On l’appelle Pap, mais son nom est Abdourahmane. Il est Sénégalais, arrivé au collectif la Voix des sans-papiers (VSP) à Liège en 2015. Caméraman de formation, il est aujourd’hui responsable technique et audiovisuel, archiviste et l’un des porte-paroles de VSP. Avec les moyens du bord, il pallie l’absence de couverture médiatique sur la réalité migratoire. Il filme, fabrique et collecte des traces des évènements et du quotidien du collectif. Avec ses bonheurs et ses drames. Cette mémoire documente aussi la faillite de l’État et sera indispensable quand il s’agira de réconcilier migration, démocratie et droits humains.
Propos recueillis par Hélène Hiessler (Culture & Démocratie) et Emmanuelle Nizou (Désorceler la finance)
La VSP Liège a déménagé plusieurs fois. Comment s’est organisé le collectif dans les différents lieux ?
Le collectif a d’abord occupé un bâtiment à Sclessin. Il y avait une grande pièce séparée en deux par un rideau, d’un côté les femmes, de l’autre les hommes, les affaires étaient regroupées dans un coin. On se contentait de peu, mais à un moment donné le bâtiment a été déclaré insalubre à cause de l’amiante et il a fallu partir. On a alors trouvé une ancienne école d’horticulture à Burenville [autre quartier de Liège] qui était inoccupée depuis plusieurs années et on y a emménagé avec l’aide du Comité de soutien. On y est resté·es de 2015 à 2021, puis le lieu a été vendu par la commune et nous avons dû déménager à nouveau. On s’est alors battu·es pour que le bourgmestre nous trouve des maisons où nous installer. Il nous a finalement proposé des adresses officielles pour qu’on puisse faire des demandes de régularisation. Mais être logé·es dans des maisons c’est un piège, ça a cassé la force du collectif. On n’a plus de salle pour faire nos réunions, et il y a plein d’autres choses en commun qu’on ne peut plus faire. Mais on se bat toujours à notre manière et on a organisé les maisons de sorte que les informations puissent bien circuler. Je suis responsable d’une maison où j’habite avec 12 autres personnes et on a mis en place un bureau et un comité de gestion qui prennent les décisions en commun.
Au sein de VSP, vous avez la charge des archives : comment en êtes-vous venu à prendre cette charge ?
C’est quelque chose qui est en moi depuis l’enfance : j’ai toujours aimé ranger, organiser, je suis très méthodique. Quelques jours après m’être inscrit chez VSP, je suis allé à la grande manifestation annuelle contre le centre fermé de Vottem et j’ai filmé toute la marche avec mon téléphone. J’ai aussi pris quelques photos, dont une du porte-parole de VSP avec sa femme et son enfant. Quelque temps après, quand je suis venu m’installer à Burenville, je lui ai montré cette photo et il s’en est étonné : j’ai découvert qu’il·elles n’avaient pris aucune photo de la manif. Et je me suis dit qu’une telle organisation ne devait pas rester sans garder de traces des moments importants. C’est à ce moment-là que je me suis engagé à faire ce travail. Il se trouve que j’étais cameraman de télévision au pays, et donc les images, je m’y connais. L’un des jeunes qui nous soutenaient m’a laissé un appareil photo avec un trépied et le collectif a acheté un disque dur à ma demande. À partir de là, j’ai filmé, j’ai pris des photos et je les ai stockées.
