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Dossier

La Maison Sésame : « comme un phare dans la tempête »

Entretien avec Sylvie, Benoît, Dana, Amélie (Maison Sésame)

08-11-2024

Sylvie est engagée auprès des exilé·es depuis 1999 à travers son travail au sein d’Emmaüs et en lien avec de multiples associations. Elle a connu toutes les vagues d’arrivées de plus en plus nombreuses sur la côte d’Opale de réfugié·es en route pour l’Angleterre, et leurs déplacements d’un camp à l’autre, d’une « Jungle » à l’autre, au gré des constructions et démantèlements successifs. La maison de Herzeele devenue « Maison Sésame » est celle où elle a grandi. Avec son mari Benoît, médecin retraité, un·e coordinateur·ice et un réseau de bénévoles et de soutiens locaux, un collectif s’est construit qui y organise aujourd’hui l’accueil de personnes exilé·es le temps d’un répit, en attendant de traverser la Manche. Nous avons rencontré une partie d’entre elles et eux en juin 2024 : Sylvie et Benoît, Amélie, alors coordinatrice, Dana, ancien hébergé, devenu bénévole puis coordinateur, Omid, hébergé à long terme et bénévole. Dans une ambiance chaleureuse et familiale, et en plusieurs langues, nous avons parlé longtemps, de beaucoup plus que ce qu’il apparaitra dans cette restitution. Petit aperçu, dans les mots de Sylvie, Benoît, Dana et Amélie, de la réalité de cette maison à la porte toujours ouverte, où l’accueil s’inscrit dans un contexte transmigratoire, en lien avec la Jungle de Dunkerque toute proche.

Propos recueillis en juin 2024 par Hélène Hiessler, pour Culture & Démocratie

Comment la Maison Sésame est devenue le lieu d’accueil qu’elle est aujourd’hui ?
Sylvie :
En 2017, il y avait un camp de réfugié·es à Grande-Synthe, qui existait depuis un peu plus d’un an, vers lequel se sont dirigées toutes les personnes qui avaient été dispersées en France suite au « nettoyage » de la Jungle de Calais (dans laquelle vivaient 10 000 exilé·es tout de même), mais qui voulaient absolument rejoindre la famille ou les ami·es en Angleterre. Elles n’avaient pas accès aux shelters [abris] : c’étaient les passeurs qui géraient tout ça. Il faut savoir qu’il y a une grosse mafia de passeurs à Grande-Synthe. Ce sont des gens qui ont un peu d’argent, contrairement aux populations de réfugié·es à Calais. En avril, il y a eu une bagarre entre passeurs, suite à laquelle le quart du camp a brulé. Le maire, Damien Carême, a mis ces personnes à l’abri dans des gymnases et appelé l’État au secours, qui a répondu en exigeant qu’il ferme complètement le camp. À ce moment-là ma mère, qui vivait toute seule dans cette maison à Herzeele, a voulu partir en maison de retraite. Pour moi c’était clair : cette grande maison, tous ces gens dehors… Avec mon mari Benoît, on a emprunté pour racheter les parts de mes frères et sœurs. Puis on a créé une association, la Maison Sésame, et on a ouvert en mars 2019.

Je dois dire que même moi, qui vais dans les camps depuis 1999, qui ai passé tellement de temps là-bas, je n’ai vraiment pris la mesure de la violence que toutes ces personnes vivent qu’à partir de ce moment-là. Parce qu’ici, on est ensemble, on partage un quotidien, les repas, des moments informels. Cette maison elle a trois vertus. La première c’est d’offrir un toit. La deuxième ce sont les rencontres − cette maison est ouverte, au cœur du village, donc les gens viennent de plus en plus. Ça casse les peurs. La troisième, c’est de calmer un peu notre colère. Ça marche un peu seulement, parce que comment vivre, comment rentrer chez soi en hiver, être au chaud, être bien en sachant que dehors c’est insupportable ? J’espère qu’on ne s’y fera jamais. C’est effrayant de voir comment le niveau de normalité descend d’année en année. Le petit Aylan a bousculé le monde, mais récemment, deux petites filles sont mortes ici, l’une noyée, la deuxième piétinée au fond d’un bateau il y a un mois seulement. Mais qui en parle ? Cette maison elle est là aussi pour tout ça. Ce n’est qu’une goutte d’eau… mais au moins c’est une goutte d’eau.

