Bachir Ourdighi vit en Belgique depuis 2007. Nous l’avions rencontré en 2019, avec l’artiste Ninon Mazeaud, et ce premier échange avait donné lieu à l’article « La Petite Maison : un lieu où habiter l’exil », dans un dossier sur les « camps » qui se questionnait déjà sur les pratiques d’accueil européennes. « Parce que [La Petite Maison] interroge notre rapport au logement, à la ville, à la démocratie, [elle] est exemplaire ! » y écrivait-on. Bachir regrettait pourtant à l’époque le manque de place depuis leur déménagement à Schaerbeek. Aujourd’hui installé en face des Abattoirs d’Anderlecht, rue Ropsy Chaudron, le lieu s’est encore rétréci mais le collectif tient bon. Bachir nous parle de la vie de la Maison, et de leur vision de l’accueil.
Propos recueillis en mars 2024 par Hélène Hiessler pour Culture & Démocratie
Du temps a passé depuis votre entretien avec Baptiste De Reymaeker en 2017, et La Petite Maison a déménagé. Pourriez-vous revenir sur ces dernières années ?
Le bâtiment rue Jan Blockx à Schaerbeek appartenait à la Région de Bruxelles-Capitale. On a dû le quitter en 2021 parce qu’il allait être occupé par le Samusocial. La Région nous a proposé ce bâtiment à Anderlecht mais il y avait un problème d’électricité, alors on a passé 6 mois dans un bâtiment du même propriétaire à Ixelles le temps que les travaux soient faits ici. On a finalement emménagé rue Ropsy Chaudron en 2022. Quand on nous a demandé quels quartiers on préférait, on a expliqué qu’on aimerait bien habiter près du centre, mais on nous a répondu qu’au centre ce serait compliqué. Peut-être qu’il y avait une peur ? Ils savent bien qu’on est tou·tes des bénévoles dans l’association, qu’on n’a aucun subside, rien du tout. On nous a proposé un bâtiment très petit à Uccle qu’on n’aurait pas pu occuper plus de 6 mois, et celui-ci. On n’a pas les moyens de louer, et on n’avait pas beaucoup de temps pour chercher, alors on a pris ce qu’on nous proposait. Et puis on a pensé aux gens qui habitaient la maison : on abandonnait un peu le projet initial mais au moins toutes ces personnes auraient un toit.
Dans quel sens vous « abandonnez le projet » ?
Parce qu’il y a très peu d’espace ici pour l’hébergement et pour l’espace collectif. L’idée de départ, c’était la Maison des Migrants : un grand bâtiment, avec 100 habitant·es fixes – des personnes sans papiers, des demandeur·ses d’asile qui avaient du mal à payer un loyer – et puis une partie d’hébergement d’urgence. Avec toujours cette idée d’accueillir plus de monde, plus d’activités. À cause du manque d’espace, on a diminué un peu ces activités – d’abord rue Jan Blockx, à Schaerbeek, et encore un peu plus ici.
Combien de personnes habitent actuellement dans La Petite Maison ?
En tout 12 personnes fixes. On a très peu de place, mais on a gardé le premier étage comme espace commun : une cuisine – depuis la création du projet en 2015 personne ne cuisine dans les chambres – et un espace salle à manger. Les habitant·es sont autant des hommes que des femmes, et il y a aussi une famille. Il y a parfois eu des personnes avec papiers mais celles qui habitent là longtemps sont des personnes sans papiers ou demandeuses d’asile, des personnes fragiles qui ont des difficultés à trouver une place.
Certaines sont logées depuis 2015, mais il y a aussi des personnes nouvelles. Quand leur situation change, les personnes partent : certaines se sont mariées, d’autres ont été régularisées, parfois quand la demande d’asile ne marche pas en Belgique certaines partent en Allemagne. D’autres sont retournées dans leur pays d’origine. L’année passée par exemple, une dame équatorienne qui avait vécu 20 ans ici sans jamais recevoir de papiers est repartie en Équateur. Quand une personne part et qu’on entend parler de quelqu’un·e qui cherche et n’a pas de moyens, elle est remplacée. Et puis on a une chambre qu’on réserve pour l’hébergement d’urgence. On tient à donner une chance à des personnes de pouvoir se reposer ici, parfois deux ou trois jours, parfois une semaine ou deux.