À un moment donné dans les réunions, j’ai demandé si plutôt que de rester ici à manger, dormir, et ne sortir que pour les manifestations, il n’y aurait pas des bonnes volontés qui pourraient nous proposer des formations, chacun·e dans son domaine, au sein-même de l’occupation où on avait une grande salle de réunion. Un de nos soutiens qui travaille à la RTBF a alors proposé d’organiser un atelier audiovisuel. Il m’a demandé de choisir six personnes et il est venu avec une équipe complète (un cameraman, un réalisateur, un preneur de son, un monteur…) pour qu’on puisse apprendre à mieux prendre les images, etc. Grâce à cette formation on a pu réaliser un court-métrage qui a d’ailleurs gagné le prix du public du court-métrage le plus engagé au festival À Films Ouverts. Après la formation, ils ont continué à nous aider en se cotisant pour qu’on achète une caméra. Ils avaient aussi du matériel ancien qu’ils nous ont donné : une perche, une mixette, etc. Tout ça m’a permis de faire mon travail d’archive de manière plus professionnelle. Depuis je me suis engagé à retracer l’historique du collectif et à immortaliser tous les moments importants de la VSP. Un jour on a organisé une exposition pour laquelle j’ai demandé à tou·tes les membres du collectif et à ses soutiens de m’envoyer les photos qu’ils et elles avaient prises avant mon arrivée. Le but était d’avoir des images d’avant, je voulais pouvoir suivre les mouvements du collectif, pas à pas. J’ai aussi des documents, des discours. Au début on ne parlait pas encore d’archive, je me disais qu’un jour j’allais réaliser un documentaire qui retrace tout le parcours du collectif pour que les gens comprennent la lutte. J’essaie de faire le travail qui devrait normalement être celui des médias – parler de nous, expliquer la réalité. À un moment donné, le mot « archiviste » est arrivé, je ne sais pas comment mais je me suis dit : « Pourquoi pas ? »
Ce travail d’archivage concerne la VSP Liège uniquement ?
Il n’y a pas tant de différences entre VSP Bruxelles et VSP Liège. Les responsables de Bruxelles savent ce qui se passe ici comme on sait ce qui se passe là-bas. Il·elles viennent nous soutenir quand il y a des manifestations ici, et vice-versa. Pour moi c’est une seule et même lutte. Étant à Liège, je suis plus proche de ce qui se passe ici mais quand il y a une manif, une réunion, des activités organisées par la VSP Bruxelles ou la VSP Verviers et que j’y vais, je filme, j’enregistre. Après, je ne connais pas toutes les archives des autres collectifs. Le moment viendra peut-être où on se réunira pour mettre tout ça en commun. En tout cas moi je ne me limite pas : c’est pour la cause, pour la lutte.
Je suis acteur en même temps que témoin de la vie du collectif, et c’est quelque chose que nous seul·es, qui la vivons, pouvons raconter. On ne va pas laisser les autres raconter notre histoire : c’est nous qui devons le faire.
En pratique, où se trouvent ces archives ?
Je conserve tout chez moi dans une armoire fermée à clé et dans un ordinateur que l’on a acheté pour faire des montages vidéo. Au début je travaillais seul, mais c’était un peu lourd de filmer toute une journée, puis de revenir faire le dérushage, monter, etc. Finalement j’ai décidé de me consacrer à la prise de vidéo et Honoré, qui était le coordinateur de l’atelier peinture, a accepté de se former, puis de s’occuper du montage. On mettait ensuite les vidéos sur notre page Facebook, mais avec l’organisation des expositions de l’atelier peinture, il a fini par manquer de temps. Je continue quand même à prendre des images : je ne veux rien rater, je ne veux pas qu’il manque des maillons à la chaine. Il arrive qu’on propose des représentations de théâtre. À ces occasions on prépare aussi des expositions et on montre un peu de nos images, mais pour le moment je les garde précieusement et j’essaie de bien les organiser pour pouvoir les retrouver et les comprendre facilement le moment venu. Un usage viendra un jour.
Ces « moments importants » de la VSP qui font l’objet d’une trace, quels sont-ils ?
On parle de la VSP en général mais dans ce général il y a forcément du particulier : il y a des moments forts, des moments de faiblesse, des moments de tension. On ne peut pas raconter la VSP sans parler des manifestations, mais aussi de la vie à l’intérieur du collectif, l’occupation, les difficultés. Comment les gens trouvent à manger ? Quelles sont les contraintes de santé, de vie, etc. Il y a même eu un décès. Un homme est mort parce qu’il n’a pas été pris en charge à temps. Je l’ai vu changer, je lui ai parlé, j’ai vu que ça n’allait pas. J’ai parlé au coordinateur, expliquant que son cas était critique, mais il n’avait un RDV chez le médecin que deux jours plus tard. On a alors appelé l’ambulance, qui l’a emmené mais il est décédé le surlendemain. On ne peut pas raconter la VSP sans parler de tout ça, mais aussi des formations qui ont lieu ici, des ateliers nous permettent d’avoir une connexion avec le monde extérieur, pour défendre notre cause, raconter ce qui se passe, montrer ce qu’on vit.
