mais tant qu’il n’y a pas de violence tout se passe bien. Et ce besoin d’aide est très ponctuel, ce n’est pas quelque chose qui pèse constamment, un « problème à gérer ». Souvent les problèmes de santé mentales sont le produit de notre organisation sociale. Dans chaque village, il y a « le fou » ou « la folle » locale, mais il n’y en a qu’un·e ou deux. C’est peut-être aussi ce qui lui permet d’avoir sa place, son rôle, non moins important que celui des autres dans la communauté. Ici, c’est un peu la même chose.
Les dérèglements climatiques ont un impact direct sur les réalités migratoires et nous obligent à repenser nos logiques d’hospitalité. Dans cette perspective, qu’ont à apprendre à nos sociétés des collectifs comme Rockin’Squat ?
Pour moi, le choix de ce mode de vie répondait à un besoin personnel de sortir de ce système d’oppression sociale très violent. Comment ne plus le subir ? En s’associant à d’autres. C’est le fait d’être ensemble et de mutualiser nos ressources qui pourrait nous permettre de nous en émanciper. En vivant ensemble, on travaille contre l’isolement, contre les problèmes de santé mentale qui peuvent en découler, financièrement c’est moins difficile de faire face aux difficultés. En Belgique, tout est compartimenté : à 3 mois on met les bébés à la crèche, les personnes âgées vivent en home… Je voulais retrouver plus d’humanité sur le plan personnel. Sur le plan professionnel, j’étais confrontée au quotidien à des injustices et à la crise de l’accueil, mais je n’ai jamais mis ça en lien avec la question du dérèglement climatique et de la transformation des flux migratoires à venir. Mais récemment une amie qui fait partie d’un collectif artistique a parlé justement de ça, en disant que notre mode de vie pouvait être une réponse aux problèmes qui allaient se poser. Il faut créer des espaces de résilience. L’institutionnel a ses limites, notamment en termes de capacité d’accueil. La solution pour qu’une société absorbe les flux migratoires et que ce ne soit pas une gestion mais un échange, une cohabitation, c’est quelque chose qui passe par le collectif et qui ressemble à ce que nous faisons. Je me rends compte aujourd’hui que ce projet est aussi une tentative de réponse à un problème d’organisation sociale : il n’y a pas de problème d’accueil si tu penses au-delà de la propriété privée, à un autre partage des espaces et des ressources.

