Les Refuges Solidaires câest avant tout un collectif de militantes et militants qui sâest formĂ© en 2017 dans un contexte qui voyait affluer de nombreux exilé·es Ă la frontiĂšre franco-italienne, rĂ©solu·es Ă franchir les dangereux cols alpins au pĂ©ril de leur vie. Ces mĂȘmes annĂ©es, les opĂ©rations de police se multiplient et tou·tes les militant·es qui viennent en aide Ă ces personnes dans leur traversĂ©e risquent une condamnation. MalgrĂ© tout, la solidaritĂ© citoyenne nâa pas faibli, pas plus que le nombre de passages dâexilé·es â au contraire. Les Refuges ce sont aujourdâhui deux lieux, les Terrasses solidaires, un ancien sanatorium de 80 places sur les hauteurs de Briançon, et le plus modeste Abri Janvier Ă Guillestre. Jean Gaboriau, administrateur de lâassociation Ă lâĂ©poque de cet entretien, parle des Terrasses comme dâun paquebot, et on comprend lâimage en lâĂ©coutant nous dĂ©crire le lieu avec ses centaines de bĂ©nĂ©voles et son Ă©quipe salariĂ©e â des choix inĂ©vitables pour faire tenir le projet, explique-t-il. MalgrĂ© tout, les affluences sont telles en Ă©tĂ© que des accidents arrivent et le lieu a subi plusieurs fermetures. La derniĂšre en date : le 14 juillet 2024 (4 mois aprĂšs cet entretien), suite Ă un incendie qui nâa fait heureusement aucune victime. Ce sont les Terrasses solidaires que Ninon et Clac avaient choisi comme premiĂšre Ă©tape de leur projet de cartographie, et câest lĂ que Ninon a rĂ©alisĂ© la plupart des ateliers dont les traces illustrent ce dossier.
Propos recueillis en mars 2024 par HélÚne Hiessler pour Culture & Démocratie.
Comment avez-vous rejoint le collectif qui sâoccupe aujourdâhui des Refuges solidaires ?
Je suis arrivĂ© dans lâassociation par lâintermĂ©diaire dâune grande manifestation qui a eu lieu en 2017 : la « Grande cordĂ©e solidaire ». Des gens qui accueillaient des exilé·es sur Briançon voulaient montrer que leur passage par le col de lâĂchelle â celui quâils et elles empruntaient principalement Ă lâĂ©poque â Ă©tait dangereux. Ils ont organisĂ© cette grande cordĂ©e symbolique avec tou·tes les professionnel·les de la montagne â guides, accompagnateur·ices, moniteur·ices de ski de piste, de fond, pisteur·ses, secouristes, berger·es, gardien·nes de refuge, etc. Jây ai participĂ©, au dĂ©part en tant que guide de montagne : quel que soit le statut des personnes, quâelles en aient ou pas, on ne laisse personne seul·e comme ça dans la montagne : ce sont des ĂȘtres humains, et Ă ce titre-lĂ ils ont le droit dâĂȘtre secourus. Jâai ensuite participĂ© Ă la premiĂšre AG en juillet 2017 et jâai rejoint le conseil dâadministration en janvier 2018.
Pouvez-vous revenir sur lâhistoire de ce collectif et des Refuges Solidaires ?