Que signifie pour vous « accueil inconditionnel » ?
Sylvie : « Accueil inconditionnel » est un bien grand mot. À Emmaüs, où j’ai longtemps travaillé, on le pratique, en principe. Ici, dans les faits, on ne va pas jusqu’à l’inconditionnalité, parce que cette maison doit rester debout. Elle n’est pas faite pour accompagner des gens extrêmement malades psychologiquement parlant, ou des blessé·es graves − on essaie mais nos moyens sont limités. Par exemple, il n’y a pas de chambre en rez-de-chaussée. Malgré tout, on tend à l’inconditionnalité. Les personnes qui arrivent ici sont envoyées par des associations qui bossent dans les camps, notamment le Refugee Woman Center qui s’occupe de femmes et d’enfants, mais aussi l’hôpital de Dunkerque. Ce pourrait être une sorte de caution le jour où on viendra nous chercher : on rend un service à l’État français. Et on accueille tous ces gens de manière inconditionnelle − y compris quand c’est le garagiste du coin qui nous les envoie : on fait confiance, et ça marche dans 99 % des cas. Mais on a des limites parce qu’on vit tou·tes dans la même maison.

Le petit Aylan a bousculé le monde, mais récemment, deux petites filles sont mortes ici, l’une noyée, la deuxième piétinée au fond d’un bateau il y a un mois seulement. Mais qui en parle ? Cette maison elle est là aussi pour tout ça. Ce n’est qu’une goutte d’eau… mais au moins c’est une goutte d’eau.

Qui habite dans la maison ?
Sylvie : Benoît et moi n’habitons pas sur place, et la coordinatrice non plus : elle a des horaires de boulot. On a pas mal de volontaires qui viennent aider, parfois des stagiaires, et certain·es logent sur place. La plupart sur des temps courts, parce qu’ici la charge émotionnelle est très lourde. Autrement les personnes accueillies sont surtout des familles, parfois des mamans qui sortent de la maternité avec leur nouveau-né. Parfois des gens qui se font exclure des Jungles, comme des personnes LGBTQI+ − on est répertorié·es comme lieu d’accueil pour ces personnes par la Croix-Rouge, mais souvent elles ne restent pas. Des blessé·es, aussi. Beaucoup de personnes naufragées, ou qui ont subi des chocs psychologiques énormes en ayant perdu leur épouse, leur enfant, un proche… Et ça c’est de plus en plus. En termes d’âge, on a un peu de tout, mais les personnes de passage ici sont souvent jeunes, parfois mineures. Surtout des Kurdes, des gens qui viennent d’Irak, plus rarement des Iranien·nes et des Afghan·es.
On est vraiment un lieu de répit. Ne pas être en ville a ses inconvénients mais c’est aussi un avantage : les passeurs ne viennent pas ici. Installer une maison comme celle-ci en plein centre de Grande-Synthe serait impossible, elle serait vite reprise par la mafia. Le fait d’extirper les personnes de l’endroit glauque qu’est la Jungle leur permet de faire une halte, de souffler pendant leur voyage, de réfléchir aussi. D’ailleurs à la fin de leur séjour, plus de la moitié des personnes décident de rester en France alors que ce n’était pas leur intention au départ. Le fait d’être bien accueillis, que tout se passe bien, pousse les gens à se poser des questions.

Le fait d’extirper les personnes de l’endroit glauque qu’est la Jungle leur permet de faire une halte, de souffler pendant leur voyage, de réfléchir aussi.