[L’accompagnement,] on le fait de manière volontaire, pas parce qu’on est une association. L’association, c’était plus pour rentrer dans le cadre, avoir un accord pour occuper le lieu, et ça nous protège un peu. Mais le travail qu’on fait on le fait bénévolement, pas pour de l’argent.
Ça fonctionne par le bouche-à-oreilles ?
Oui. Comme on existe depuis 2015, les gens nous connaissent. Parfois mon téléphone sonne très souvent, et il arrive que je ne réponde pas, parce que c’est difficile de devoir dire : « Non, il n’y a pas de place. »
La Petite Maison, c’est une association ? Qui s’en occupe ?
Oui, l’association s’appelle La Maison des Migrants, comme le projet initial. Il y a un comité de gestion, mais l’accueil c’est plutôt moi qui m’en occupe, et ça depuis le début. C’est moi qui étais le plus présent dans la maison et qui répondais aux demandes.
Pratiquez-vous un accueil inconditionnel ?
Oui, si on a de la place. Pour l’hébergement de passage, on a décidé ensemble que ce serait limité à une semaine, mais il arrive que les personnes aient besoin de deux ou trois semaines et en général on accepte, on est assez souples.
Quelle est la particularité de La Petite Maison ?
C’est très différent de beaucoup de lieux parce que chez nous, les personnes qui gèrent, ce sont des personnes sans papiers ou demandeuses d’asile. En 2015, on avait la capacité d’accueillir 100 personnes, pour quelques jours à plusieurs mois ; on collaborait avec la Croix-Rouge, le Samusocial, plein d’associations qui nous envoyaient des gens. Il y avait beaucoup de travail. La gestion venait beaucoup des bénévoles, alors j’ai eu l’idée de proposer que les habitant·es fassent aussi quelque chose. Ici maintenant on est beaucoup moins nombreux·ses, on est comme une famille. 12-15 personnes, c’est pas aussi compliqué à gérer.
Et comment se passe l’accueil ?
Quand les personnes arrivent, je leur fais signer un accord. Il y a aussi une charte et un règlement pour les habitant·es mais pour l’hébergement temporaire c’est juste un accord entre nous. On explique un peu la maison, que des gens habitent ici, on se met d’accord pour le départ et on leur donne une clé. Tout·es les habitant·es en ont une, mais aussi les personnes de passage, même si elles ne restent qu’un ou deux jours. Elles peuvent sortir et rentrer quand elles veulent, sans conditions. Ça c’est pour l’hébergement. Sinon les gens qui habitent ici font tous partie du projet : quand il y a des activités ils participent, font du bénévolat, travaillent ensemble.
Et des activités, vous en organisez toujours depuis votre déménagement ?
On organise encore des activités avec les habitant·es – des projections de films, des ateliers, de la cuisine… –, et on invite parfois des gens de l’extérieur. Il arrive aussi qu’on organise des ateliers hors de la maison, avec Ninon et Clac notamment. Plus rarement du catering. Parfois on prête l’espace à des personnes extérieures qui cherchent un lieu pour un atelier ou une activité. Ou on apporte notre aide à des personnes extérieures qui nous le demandent quand elles ont besoin de prendre contact avec un·e propriétaire ou avec la police, ou qu’elles ont des problèmes de gestion dans leur lieu. On essaie d’expliquer ce qu’il faut faire ou éviter, on donne des conseils. Des fois on accompagne les gens au CPAS, on les aide à trouver un·e avocat·e, à faire une traduction, gérer les mails, les communications, etc. Tout ça on le fait de manière volontaire, pas parce qu’on est une association. L’association, c’était plus pour rentrer dans le cadre, avoir un accord pour occuper le lieu, et ça nous protège un peu. Mais le travail qu’on fait on le fait bénévolement, pas pour de l’argent.
Vous trouvez parfois des sources de financement pour l’association ?
On fonctionne sans subsides. Parfois certaines activités ramènent un peu d’argent dans l’association, si on organise un repas par exemple, mais c’est toujours pour la maison, pour les charges, etc.
Il n’y a pas que des sans-papiers ou des demandeur·ses d’asile qui ont du mal à se loger, il y a aussi des citoyen·nes européen·nes, des Belges qui ont besoin d’être accueilli·es, hébergé·es, parce qu’il·elles n’ont pas les moyens de payer un loyer.
Les conditions d’accueil, le règlement, la charte : qui a établi ça et comment ?