Les exilé·es ont commencĂ© Ă arriver vers 2015, par petits groupes â 3-4 personnes, une dizaine, pas plus â, et il·elles Ă©taient accueilli·es chez lâhabitant·e, de lâautre cĂŽtĂ© du col, dans la vallĂ©e la ClarĂ©e Ă NĂ©vache, Ă cĂŽtĂ© de Briançon. Puis, ils et elles sont arrivé·es de plus en plus nombreux·ses, et les places chez lâhabitant·e nâont plus suffi. Lâassociation Tous Migrants sâest mise en place Ă ce moment-lĂ , pour dĂ©fendre les droits de ces personnes et plaider pour que lâĂtat français les respecte. Des tentes ont Ă©tĂ© installĂ©es devant la Maison de la jeunesse et de la culture Ă Briançon, mais des exilé·es ont entamĂ© une grĂšve de la faim pour protester contre ces conditions dâaccueil indignes. Le maire de lâĂ©poque, Ă©galement prĂ©sident de la communautĂ© de communes, a mis Ă disposition un local dĂ©saffectĂ© juste Ă cĂŽtĂ© de la MJC [Maison des jeunes et de la culture], une ancienne caserne des secouristes en montagne de la CRS [Compagnie rĂ©publicaine de sĂ©curitĂ©]. (Ici les CRS ne sont pas que les gens qui tapent sur les manifestant·es !) On sâest donc appelé·es au dĂ©part le « Collectif Refuge Solidaire » en lien avec ce sigle.
Il y avait une trentaine de places et ça a durĂ© jusquâen 2020, oĂč suite Ă un changement de municipalitĂ©, le maire a dĂ©cidĂ© de ne pas poursuivre la convention et nous a mis·es Ă la porte. AprĂšs une tentative Ă©chouĂ©e de crĂ©er un grand tiers-lieu avec beaucoup de places et tout un rĂ©seau dâacteurs associatifs â le maire du village oĂč se trouvait le bĂątiment en question, initialement partie prenante, est sorti brusquement du projet en achetant le bĂątiment pour la commune et en nous demandant de limiter lâaccueil Ă 15 personnes maximum â, on a finalement trouvĂ© une ancienne clinique-sanatorium, une sorte de paquebot Ă trois Ă©tages sur les hauteurs de Briançon qui sâappelait Les Terrasses. On a signĂ© lâacte de vente en 2021, et grĂące Ă toutes les bonnes volontĂ©s du coin et au-delĂ , on a rĂ©ussi Ă faire les travaux en deux mois et demi. On a pu ouvrir fin aoĂ»t les Terrasses solidaires avec 65 places, 81 en norme ERP (Ătablissement recevant du public). Aujourdâhui on parle des Refuges Solidaires au pluriel parce quâun deuxiĂšme lieu sâest par la suite ajoutĂ© aux Terrasses, lâAbri Janvier, qui accueille une vingtaine de personnes Ă Guillestre, une petite ville voisine.
Malheureusement, 2 mois aprĂšs lâinauguration des Terrasses solidaires, plus de 200 personnes sont arrivĂ©es et on a dĂ» fermer une premiĂšre fois. On est allé·es occuper la gare, puis lâĂ©glise (qui nous Ă©tait ouverte), puis le terrain paroissial oĂč on a montĂ© une tente de MSF. On est resté·es lĂ jusquâau mois de dĂ©cembre, en bras de fer avec lâĂtat pour quâil nous aide. Mais il sâest contentĂ© de mettre des bus Ă disposition pour faire partir les gens. Finalement on a rouvert en dĂ©cembre et ça sâest bien passĂ© jusquâĂ lâĂ©tĂ© dernier. Ăa a montĂ© crescendo Ă partir de dĂ©but avril avec 150, puis 200, puis 250-300 personnes hĂ©bergĂ©es. Ce nâĂ©tait plus tenable : la moindre Ă©tincelle et tout brĂ»lait, sans parler des risques de bousculade, de la promiscuitĂ© qui entraine de la tension, de la violence. CâĂ©tait trop dangereux : on a dĂ» fermer Ă nouveau, puis rĂ©parer (lâafflux de centaines de personnes avaient entrainĂ© des dĂ©gradations) et quand on a rouvert 2 mois plus tard on a mis en place un protocole beaucoup plus strict dâaccueil pour ne plus se retrouver dans cette situation.
Ăa a montĂ© crescendo Ă partir de dĂ©but avril avec 150, puis 200, puis 250-300 personnes hĂ©bergĂ©es. Ce nâĂ©tait plus tenable : la moindre Ă©tincelle et tout brĂ»lait, sans parler des risques de bousculade, de la promiscuitĂ© qui entraine de la tension, de la violence. […] Quand on a rouvert 2 mois plus tard on a mis en place un protocole beaucoup plus strict dâaccueil pour ne plus se retrouver dans cette situation.