Comment s’organise la vie du lieu ? Y a-t-il des règles ? Qui en décide ?
Sylvie : Oui, aujourd’hui, il y a des règles, qu’on envoie par WhatsApp aux familles pour qu’elles puissent les traduire dans leur langue, avec aussi une explication de ce qu’est cette maison. Au départ, le plus souvent, elles ne comprennent pas − pour elles ça ne se fait pas d’être reçu·e comme ça chez des gens, alors elles pensent que c’est une maison de passeurs. Nous expliquons que dans cette maison, nous travaillons pour la fraternité, qu’elles sont ici chez elles, donc qu’elles font comme chez elles, donc qu’elles participent, en gros. Tous les lundis il y a house meeting, une réunion avec toutes les familles présentes, même celles qui viennent tout juste d’arriver. À ce moment-là on explique qu’il faut que la maison soit propre, que les repas se font tou·tes ensemble ou pas, qu’il faut faire la vaisselle, etc. On discute et on décide ensemble de la répartition des tâches, puis on affiche un programme pour la semaine. Chaque famille est responsable de l’entretien de sa chambre. Mais comme le départ se fait parfois en vitesse, de manière inopinée, il n’est pas rare que la chambre soit laissée un peu en bazar – d’ailleurs on garde toujours la chambre 48h au cas où le passage rate. Quand une chambre est laissée en bazar quelqu’un doit bien s’en occuper, et il est difficile de faire nettoyer la chambre d’une autre famille par les autres habitant·es. Donc ça retombe dans ces cas-là sur la salariée − Amélie − ou les bénévoles présent·es sur place. Ce ne sont pas des tâches réservées, mais plutôt qui échouent.

Benoît : Des activités sont aussi organisées. Du jardinage, des animations ludiques, avec l’association Project Play par exemple, qui vient une fois par semaine. Il·elles font des balades à pied ou à vélo − souvent à vélo ! − autour du village. Les murs de la maison sont peut-être symbole de sécurité, mais en même temps ces personnes ont besoin de prendre l’air comme tout le monde. Il y a parfois aussi des sorties, à la ferme ou en bord de mer, au bowling, ce genre de choses. Mais celles-ci dépendent des disponibilités des bénévoles, elles ne sont pas organisées de manière régulière.

Sylvie : On manque de bénévoles pour ça. Et le bowling, il·elles adorent mais c’est un budget. Nous n’avons pas de subsides : nos revenus ce sont des levées de fonds, des dons de particuliers ou de fondations. Le budget de la maison, avec l’emploi de la coordinatrice, c’est 80 000€ par an. Pour pouvoir faire les travaux d’entretien de la maison, il nous faudrait plutôt 100 000€. À Calais il y a trois expulsions par semaine en moyenne, [chacune coutant 40 000 euros]. Un an de Maison Sésame coute donc 2 expulsions. Vous imaginez ? Ça veut dire que l’État dépense volontairement un fric dingue pour ne pas accueillir !
Les fondations qui nous financent sont par exemple la Fondation Abbé Pierre, ou le Fonds Riace qui nous a donné 50 000 euros pour qu’on puisse acheter deux tiny houses, qu’on va installer dans le jardin pour pouvoir faire du « AirBnB » solidaire. On espère que ça va générer des rentrées financières. Elles ont dit oui tout de suite à ce projet parce que c’est important d’autonomiser une maison comme celle-ci. Mais comment faire pour trouver des solutions pour pérenniser tout ça ? Pour revenir aux activités, une bénévole vient tous les samedis faire des gâteaux. Il y a eu de la couture, un atelier lecture. Il n’y a pas franchement de demande : les gens sont en voyage, ils sont ailleurs, dans l’attente du coup de fil du passeur qui leur dira : « On y va ! » Leur vie ici est donc toujours dans une espèce d’entre-deux. Si on annonce une activité, il·elles sont super content·es, c’est capital pour l’ambiance, pour la cohésion, etc., mais c’est aussi bizarre parce que quelque part, ça les pose ici.

Le budget de la maison, avec l’emploi de la coordinatrice, c’est 80 000€ par an. […] À Calais il y a trois expulsions par semaine en moyenne, [chacune coutant 40 000 euros]. Un an de Maison Sésame coute donc 2 expulsions. Vous imaginez ? Ça veut dire que l’État dépense volontairement un fric dingue pour ne pas accueillir !

Est-il arrivé que les règles de la maison soient contestées et réadaptée ?
Amélie : Contestées, peut-être pas, mais questionnées, et pas observées − ça c’est sûr. Celle qui est la plus discutée c’est le fait que je ne conduise plus les familles à Dunkerque alors que ça se faisait avant. Elles doivent prendre le bus. Mais quand elles le savent, elles se débrouillent.