En termes de posture, vous voyez-vous plutôt comme un observateur de ce qui se passe, ou bien tentez-vous aussi de faire émerger certains témoignages ?
Je ne peux pas être uniquement en posture d’observation, puisque je fais partie de tout ça. Celui qui observe c’est celui qui est de l’autre côté, bien là où il est. Je suis acteur en même temps que témoin de la vie du collectif, et c’est quelque chose que nous seul·es, qui la vivons, pouvons raconter. On ne va pas laisser les autres raconter notre histoire : c’est nous qui devons le faire. Comme je suis dans le comité de gestion, j’ai assisté à pratiquement toutes les étapes de ce collectif. Par exemple, la vente aux enchères du bâtiment à Burenville. Souvent je filme aussi par intuition. Je suis acteur, mais je cherche aussi des preuves en images de ce qui s’est passé.
Est-ce que raconter c’est aussi pour se redonner du courage, du pouvoir en se rappelant les moments de victoire dans ce parcours difficile ?
Oui c’est important. On lutte pour une bonne cause, et les efforts qu’on y met doivent être appréciés à leur juste valeur. Beaucoup de gens nous jugent à partir de ce que disent les médias ou l’État, et qui n’est pas vrai. À l’époque où je faisais du montage, il m’est arrivé de présenter des images à la réunion du comité de soutien et de VSP. J’amenais le rétroprojecteur et je disais : « Les efforts que vous faites, voilà ce que ça donne. » En revoyant tout ça, les gens étaient très contents. Normalement, les médias qui couvrent nos manifestations ne devraient pas se limiter à indiquer le nombre de personnes présentes. Pour l’avoir pratiquée, je sais comment fonctionne la télévision : ils ne disent que ce qui les intéresse. J’essaie de mon côté de montrer ce qui n’est pas diffusé. Par exemple, lors d’une manifestation à Liège, j’ai repéré dans une rue un rassemblement de policier·es avec des caméras qui se sont mis·es à nous filmer. Je les ai filmé·es aussi, me disant qu’on verrait plus tard pourquoi il·elles faisaient ça, mais qu’au moins on aurait mes images.
Ce qu’on fait en Belgique aujourd’hui peut aussi servir de ressource à des personnes qui vivent ailleurs, dans d’autres pays. C’est pour ça que j’y mets tout mon cœur : j’espère que ça contribuera à changer la donne.
Vous racontez donc pour vous donner de la force, pour témoigner, pour sensibiliser, pour vous défendre aussi des récits erronés ou partiels qui ne vous rendent pas justice aujourd’hui. Dans le temps long de l’avenir à qui destinez-vous ces archives ?
On dit souvent qu’avec le temps, les paroles s’en vont, et les écrits restent. Moi j’entends par « écrits » toutes les traces que je collecte, images et sons inclus. Toutes les révolutions, tout ce qui nous a permis d’arriver là où nous sommes racontent les obstacles auxquels on a été confronté·es et comment on a fait pour les franchir. Les archives, le fait de raconter aide les générations à venir à se préparer en conséquence. On sait que la question de l’immigration ne s’arrêtera pas. Vous-mêmes aurez peut-être besoin d’aller chez moi ou ailleurs un jour, tout comme je suis là aujourd’hui. Nous sommes des êtres humains, nous avons besoin de bouger : on devrait pouvoir aller là où on se sent bien sans en être empêché·e. Les archives permettent de s’orienter, de voir comment ça s’est passé pour d’autres avant nous, et comment ces autres ont résolu les problèmes auxquels il·elles ont été confronté·es. Ce qu’on fait en Belgique aujourd’hui peut aussi servir de ressource à des personnes qui vivent ailleurs, dans d’autres pays. C’est pour ça que j’y mets tout mon cœur : j’espère que ça contribuera à changer la donne.