Que signifie pour vous « accueil inconditionnel » ?
Câest tout simple : on accueille toute personne sans conditions, pourvu quâon ait de la place. Par contre, les Refuges Solidaires sont des lieux dâaccueil dâurgence : on demande aujourdâhui aux personnes de ne pas rester plus de trois jours pour pouvoir accueillir celles qui arrivent Ă leur suite. Ă lâĂ©tĂ© 2023, ça a bouchonnĂ© parce quâil y a eu un afflux de personnes trĂšs important et que lâoffre de transport pour quitter Briançon Ă©tait surchargĂ©e. On a alors accueilli·es sous tentes, dans le terrain paroissial oĂč on avait dĂ©jĂ montĂ© un camp deux ans plus tĂŽt suite Ă la premiĂšre fermeture obligĂ©e. Ce camp a durĂ© deux semaines, mais comme les travaux prenaient du temps, dans lâintervalle un squat sâest ouvert sur Briançon. Le nouveau protocole limite les sĂ©jours Ă trois jours, et en cas de grande affluence une seule nuit. Accueil digne et inconditionnel peuvent exister ensemble mais aussi lâun sans lâautre. Pour nous lâaccueil digne câest fournir un lit, des vĂȘtements, lâaccĂšs aux soins, Ă trois repas par jour â prĂ©parĂ©s Ă base de quelques produits achetĂ©s et dâautre de rĂ©cup â, la sĂ©curitĂ©.
Qui sont les acteurs et actrices du lieu ? Qui le gĂšre ?
Il y a un conseil dâadministration Ă©lu par lâAG de lâassociation. Il est composĂ© dâune douzaine de membres. Lâassociation emploie actuellement neuf salarié·es, mais pas tou·tes Ă plein temps â il y en avait 4 au dĂ©part mais on a Ă©toffĂ©, avec notamment des veilleurs de nuit. Avant câĂ©tait des bĂ©nĂ©voles qui faisaient la nuit mais câĂ©tait trop leur demander, ça pouvait ĂȘtre dangereux. Actuellement on a trois veilleurs de nuit, deux personnes qui se relaient Ă lâaccueil, une personne dans lâadministratif, un responsable des bĂ©nĂ©voles, une chargĂ©e des partenariats, et une chargĂ©e de communication. Et il y a aux alentours de 450 bĂ©nĂ©voles par an â en moyenne 15 par semaine. Câest un sacrĂ© volume.
Plusieurs fondations nous soutiennent â la Fondation de France, la Fondation AbbĂ© Pierre, la Fondation Caritas, EmmaĂŒs â Ă hauteur de deux tiers des financements Ă peu prĂšs, et le reste vient de particuliers. On reçoit aussi beaucoup de dons en nature : des lĂ©gumes, des boites, des vĂȘtements. On a un gros vestiaire avec plein de chaussures, qui est un peu notre fashion room. Mais rien nâest acquis : il faut travailler tout le temps Ă renouveler ces fonds et dons. Il y a une association qui gĂšre le lieu, qui sâappelle Les Terrasses solidaires. Elle rassemble toutes les associations hĂ©bergĂ©es sur place. Notre collectif (qui occupe 90 % du lieu) en fait partie, mais aussi Tous Migrants, qui organise des maraudes de nuit, MĂ©decins du monde, qui tient une permanence mĂ©dicale aux Terrasses tous les matins avec une infirmiĂšre et une psychologue, et Eko ! qui fabrique du low techn Ă base de rĂ©cup. Et depuis un an, on est en probation pour devenir un groupe EmmaĂŒs.
Certaines de ces personnes habitent sur place ?