Pour celle d’ici j’ai fait une proposition et on s’est réuni·es pour en discuter tout·es ensemble, voir ce qu’il fallait ajouter ou enlever ou dire autrement. En principe les habitant·es se réunissent une fois par semaine, mais on ne s’y tient pas toujours. S’il n’y a rien de très nouveau ou très important à discuter on ne le fait pas, mais on communique toujours par messages, et aussi en écrivant sur le tableau dans la salle à manger. Par exemple si on loge quelqu’un·e, je préviens tout le monde.
Quand on était à Ixelles, il est arrivé deux fois qu’il y ait un vol. On a mis les gens dehors. C’était dans le règlement. Il n’y a pas de bagarre, pas de vol depuis. Les gens savent : s’ils volent, ils n’ont pas de place ici. Les règles sont dans l’intérêt de tout le monde, pour la sécurité et pour bien vivre ensemble. Ce ne sont pas des règles qui empêchent les libertés, mais il y a certaines choses qu’il faut respecter. Si c’est difficile on peut toujours en parler et on essaye parfois de régler des conflits ensemble. Vivre ensemble longtemps sans parler, ça ne marche pas.
On parle beaucoup de langues à La Petite Maison ?
Oui, on parle beaucoup de langues différentes. Et depuis le début du projet on a décidé de ne pas parler de religion, de couleurs, de nationalité : on ne fait pas la différence, on vit tou·tes ensemble. On ne se mêle pas de la vie des gens, si quelqu’un·e parle de ses problèmes personnels, on le garde pour nous.
Y a-t-il des liens entre La Petite Maison et d’autres lieux semblables ?
Oui, il y a des projets qui ressemblent à La Petite Maison, qui font de l’accueil, qui vivent en collectivité… On se connait. Le Festival Coucou Puissant rassemble des occupations – squats, occupations conventionnées, assos, etc. – et on se rencontre à ce moment-là.
D’après mon expérience ici et mes contacts avec de nombreuses personnes à l’extérieur, logées dans d’autres occupations, les personnes migrantes préfèrent aller dans des squats ou des endroits comme La Petite Maison plutôt que dans des centres Fedasil, du Samusocial ou de la Croix-Rouge.
Documentez-vous ce qui se passe à La Petite Maison ? Existe-t-il des traces, des archives de l’histoire du lieu ?
En 2015, à la Maison des Migrants, j’avais la trace des personnes hébergées qui avaient été envoyées par la Croix-Rouge, par Médecins du Monde ou d’autres associations. Après on a arrêté. Mais il y a des traces de ce qu’on a fait sur Facebook, surtout des évènements. C’est important de transmettre. Ce n’est pas facile de gérer un lieu, de loger les gens de différentes nationalités et c’est nécessaire de comprendre comment ça fonctionne, quels outils utiliser. Avant d’arriver, les gens pensent qu’on dépend de l’État, qu’on est un centre Fedasil et qu’on est payé·es pour ça, alors parfois ils parlent un peu méchamment. Par exemple s’ils veulent du lait et qu’on leur répond qu’il n’y en a pas, ils se fâchent et disent que ce n’est pas normal. Il faut une certaine façon de parler, d’expliquer pour qu’ils comprennent et changent complètement d’attitude.
Et pour ces personnes justement, qu’est-ce qui change dans le fait d’être accueillies dans un centre Fedasil – où le lait ne manque pas – et un lieu comme La Petite Maison ?
Le problème pour qui arrive à La Petite Maison – ou dans une autre occupation – c’est que ça veut dire qu’il n’y a pas de place ailleurs. Ça je l’explique : sans La Petite Maison, la personne était dehors. Nous on ouvre la porte, mais on n’est pas l’État, on est des citoyen·nes du monde. On n’y est pas obligé·es mais on veut partager. À ce moment-là les gens comprennent. Pas tous, mais la plupart. Et ensuite ils proposent leur aide.
Tout ça c’est normal. Les personnes qui arrivent ici pensent qu’elles vont trouver un paradis, où elles auront forcément de la place, du travail. Mais ce n’est pas vrai. C’est vraiment dur. Plein de gens dorment dans la rue. Les Palestinien·nes par exemple. L’asile maintenant ne prend que des familles, et pas toutes : les premières sont les ukrainiennes. C’est un grand problème, l’accueil. Moi j’ai toujours eu l’idée, le rêve de trouver un lieu plus grand pour pouvoir accueillir plus de monde. Si la Région me proposait un grand bâtiment j’accepterais tout de suite. J’aimerais aussi changer la dynamique du lieu pour avoir de quoi payer les charges. Ici ce sont les habitant·es qui les payent, ce qui est un problème. Mais au moins tout le monde fait comme chez soi, même les personnes qui ne restent que deux ou trois jours. On mange parfois ensemble si on est tou·tes à la maison, pas toujours. Si quelqu’un·e cuisine, il ou elle prépare pour 4, 5, 6 personnes, et s’il y a des restes ce sera pour quelqu’un·e d’autre après.