Sylvie : C’est vrai qu’au début, on était si touché·es qu’on faisait beaucoup. Les premières équipes faisaient le trajet 3 fois par jour vers Dunkerque, et le budget d’essence a explosé ! Aujourd’hui, chacun·e peut aller et venir comme il ou elle veut. On indique les horaires de bus, il y a les vélos. Parfois il·elles préviennent, parfois pas. La porte n’est jamais fermée à clé. Et puis ces personnes vivent beaucoup la nuit, donc elles sont en décalage par rapport à la journée d’Amélie [la coordinatrice] par exemple.

Amélie : En ce moment, vers 11h-11h30, c’est l’heure du petit-déjeuner, qu’on prend ensemble – c’est mon repas du midi. Il y a ensuite un repas à 18h, que je partage aussi avec elles et eux si je suis encore là. En général les repas sont préparés ensemble aussi.

Sylvie : Même si à la préparation ce sont souvent les femmes − on ne va pas tout révolutionner ! – la vaisselle est aussi faite par les hommes.

Benoît : On n’est pas dans un cadre où on va imposer nos références culturelles, comme par exemple l’égalité des hommes et des femmes dans le partage des tâches domestiques.

Les séjours sont plutôt courts ?
Sylvie : Certaines familles ne viennent dormir qu’une nuit. D’autres restent plus longtemps. Le plus long a été neuf mois. Bon c’était un cas particulier : mais les séjours sont plus longs quand les personnes sont en demande d’asile ou se sont fait exclure d’un autre endroit, ou que c’est l’hiver et que les conditions pour traverser ne sont pas bonnes. Avec les séjours plus longs, les relations sont forcément différentes, les liens plus forts. La maison est d’ailleurs très différente l’été et l’hiver. En principe on ne peut jamais accueillir plus de 15 personnes à la fois, même s’il y a parfois des imprévus. En mars, alors que la maison était pleine, on a accueilli une maman et ses trois enfants, qui avait perdu une petite fille de 7 ans, et dont le papa avait disparu. Toutes les familles d’ici ont tenu à l’accueillir. Il s’est avéré que suite à l’accident, le papa avait été emmené à Paris par la police pour enquête. Il est revenu le lendemain, et pendant un temps on a été plus nombreux·ses.

Amélie : Il y a beaucoup de gens qui gravitent autour de la maison, mais il y a aussi celles et ceux qui viennent séjourner. Certain·es restent deux semaines, d’autres plusieurs mois. Ces bénévoles-là habitent ici, partagent la vie de la maison. Ce sont souvent des jeunes. Depuis janvier il n’y a eu que 5 semaines sans bénévoles.

Les séjours sont plus longs quand les personnes sont en demande d’asile ou se sont fait exclure d’un autre endroit, ou que c’est l’hiver et que les conditions pour traverser ne sont pas bonnes. Avec les séjours plus longs, les relations sont forcément différentes, les liens plus forts.

Existe-t-il des liens entre la Maison Sésame et d’autres lieux semblables ou non, d’autres structures, institutions, collectivités, voisin·es ?
Sylvie : On est en lien avec le Refugee Woman Center, l’hôpital de Dunkerque, Emmaüs,… Dès qu’on a acheté cette maison, on a reçu un coup de fil du commandant de police, qui nous a fait part des peurs des gens du village à la perspective qu’on accueille des personnes migrantes. Les Renseignements généraux nous ont beaucoup surveillé·es au début, il y a eu des hélicos, des avions, la police est venue plusieurs fois, s’attendant à des bagarres entre réfugié·es. Ça n’a pas été facile, mais le fait que la maison reste « dans la famille » a compté pour le village, je pense. En tout cas au final, ça se passe très bien.
On soutient aussi l’association Migraction 59, qui rassemble des chauffeur·es et des hébergeur·ses et organise l’accueille de jeunes Soudanais·es de Calais. Tous les samedis, les chauffeur·es vont chercher des mômes à Calais et les emmènent chez des hébergeur·ses le temps d’un week-end. Il·elles sont reconduit·es à Calais le lundi matin. Dès qu’on le peut, on accueille aussi ces jeunes, qui viennent pour deux jours seulement – pour la douche, le répit, le repas, dormir… Les autres populations sont essentiellement Kurdes, et quelque fois le fait d’accueillir les Soudanais·es occasionne des réflexions ! Mais tout ça fonctionne quand même.