Non. Les bénévoles sont logé·es dans un petit chalet juste à cÎté du gros bùtiment, quasiment sur place mais un peu indépendant : il y a une petite cuisine, un coin salon pour se reposer, etc. Tout est un peu vétuste, mais ça leur permet de couper un peu.
Avant câĂ©tait des bĂ©nĂ©voles qui faisaient la nuit, et câĂ©tait trop leur demander, ça pouvait ĂȘtre dangereux. Actuellement on a trois veilleurs de nuit, deux personnes qui se relaient Ă lâaccueil, une personne dans lâadministratif, un responsable des bĂ©nĂ©voles, une chargĂ©e des partenariats, et une chargĂ©e de communication. Et il y a aux alentours de 450 bĂ©nĂ©voles par an â en moyenne 15 par semaine. Câest un sacrĂ© volume.
Quel est le profil des personnes de passage ?
Ce sont quasi exclusivement des exilé·es â on a trĂšs rarement eu lâune ou lâautre personne sans abri. Le profil majoritaire, câest un homme jeune, entre 25 et 30 ans, dâorigines diverses â il y a eu des flux afghans, des flux dâAfrique subsaharienne, et en ce moment ça se partage entre Afrique subsaharienne et Maghreb. Il y a peut-ĂȘtre 5 % de femmes, 5 % de familles. Il y a quelques jours on a eu un bĂ©bĂ© de quelques mois. On se demande dâailleurs comment font les familles parce que les conditions de passage sont trĂšs difficiles⊠Les familles et les femmes seules ont une chambre Ă part aux Terrasses, de mĂȘme que les mineur·es non-accompagné·es.
Quelles rÚgles avaient cours avant la décision de limiter le séjour à 3 nuits maximum ?
Au dĂ©part, pour les sĂ©jours, on parlait dâune « durĂ©e courte », de « moins de trois jours », mais ça a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© comme « moins de cinq jours » par les gens de lâaccueil. Il y a bien sĂ»r toujours des exceptions : par exemple une personne malade peut rester plus longtemps pour poursuivre un traitement, un jeune ou une femme seule qui nâa absolument aucun point de chute⊠Mais ces trois jours correspondent le plus souvent aux besoins des personnes de passage. Câest un temps de rĂ©pit, de repos, qui leur permet de se remettre un peu. Quâelles souhaitent ou non sâinstaller en France, elles ne restent pas. Pour demander lâasile en France elles doivent obligatoirement se rendre dans des prĂ©fectures â à Marseille, Grenoble ou Lyon pour les plus proches. La limite de trois jours est liĂ©e aussi aux conditions de sĂ©curitĂ© pour ces personnes : on est dans une zone tampon, elles peuvent toujours se faire reconduire Ă la frontiĂšre, donc câest un peu dĂ©licat de rester dans le coin.
Au-delà de la limite de séjour, y a-t-il un rÚglement pour la vie du lieu ?
Oui, il y a une espĂšce de rĂšglement intĂ©rieur mais trĂšs simplifiĂ© : pas dâalcool, pas de drogues, pas de chien, pas de violence, pas dâarmes, pas de violences sexuelles, et du respect Ă tous niveaux. Et celui ou celle qui ne respecte pas ces rĂšgles est mis·e Ă la porte. Il a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© Ă lâusage, par les personnes chargĂ©es de lâaccueil et de la vie quotidienne.
Un aprĂšs-midi tous les 15 jours, il y a une assemblĂ©e plĂ©niĂšre des habitant·es : on rĂ©unit toutes les personnes prĂ©sentes et on leur demande si ça va, sâil·elles ont des choses Ă dire sur leur sĂ©jour, est-ce quâil·elles se sentent bien accueilli·es⊠[…] Mais comme les personnes ne sont pas lĂ longtemps et quâon ne peut pas organiser des assemblĂ©es tous les jours, ça limite les retours quâon peut avoir.
Des activités sont-elles organisées sur place ?