Le collectif de la VSP est extrêmement bien organisé. Est-ce que ça pourrait servir d’outil à d’autres collectifs en lutte moins outillés ou expérimentés que vous ? Vous arrive-t-il de travailler à cette transmission ?
Pour le moment, ce que j’essaie d’organiser, c’est déjà beaucoup pour moi. Je discute souvent avec beaucoup d’autres membres de la VSP. J’explique ce que j’essaie de faire, et comment j’imagine la suite. Si on veut être respecté·es, il faut montrer qu’on est bien organisé·es et qu’on gère les choses avec intelligence. Petit à petit je vois des changements. Au niveau des archives je sais que ça s’organise de plus en plus aussi dans les autres VSP. Il arrive qu’on essaie d’organiser des échanges entre nous, et ça aide : on prend des autres et les autres prennent de nous. Mais dans un premier temps je privilégie la VSP, qui est comme ma famille.
Qu’est-ce qui freine selon vous ce type de pratique dans d’autres collectifs ?
Ce n’est pas un travail facile. Moi je le fais par passion, j’ai aussi une formation, un parcours qui m’y ont préparé – j’ai travaillé au sein d’un autre mouvement où j’étais à la cellule technique, à la logistique, je sais comment tout ça fonctionne. Mais tout ça prend du temps et demande de la méthode. Les sans-papiers ont d’autres chats à fouetter, il·elles n’ont pas ce temps-là, se débattent pour pouvoir sortir la tête de l’eau. Il·elles me disent souvent que je suis fou de faire ça plutôt que de m’occuper de mes papiers.
Les complices, les allié·es ont-il·elles un rôle à jouer dans ce travail d’archivage, considérant qu’il·elles ne portent pas la même fatigue que vous ?
Oui. Ce sont en effet des « complices » : s’ils et elles font des films, organisent des débats qui permettent à d’autres personnes d’être informées de ce qui se passe, de dire ce qui devrait être dit pour que les gens soient au courant, c’est positif ! Il·elles aident à casser les préjugés et à chasser les mauvaises ondes. On doit tou·tes saluer des actions comme ça. Mais il faut souligner aussi le fait que certaines personnes profitent de notre situation de précarité pour faire avancer leur projet. Ça nous est arrivé à Liège et ça nous a beaucoup retardé·es. À un moment donné, j’étais considéré comme la bête noire, pas très apprécié de certains soutiens parce que je disais souvent non quand je voyais qu’on nous prenait pour des personnes irréfléchies. Même parmi nous, certain·es disaient que je faisais fuir les soutiens, mais il ne faut pas tout accepter sous prétexte que tu es dans une situation de faiblesse. Aujourd’hui on n’accepte plus les soutiens à n’importe quelle condition, on doit être respecté·es.
Vous parliez tout à l’heure de la question des points de vue, de qui est légitime à raconter l’histoire de VSP. Trouvez-vous important que d’autres personnes puissent partager leur point de vue ?
Oui bien sûr, je ne peux pas être partout et recueillir tout. Et chacun·e a sa façon de voir les choses. On accepte tout ce qui est positif, tout qui nous rend plus fort·es pour aller de l’avant, mais pas ce qui nous désunit. On dit que c’est la diversité des couleurs qui fait la beauté d’un tapis. Il faut mettre bout à bout tous ces points de vue, en formant une sorte de chaine à laquelle chacun·e amène sa touche, à condition que l’histoire puisse être racontée par nous-mêmes selon nos réalités, notre vécu, notre sensibilité. Le travail que je fais c’est pour la VSP, pour la bonne cause, et pour toutes les personnes opprimées. Le prix du public du court-métrage le plus engagé qu’on a eu, c’est pour la lutte contre le racisme. On se bat contre toutes les injustices, on est solidaires avec toutes les personnes opprimées et je pense que c’est ce qu’il faut faire : faire converger les luttes et les efforts pour un monde meilleur.