Benoît : On tient beaucoup à cet accueil − des Soudanais·es mais aussi parfois des Érythréen·nes, en tout cas surtout des Africain·es de l’Est. C’est important pour eux·elles-mêmes d’abord, mais aussi pour rappeler aux habitant·es que notre accueil est sans distinction de personne, d’origine, de chemin parcouru ou autre, qu’ici ce n’est pas « la maison des Kurdes » mais celle de toute personne qui fait le voyage, qui est de passage. Et l’accueil de ces jeunes – souvent des mineur·es non accompagné·es – le temps d’un week-end fait que les familles ici passent en quelque sorte de personnes accueillies à personnes accueillant·es.

Communiquez-vous autour du lieu pour le rendre connu/accessible aux personnes qui en auraient besoin ?
Sylvie : Ça a toujours été un objet de discussion. D’un côté, « vivons caché·es, vivons heureux·ses », et en même temps, il faut dénoncer ce qui se passe. Donc oui, on communique, mais de façon très ponctuelle. Récemment on a lancé une campagne d’appel à dons, mais on n’attire pas trop l’attention non plus pour protéger ces populations. Et puis on est visibles à travers tout notre réseau. On fait partie du collectif des morts aux frontières qui s’est créé à Dunkerque : on a aussi un rôle politique. Accueillir, c’est déjà politique, mais ça ne suffit pas.

Benoît : Quand des choses se passent ici, essentiellement des gens de l’extérieur qui veulent organiser des évènements à la maison, c’est l’occasion d’inviter d’autres personnes à venir voir ce qui s’y passe.

Sylvie : Une chose qui a mis aussi la Maison Sésame en lumière, c’est lorsqu’un bon copain est venu ici pour faire une grève de la faim. Il a tenu 42 jours. Il faisait partie de l’association Salam, et beaucoup de gens de cette association sont venus pendant cette période-là. Il faut dire aussi qu’on est un peu excentré·es : en ville tu pourrais passer par la maison entre deux occupations. Là, tu es obligé·e de venir exprès. Au moment de cette grève de la faim, beaucoup de personnes ont découvert la maison.

On n’a pas forcément de « ressources humaines » pour faire tout ce travail de communication et nous rendre visibles. On n’est pas contre mais c’est du boulot, et notre priorité va à l’accueil, l’entretien de la maison, etc.

Est-ce que vous gardez des archives de ce qui se passe ? Est-ce que vous documentez la vie du lieu ?
Sylvie : Oui on garde des traces. Il y a des articles de presse, par exemple au moment où on a accueilli la famille de la petite fille morte noyée, Le Monde est venu, Mediapart aussi, et il y a eu la presse britannique. La Maison Sésame n’est pas forcément le sujet, mais elle devient visible.

Benoît : On n’a pas forcément de « ressources humaines » pour faire tout ce travail de communication et nous rendre visibles. On n’est pas contre mais c’est du boulot, et notre priorité va à l’accueil, l’entretien de la maison, etc.

