Le discours anti-migration, banal et omniprésent aujourd’hui, tourne le dos aux savoirs des chercheurs et chercheuses sur l’état actuel des migrations. Sociologues, anthropologues, économistes s’accordent pour dire qu’il n’y a pas de vague migratoire incontrôlable, que l’extrême majorité des personnes qui se déplacent fuient des conditions d’existence insupportables et dangereuses et, à ce titre, devraient être protégées par les conventions internationales. En refusant de prendre en considération l’approche scientifique du fait migratoire, une large partie de la classe politique opte pour l’idéologie partisane et l’arbitraire plutôt que la raison et le sens de l’humanité. Le gain espéré étant principalement électoraliste, instrumentalisant les affects des citoyen·nes via la rhétorique bien connue du bouc émissaire : évacuons les migrant·es et tous les autres problèmes se résoudront d’eux-mêmes. Se constitue ainsi une « affaire migratoire » qui ne se traite plus qu’au niveau des affects, censurant et culpabilisant l’usage et le partage des savoirs objectivés quant à un phénomène que la géopolitique et le changement climatique rendront de plus en plus inéluctable. En outre, cette idéologie de non-accueil, « déni des droits fondamentaux » comme nous le rappellent les juristes Nina Jacqmin et Hélène Crokart, engage notre société dans les rouages du rejet de toute culture différente.
Rendre à nouveau possible un débat réellement démocratique sur cette question implique de rompre avec les postures de rejet a priori. Non seulement en multipliant le recours aux outils interprétatifs scientifiques élaborés par les chercheurs et chercheuses, mais aussi et surtout en mettant en évidence les savoirs de terrain de celles et ceux qui s’échinent à pratiquer un accueil le plus ouvert possible, qui sont en contact direct avec les exilé·es, qui entendent leurs histoires, les raisons de leur départ, les péripéties abominables de leurs parcours, qui constatent l’état de souffrance dans lequel se trouvent ces personnes qui cherchent un lieu où vivre décemment. Car la politique de non-accueil s’appuie sur une distanciation, une « abstraction » du personnage migrant, ce qui correspond au mécanisme de bouc émissaire. Au contraire, rencontrer le vrai visage des migrations révèle la dimension arbitraire et raciste des politiques migratoires. C’est toute cette complexité qui remonte dans les six entretiens réalisés dans différentes structures d’accueil et qui forment la matière principale de ce Journal de Culture & Démocratie. La vérité de ce que racontent les exilé·es s’impose comme une évidence foudroyante, contre la parole dominante qui les nie en décrétant qu’ils et elles ne viennent que pour « tirer profit de notre système », prendre « nos » emplois, supplanter « notre » culture par la leur. En les écoutant, les yeux sont, en quelque sorte, dessillés sur l’état réel du monde. Le plus important, le plus urgent n’est certainement pas « l’insécurité » ressentie dans nos riches régions occidentales.
Confronté·e au foisonnement des vécus cauchemardesques récoltés dans les centres d’accueil, contredisant le narratif surplombant des politiques migratoires verticales, on se dit que la démocratie a besoin que se constitue une mémoire de toutes ces personnes déshumanisées par les polices des frontières. Ce à quoi travaillent des chercheur·ses, certain·es artistes aussi, mais surtout, sur le terrain, avec des moyens très limités, des archives plus ou moins « improvisées » de ces espaces d’accueil fragiles, de ce qui s’y passe d’humain, de culturel et de démocratique. Ce sont autant de documents rassemblés comme un outil contre la fascisation de notre société, une mémoire humaniste qui permettra de fonder d’autres politiques des migrations à venir.
C’est la sixième publication éditée dans le cadre des 30 ans de Culture & Démocratie. Une manière d’alerter sur le fait que le climat anti-migration constitue une ligne rouge en train de faire basculer la démocratie vers l’inconnu. C’est aussi l’occasion de publier un texte de Luc Carton, administrateur de Culture & Démocratie récemment décédé, « Cultiver et démultiplier la démocratie ». Un appel à intensifier la vigilance contre les feux anti-démocratiques et à repenser l’action culturelle et sociale pour les 30 ans à venir, en tenant compte du contexte explosif qui est le nôtre.