Avec le changement climatique, les déplacements de populations ne seront plus ceux qu’on connait aujourd’hui. Le déni de la réalité de la migration ne sera plus possible.
Les gens qui viennent aujourd’hui en Europe, c’est parce qu’ils sont en danger chez eux, ou parce qu’ils n’ont pas de quoi vivre bien. Tout le monde a le droit de rêver de changer. Les migrations c’est une richesse, mais les pays d’Europe ne le comprennent pas. Ou en tout cas ils font comme s’ils ne comprenaient pas, parce qu’en réalité ils ont besoin de main-d’œuvre, et s’ils ferment les frontières, c’est mort ici. La vérité c’est que des milliers de sans-papiers travaillent déjà au noir, donc du travail il y en a.
Des lieux comme La Petite Maison, il y en aura toujours ?
Oui, il y en aura toujours. Il n’y a pas que des sans-papiers ou des demandeur·ses d’asile qui ont du mal à se loger, il y a aussi des citoyen·nes européen·nes, des Belges qui ont besoin d’être accueilli·es, hébergé·es, parce qu’il·elles n’ont pas les moyens de payer un loyer. Aujourd’hui les loyers à Bruxelles sont devenus très chers, il y a un grand problème de logement, pas que d’accueil. Des gens avec papiers peuvent se retrouver à la rue à cause d’un loyer qui a trop augmenté. Il y a je pense une politique qui cherche à pousser les gens hors de la ville. Et Fedasil ne fait pas de véritable accueil. Ils disent qu’ils manquent de place, mais s’ils avaient envie d’y faire quelque chose ce serait déjà le cas : il y a à Bruxelles des milliers de bâtiments inoccupés qui sont fermés, murés. Les gens pourraient être logés là, mais il y a toujours une peur des réfugié·es.
D’après mon expérience ici et mes contacts avec de nombreuses personnes à l’extérieur, logées dans d’autres occupations, les personnes migrantes préfèrent aller dans des squats ou des endroits comme La Petite Maison plutôt que dans des centres Fedasil, du Samusocial ou de la Croix-Rouge. Là-bas il y a beaucoup de conditions. Les gens doivent partir au bout de 2-3 mois, et puis il y a des horaires, ils doivent rentrer à 21h, appeler pour prévenir sinon ils perdent leur place. C’est compliqué. Ici il y a plus de liberté, les gens sont comme chez eux.
Ils font comme s’ils ne comprenaient pas, parce qu’en réalité ils ont besoin de main-d’œuvre, et s’ils ferment les frontières, c’est mort ici. La vérité c’est que des milliers de sans-papiers travaillent déjà au noir, donc du travail il y en a.
Face au durcissement des politiques migratoires, beaucoup s’épuisent dans leur militance. Toi-même tu tiens ce projet depuis longtemps. Comment le vis-tu ?
C’est vrai, c’est une politique d’épuisement, qui maintient les gens dans le stress et les fatigue. J’ai eu l’expérience avec des gens qu’on a accueillis, des Irakien·nes qui ont eu de grandes difficultés, ont eu plein de rendez-vous. C’est une politique qui veut les pousser à abandonner et à partir. Pour les sans-papiers, c’est très dur de rester 15 ans, 20 ans comme ça, surtout pour les familles. En même temps il·elles ne peuvent pas quitter la Belgique, il·elles sont bien intégré·es. S’il·elles retournent dans leur pays d’origine, il·elles sont perdu·es. La moitié ou plus de leur vie est ici. Là-bas tout a changé, c’est difficile. Je connais des gens qui sont repartis et sont tombés malades. Même en vivant comme ça ici, tu as plus de liberté que dans le pays d’origine. Il y a quand même des côtés positifs. Certain·es peuvent aider la famille au pays. Mais c’est un peu comme vivre dans une grande prison ouverte, avec toujours la peur de l’expulsion et le problème du logement. Pourtant les gens ne viennent pas pour s’amuser, ils viennent avec l’envie de travailler, de donner quelque chose aussi.
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Un article de Baptiste De Reymaeker