Vous avez parlé des traumas et de la détresse psychologique de certain·es habitant·es. Comment faites-vous pour l’accueil de personnes avec des problématiques de santé mentale ?
Benoît : En tant que médecin retraité, je suis le référent santé au sein de la maison. Il est rare de savoir à l’avance si les personnes ont de telles problématiques. Quand on s’en rend compte, soit l’état de la personne justifie son hospitalisation, et à ce moment-là on va trouver le chemin pour lui permettre d’arriver au bon endroit, au bon lieu de prise en soin, soit ça ne justifie pas une hospitalisation et on essaie de faire au mieux, en organisant, si c’est possible, une prise en soin en ambulatoire. Jusqu’à il y a peu, l’EMPP – équipe mobile psychiatrie précarité – acceptait de prendre en charge les personnes migrantes. Mais entre-temps l’organisation psychiatrique de secteur a tout balayé et on n’a plus accès à cette fameuse équipe aujourd’hui. Il n’y a qu’un seul lieu d’accueil d’urgence psychiatrique sur le territoire mais il faut pouvoir emmener la personne. Et on ne sait pas ensuite si le service va la garder, sans compter qu’il n’y a pas de garantie de suivi. Donc c’est un gros problème, on ne sait pas encore comment on va se débrouiller pour les situations problématiques à venir. Quoi qu’il en soit, il est évident que nous ne pouvons pas garder ici des personnes qui mettent en danger les habitant·es de la maison. C’est la limite pour nous : la préservation de la sécurité, mais aussi du bien-être.
Depuis le début, on a été confronté·es à cette question de la limite du séjour. Ces personnes que nous accueillons, combien de temps vont-elles rester ? Qu’est-ce qui va faire qu’elles vont partir ? Est-ce que c’est notre décision ou la leur ? Au début on avait imaginé de limiter les séjours à une durée de 15 jours, mais nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas jouable. Si nous accueillons ces personnes c’est parce que vivre dans la Jungle est une situation insupportable, intolérable, inadmissible. Comment, alors, imaginer les renvoyer là-bas ? On a abandonné cette idée de séjour limité. Pour autant, un séjour qui se prolonge peut poser problème : les liens, l’affectif qui se développent. Parfois les personnes se sentent tellement chez elles que ça devient problématique. En cas de non-respect des règles de vie, on ne va pas mettre une femme seule ou une maman et ses enfants dehors, mais s’il s’agit d’un homme seul il se peut qu’on négocie une date de départ.

Depuis le début, on a été confronté·es à cette question de la limite du séjour. Ces personnes que nous accueillons, combien de temps vont-elles rester ? Qu’est-ce qui va faire qu’elles vont partir ? Est-ce que c’est notre décision ou la leur ?

Est-il arrivé que des habitant·es de la maison vous alertent sur un sentiment d’insécurité et demandent une expulsion ?
Dana : Benoît est médecin, moi je suis infirmier : si une difficulté comme celle-là arrive, une personne qui pose problème, on le partage. On se sert des groupes WhatsApp pour communiquer. Comme je suis proche de différentes cultures, je vais pouvoir savoir aussi si tel ou tel comportement est un danger ou pas. Mais la priorité, c’est vraiment la sécurité de la maison. Une seule personne ne peut pas passer avant toutes les autres ici. On en parle entre nous, puis avec les autres habitant·es pour voir si c’est vraiment grave, et si oui on pense à d’autres étapes. Peut-être l’hôpital, peut-être un autre lieu. Ici on ne peut accueillir que 15 personnes, et il faut vraiment préserver une bonne ambiance dans la maison, parce que les gens qui viennent ont besoin de tranquillité. Certaines personnes sont déjà psychologiquement, physiquement et mentalement très fatiguées en arrivant. Elles n’ont pas besoin que d’un logement, mais aussi d’un lieu pour se reposer, pour leurs enfants traumatisé·es par la mer, par le voyage, par la guerre… Il faut vraiment garder le sentiment de sécurité.

Benoît : Sur WhatsApp, on a plusieurs groupes : le groupe « Sés-amis » pour toutes les personnes qui sont passées ici, y compris les bénévoles − actuel·les ou ancien·nes –, le groupe « Maison Sésame Action » pour les personnes qui sont là actuellement au quotidien – bénévoles, salarié·e et administrateur·ices –, un groupe « Administrateur·ices – Salarié·e », et encore un autre « Administrateur·ices ».
Dana habite à Dunkerque mais il est souvent ici depuis qu’il a été accueilli à la Maison Sésame. Il fait partie des bénévoles très impliqués dans la maison. S’il y a une difficulté avec une personne, peut-être que les habitant·es vont le signaler aux bénévoles − Omid, Dana ou d’autres − ou à Amélie. La réflexion peut se faire de manière concertée avec toutes les personnes concernées, mais la décision finale, s’il s’agit de mettre quelqu’un·e dehors, ce ne sont pas les habitant·es qui la prennent. Nous pensons qu’il n’est pas raisonnable de leur faire porter cette responsabilité : on ne sait pas ce que l’avenir leur réserve, il·elles seront peut-être amené·es à retrouver cette personne dans d’autres circonstances et que cela se passe mal. L’idée est de les protéger de ça.