Oui. Il y a des soirĂ©es tĂ©lĂ© quand il y a un match de foot, des petits tournois de ping-pong, des concerts improvisĂ©s Ă lâintĂ©rieur, des sorties, des matchs de foot, des randonnĂ©es pour que les gens ne soient pas complĂštement enfermĂ©s. Mais la courte durĂ©e des sĂ©jours limite le type de propositions quâon pourrait faire. Autrement, les personnes accueillies sont invitĂ©es Ă participer Ă toutes les tĂąches collectives. Des bĂ©nĂ©voles en sont chargé·es : tout est affichĂ© chaque jour sur un grand tableau, sur lequel les bĂ©nĂ©voles sâinscrivent lĂ oĂč ils le souhaitent en fonction de leurs affinitĂ©s, et au moment dâaccomplir la tĂąche en question ils et elles invitent les exilé·es prĂ©sent·es Ă donner un coup de main. Certain·es aident Ă faire la cuisine, le mĂ©nage mais trĂšs peu viendront sans ĂȘtre sollicité·es. Un aprĂšs-midi tous les 15 jours, il y a une assemblĂ©e plĂ©niĂšre des habitant·es : on rĂ©unit toutes les personnes prĂ©sentes et on leur demande si ça va, sâil·elles ont des choses Ă dire sur leur sĂ©jour, est-ce quâil·elles se sentent bien accueilli·es⊠Bref : une petite discussion autour de lâaccueil avec les personnes de passage. Les retours sont le plus souvent positifs sauf dans les pĂ©riodes oĂč il y avait beaucoup de monde â trop de bruit, le volume de la tĂ©lĂ© qui Ă©tait trop fort⊠Des remarques sur les nuisances de voisinage, si je peux dire. Mais comme les personnes ne sont pas lĂ longtemps et quâon ne peut pas organiser des assemblĂ©es tous les jours, ça limite les retours quâon peut avoir. LâAbri Janvier, qui est une partie de lâauberge de jeunesse de Guillestre dont la commune est propriĂ©taire, fonctionne sur le mĂȘme mode.
Existe-t-il des liens entre les Refuges Solidaires et dâautres lieux semblables vers lesquels vous orientez les personnes aprĂšs leur passage aux Refuges ?
On a des liens privilĂ©giĂ©s dĂšs le dĂ©part avec les communautĂ©s EmmaĂŒs, chez qui on a envoyĂ© beaucoup dâexilé·es. On sâaperçoit dâailleurs aujourdâhui que dans toute la France, les personnes exilĂ©es reprĂ©sentent plus de 50 %, voire 60-70 % des populations accueillies dans ces communautĂ©s. Il y a aussi un lieu semblable aux Refuges Solidaires Ă Bayonne, sur la route venant dâEspagne et des PyrĂ©nĂ©es, trĂšs bien soutenu par la municipalitĂ©, mais câest loin. Je sais aussi que des gens aimeraient en monter un Ă Strasbourg. Souvent, quand les personnes partent, elles savent dĂ©jĂ oĂč elles veulent aller ensuite : rejoindre une famille par exemple, un parent, un·e ami·e, une connaissance. Celles qui nâen ont pas, on leur donne un lieu dâabri oĂč se rendre dans la ville. On est en lien avec des hĂ©bergeur·ses solidaires et on a tout un rĂ©seau, qui change sans arrĂȘt en fonction des disponibilitĂ©s de places.
On est aussi en contact rĂ©gulier avec le cĂŽtĂ© italien. Il y a un refuge de lâautre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, Ă cĂŽtĂ© de la gare dâOulx, gĂ©rĂ© je crois par le diocĂšse. Et encore un peu plus loin, Ă Bussolin, il y a un bĂątiment gĂ©rĂ© par la Croix-Rouge qui sert dâappoint en cas de surcharge du refuge. Mais en Italie les lieux dâaccueil sont assez institutionnalisĂ©s, avec un rĂšglement strict et des horaires de fermeture entre 22h et 6h, pendant lesquels les exilé·es ne peuvent ni entrer ni sortir. Sinon il y a surtout ce que les Italien·nes appellent des campi provisoires, tout au long de la route. Autrement, pour la suite de leur voyage, il y a le petit guide Watizat qui rassemble toutes les infos utiles, rĂ©digĂ© en français, en anglais et en arabe pour diffĂ©rentes villes ou rĂ©gions de France. Et deux Ă trois fois par semaine, la Cimade tient une permanence sur place pour informer les exilé·es sur leurs droits, notamment pour celles et ceux qui se posent des questions sur la demande dâasile. Sur Briançon il y a aussi la MAPEmonde, une association qui va les informer sur les instances et possibilitĂ©s locales.