Certaines personnes sont déjà psychologiquement, physiquement et mentalement très fatiguées en arrivant. Elles n’ont pas besoin que d’un logement, mais d’un lieu pour se reposer, pour leurs enfants traumatisé·es par la mer, par le voyage, par la guerre… Il faut vraiment garder le sentiment de sécurité.

Dana, pour toi, qu’est-ce que la Maison Sésame a de particulier par rapport à d’autres lieux d’accueil que tu as pu connaitre sur ton parcours ?
Dana : Pour moi ici c’est le paradis. J’ai grandi en Iran, j’y ai eu une maison, une voiture, un travail. Puis j’ai dû fuir vers l’Europe. En Iran j’ai eu toutes les choses qui étaient importantes pour moi, mais ici, c’est autre chose. Quand tu arrives, après avoir vu d’autres camps, tu remarques déjà qu’il y a des gens d’un peu partout : la Maison Sésame c’est un peu un pays avec plein de nationalités différentes, et tout le monde est content d’y vivre. Tu partages tes habitudes, celles de ta culture, les habitudes européennes, je suis musulman, tu es chrétien, on partage le quotidien, les repas, on danse ensemble… Moi j’ai appris les danses iraniennes ici pour la première fois ! En fait, la première fois que j’ai dansé c’était ici. Maintenant je suis un vrai professionnel ! Il y a beaucoup de beauté dans cette maison. Tout ça est possible parce que c’est un endroit magnifique, une maison calme, avec un beau jardin, et une super équipe qui gère l’accueil. Il est arrivé que viennent ici des personnes musulmanes un peu strictes. Et petit à petit, elles se sont mises à parler avec moi ou d’autres, et elles sont devenues plus légères, plus épanouies. Elles ont même dansé ! C’est un lieu où on est libres de faire comme chez soi. Dans d’autres camps, on n’a pas ce type d’accès, on ne peut pas cuisiner, s’habiller, aller et venir comme on le souhaite. Ici c’est comme à la maison. Pour moi tout ça est plus important que tout : cette liberté et cette ambiance. Je suis en contact avec 99 % des familles passées par ici qui ont traversé et vivent aujourd’hui en Angleterre, et toutes le disent : cette maison leur manque. À moi aussi quand je n’y suis pas. Je viens à la Maison Sésame pour aider, mais aussi quand je suis fatigué parce que j’y reçois beaucoup. Et c’est un peu comme être en vacances, visiter un autre pays dans lequel de nombreuses cultures très belles vont et viennent.

Benoît : On perd aussi le contact avec pas mal de personnes qui sont passées. Certaines veulent oublier, mais surtout, au moment du passage, les passeurs leur demandent de jeter leur carte sim pour ne pas qu’on puisse remonter jusqu’à eux au cas où elles se feraient arrêter.

Moi [qui suis Iranien] j’ai appris les danses iraniennes ici pour la première fois ! En fait, la première fois que j’ai dansé c’était ici. Maintenant je suis un vrai professionnel ! Il y a beaucoup de beauté dans cette maison.

Sylvie, voir votre maison d’enfance ainsi transformée, cohabiter dans un lieu comme celui-ci, qu’est-ce que ça produit pour vous ?
Sylvie : Moi je trouve ça absolument extraordinaire, et c’est exceptionnel qu’on puisse le faire. Personnellement, ça m’aide à trouver du sens dans ce monde de merde. Ce qui se passe, c’est dégueulasse. Pour moi la Maison Sésame est devenue une évidence, mais aussi à cause des 20 dernières années et des innombrables heures passées confrontée à la violence des lieux comme les campements à Calais ou Grande-Synthe. Après le départ de ma mère et qu’on ait vidé la maison, la première fois où, quand je suis arrivée, la maison était pleine, ça m’a fait tellement plaisir d’entendre rire, j’ai pensé : « Ça y est, la maison reprend vie. »
Les personnes qui sont passées par la Maison vont s’en souvenir longtemps. Je pense à une maman et ses 6 enfants qui sont resté·es un bon bout de temps. Cette famille a essayé de passer 20 fois ! La mère m’a fait comprendre que dans tout son voyage long et difficile, cette maison était comme un phare dans la tempête. Une autre maman, qui a eu un bébé de 500 grammes – ça c’est une autre histoire –, passée par ici, nous a écrit : « Je pense très souvent à cette maison, et dès que j’ai le temps, je reviendrai aider les familles d’ici. »