Souvent, quand les personnes partent, elles savent dĂ©jĂ oĂč elles veulent aller ensuite : rejoindre une famille par exemple, un parent, un·e ami·e, une connaissance. Celles qui nâen ont pas, on leur donne un lieu dâabri oĂč se rendre dans la ville. On est en lien avec des hĂ©bergeur·ses solidaires et on a tout un rĂ©seau
Communiquez-vous pour faire connaitre les Refuges aux personnes qui en auraient besoin ?
Ces personnes-lĂ nous connaissent avant dâarriver en France. En Italie on leur parle de nous. Pour le passage, il nây a pas trop le choix : il y a une grosse vallĂ©e qui dĂ©bouche sur Oulx, oĂč les exilé·es arrivent par le train et sont pris·es en charge. LĂ , le bouche-Ă -oreille marche trĂšs bien : il·elles se communiquent sur leur portable la trace GPS pour arriver Ă Briançon par la montagne en Ă©vitant le poste frontiĂšre. Une fois Ă Briançon, il y a des affiches « Safe House », avec les coordonnĂ©es GPS du Refuge. On nâa pas grand-chose Ă cacher, on veut rester vraiment lĂ©galistes. On sâest dĂ©jĂ fait inquiĂ©ter par la justice parce quâon avait affrĂ©tĂ© deux bus pour Paris en 2020 en divisant le prix du bus entre les exilé·es qui voyageaient. Depuis, on leur paye le train ou le bus â du moins quand on peut â pour partir Ă Grenoble. En tout cas on facilite les dĂ©parts en prenant pour elles et eux leurs billets par Internet. Il arrivent quâil·elles aillent le chercher Ă la gare, mais payer en liquide est toujours plus compliquĂ©.
Pour faire connaitre le refuge Ă lâextĂ©rieur, on essaie aussi dâavoir un maximum de couverture par la presse, nationale ou autre. On a mĂȘme eu une couverture par Al Jazeera. Câest important parce quâaprĂšs chaque bel article dans un journal connu, des dons tombent, ce qui est primordial pour nous. On a eu une fois presque une double page dans Le Monde, suite auquel on a reçu une sĂ©rie de dons consĂ©quents.
Au-delĂ des articles de presse, documentez-vous ce qui se passe aux Refuges Solidaires ?
On a des archives de toutes nos rĂ©unions de conseil dâadministration, toutes les piĂšces administratives sont archivĂ©es sur place. En plus de ça, il y a des films, ou des rĂ©fĂ©rences cinĂ©matographiques qui tĂ©moignent de lâactivitĂ© aux Refuges. Les exilé·es font parfois des dessins, Ă©crivent des poĂšmes ou des textes dans diffĂ©rentes langues quâon affiche alors dans le rĂ©fectoire. Il y a beaucoup de papiers pendus Ă des fils qui, dâune certaine façon, marquent leur passage et permettent aussi Ă dâautres, qui arrivent aprĂšs elles et eux, de voir par exemple que des compatriotes sont passé·es par lĂ . Mais ça on ne lâarchive pas : au bout dâun moment, ça tourne. Les gens ne sont que de passage, et ces traces-lĂ sont un peu comme une traĂźnĂ©e dâavion dans le ciel : ça reste un moment puis ça sâefface.
On parle de gens qui sont en souffrance, sur un parcours dâexil difficile, Ă un moment de leur vie oĂč ils sont fragiles. On a envie de les protĂ©ger, mais ĂȘtre le sauveur ou la sauveuse nâest pas forcĂ©ment une bonne chose, la relation nâest pas Ă©quilibrĂ©e, elle peut ĂȘtre faussĂ©e.
Est-il arrivĂ© que vous gardiez des liens avec lâune ou lâautre personne de passage ?
Oui mais câest exceptionnel. Souvent le rappel Ă leur parcours nâest pas bien vĂ©cu, et le contact avec nous peut leur rappeler les souffrances vĂ©cues pendant le voyage. Mais câest arrivĂ©. Je parle en tant que membre de lâassociation, mais chaque individu, quâil soit bĂ©nĂ©vole ou salariĂ© ou administrateur, peut dĂ©velopper une relation particuliĂšre avec lâune ou lâautre personne exilé·e. Pour les bĂ©nĂ©voles qui vivent sur place câest peut-ĂȘtre encore autre chose. Mais je dois prĂ©ciser quâon leur demande de se mĂ©fier [dâune volontĂ© de se lier Ă tout prix] : on parle de gens qui sont en souffrance, sur un parcours dâexil difficile, Ă un moment de leur vie oĂč ils sont fragiles. On a envie de les protĂ©ger, mais ĂȘtre le sauveur ou la sauveuse nâest pas forcĂ©ment une bonne chose, la relation nâest pas Ă©quilibrĂ©e, elle peut ĂȘtre faussĂ©e. Les bĂ©nĂ©voles les plus jeunes sont tout feu tout flamme, ils et elles peuvent bien sĂ»r tisser des liens mais on les invite tout de mĂȘme Ă se mĂ©fier â pas des exilé·es mais avant tout dâeux·elles-mĂȘmes.
Dans la perspective du changement climatique et du bouleversement Ă venir des flux migratoires, quelle place pour des lieux comme les Refuges Solidaires ? Quâa-t-on Ă en apprendre ?
On est un peu pionniers dans lâaffaire. On aimerait que ce quâon fait puisse essaimer et aider Ă ce que partout se pratique une forme dâaccueil inconditionnel. De toute façon il y aura toujours des gens qui voudront ou devront partir de chez eux quelle quâen soit la raison. Lâimpact du dĂ©rĂšglement climatique est de plus en plus visible, mĂȘme en France : certain·es habitant·es du nord en ont ras-le-bol dâavoir les pieds dans lâeau quand dâautres du sud en ont marre des sĂ©cheresses et des inondations brutales. Aucun endroit nâest Ă lâabri. Ă Guillestre, oĂč se trouve lâAbri Janvier, il y a eu des pluies violentes, chargĂ©es de gravillons, qui on tout dĂ©truit sur leur passage, et ces phĂ©nomĂšnes vont se produire de plus en plus, et de plus en plus fort.
De toute façon il y aura toujours des gens qui voudront ou devront partir de chez eux quelle quâen soit la raison. Lâimpact du dĂ©rĂšglement climatique est de plus en plus visible, mĂȘme en France : certain·es habitant·es du nord en ont ras-le-bol dâavoir les pieds dans lâeau quand dâautres du sud en ont marre des sĂ©cheresses et des inondations brutales. Aucun endroit nâest Ă lâabri.
Demain, les Refuges accueilleront-ils les habitant·es de Guillestre ?
Peut-ĂȘtre ! Actuellement la grande majoritĂ© des populations dĂ©placĂ©es sâexilent dans leur propre pays. Pour les personnes qui arrivent aux Refuges, on parle dâ« exils lointains » parce que pour la plupart ce sont pas des exils temporaires mais vraiment pour aller trouver une vie meilleure ailleurs. Des rĂ©fugié·es climatiques, il y en aura en France, comme ailleurs en Europe, câest certain, mais je ne sais pas si ce sera Ă la mĂȘme Ă©chelle, ni si notre petit refuge pourra y faire grand-chose. On sera dans des flux beaucoup plus importants, et sans doute pas dans le mĂȘme type dâaccueil : on ne pourra pas attendre un ou deux ans avant de dĂ©livrer un titre de sĂ©jour ou un document administratif. MĂȘme Meloni, en Italie, est revenue sur ses grands discours contre les exilé·es et son refus de les accueillir Ă Lampedusa : lâItalie a finalement ouvert ses portes pour en accueillir volontairement parce que le pays a besoin de main-dâĆuvre. Il y a la rĂ©alitĂ© du terrain : lâan dernier une partie des rĂ©coltes de certain·es paysan·nes italien·nes sont restĂ©es sur pieds, nâont pas pu ĂȘtre rĂ©coltĂ©es.
En quoi les lieux comme les Refuges Solidaires peuvent ĂȘtre une source dâinspiration et dâenseignement sur la maniĂšre de penser les migrations, de partager un territoire ?
Le premier enseignement quâon peut en tirer, câest que la rencontre avec ces personnes qui sont sur le chemin de lâexil permet de lever les peurs qui les entourent et les poursuivent. Ce sont souvent les peurs qui nous conditionnent et qui nous guident, ce nâest pas rationnel, et ce nâest pas le cĆur qui parle. Le fait dâavoir des articles de presse qui montrent ce qui se passe Ă Briançon comme quelque chose dâexceptionnel peut aider Ă ce que ça ne soit plus exceptionnel. Les exemples ne manquent pas. RĂ©cemment jâĂ©tais dans une communautĂ© EmmaĂŒs Ă Cholet, oĂč lâon pratique lâaccueil inconditionnel long-terme, avec des exilé·es venu·es sâinstaller dans la rĂ©gion. Mais ce nâen est quâune parmi dâautres : il y a de la solidaritĂ© sur tout le territoire. Si les peuplades primitives nâavaient pas migrĂ© on nâexisterait pas. Le dĂ©veloppement humain ne peut se faire que par la rencontre de lâaltĂ©ritĂ©. Rencontrer lâautre complĂštement diffĂ©rent·e de soi, forcĂ©ment, ça enrichit.
Voyez-vous des changements dans le contexte de la nouvelle loi Asile et Migration ?
Il y a eu une formation organisĂ©e par la Cimade sur la nouvelle loi. Mais quelque part, ça nous concerne peu, parce que quelle que soit la loi, les gens passeront toujours. Depuis quâon a fermĂ© la premiĂšre fois le refuge, il y a en permanence deux escadrons de la gendarmerie Ă la frontiĂšre. Environ 200 personnes, plus la police des frontiĂšres, qui Ă©tait, elle, dĂ©jĂ lĂ lâĂ©tĂ© dernier. Et on a quand mĂȘme eu 300 personnes en mĂȘme temps aux Refuges â dont une nuit 171 arrivĂ©es dâun coup, plus une trentaine le jour suivant. Ăa fait plus de 200 en 24h, preuve que tout cela est complĂštement inefficace. Tu peux mettre autant de personnes que tu veux aux frontiĂšres : quand les gens veulent passer, ils ne sâarrĂȘtent mĂȘme pas Ă un mur ! Il nây a quâĂ voir ce qui se passe partout oĂč il y en a : ils sont escaladĂ©s ou abattus. Quelle que soit la duretĂ© de la loi, on nâempĂȘchera pas les gens de venir. Dâabord cette loi il·elles ne la connaissent pas forcĂ©ment, et mĂȘme si câest le cas il·elles se disent quâil y a toujours moyen, et il·elles ont bien raison : quand tu veux partir parce que câest trop dur chez toi, tu pars, un point câest tout.
Voir le projet Low-Tech et RĂ©fugiĂ©s. « Les low-tech sont des solutions techniques simples qui rĂ©pondent aux besoins basiques : logement, accĂšs Ă lâĂ©nergie et Ă lâeau, production et conservation de nourriture, etc. » (site de Eko!)