Benoît : Pour les personnes qui passent ici, souvent, il faut plusieurs tentatives, et ce qui se vit est en lien aussi avec les difficultés de la suite du voyage, les échecs et les souffrances. Ce n’est donc pas qu’un abri tranquille. Il s’y passe des choses très fortes sur le plan des émotions. Et ces émotions, forcément, les personnes qui travaillent ici, les bénévoles, les permanent·es ou de passage, y participent. Et même si c’est dur, c’est une expérience extrêmement forte qui pousse à aller de l’avant. Je ne pense pas qu’elles découragent. D’une certaine façon, notre message est politique par le partage de ces émotions.

Les personnes qui sont passées par la Maison vont s’en souvenir longtemps. Je pense à une maman et ses 6 enfants qui sont resté·es un bon bout de temps. Cette famille a essayé de passer 20 fois ! La mère m’a fait comprendre que dans tout son voyage long et difficile, cette maison était comme un phare dans la tempête.

Vous avez parlé des difficultés aux débuts de la Maison Sésame. Avez-vous à cœur de transmettre les savoirs acquis avec cette expérience ?
Sylvie : Il y a un grand travail qui est fait au niveau du Réseau des maisons accueillantes, avec des partages d’expérience, des fiches-outil. Pendant le confinement, une de nos bénévoles qui est restée assez longtemps à la Maison Sésame a voulu aller voir ailleurs ce qui se passait. Le CA lui a offert le voyage avec une autre personne : elles sont parties à deux faire un tour de France et au final elles ont créé cette association « Réseau des maisons accueillantes ». On est impliqué·es dedans, mais comme on a la tête dans le guidon, c’est difficile de s’en extirper. Nous on est propriétaires de la maison. Il y a un loyer qui couvre l’assurance, le foncier et un peu de travaux, mais ça ne suffit pas. La maison se dégrade énormément, et on doit trouver d’autres ressources.

Dans le contexte du dérèglement climatique et la perspective de la transformation des flux migratoires, qu’est-ce que nos sociétés ont a apprendre de votre expérience, aujourd’hui et demain ?Sylvie : Il y a un site du gouvernement anglais qui recense quotidiennement le nombre de personnes qui passent la Manche en combien de bateaux. Avant-hier 79 personnes en 3 bateaux. Hier 889 personnes en 15 bateaux. Et ça va augmenter tout l’été. Il y a deux ans 45 000 personnes sont passées, recensées par le Bureau de l’Intérieur britannique. L’année dernière 30 000. Et il y a tous les passages non recensés. Ça veut dire que non seulement c’est énorme, mais aussi que ça ne s’arrêtera pas. Je pense qu’on a déjà entamé la descente – ou la montée !

Amélie : Les jours où il y en a moins, ce n’est pas parce qu’il y a la police, c’est parce que le temps ne le permet pas. Beaucoup de familles dont le passage a échoué et qui reviennent chez nous nous expliquent ce qui s’est passé la nuit d’avant. C’est terrible.

Sylvie : La police est extrêmement brutale mais malgré les drones, les hélicos, les bateaux, les chiens qui détectent l’odeur du feu de bois, ils ne peuvent pas couvrir tout le littoral. Mais depuis 2017, la société civile bouge, des associations se créent, des maisons s’ouvrent, et je pense qu’on décolle un peu au niveau de l’accueil. Après, c’est clair qu’il faudrait démultiplier. En France, il y a trop de maisons vides, trop de villages qui meurent, trop d’argent aussi : nos villes sont allumées tout le temps… Un Soudanais l’autre jour me disait : « Tu sais, chez moi, j’ai l’électricité une heure par semaine ! » On est arrivé·es à un moment où il faut clairement partager. Qu’on le veuille ou non, on va y être obligé·es, donc autant le vouloir, et autant le faire bien. Cette maison, qui a cinq ans, elle a créé des petits. Plusieurs maisons ont été ouvertes par des personnes qui sont passées par ici et qui se sont rendu compte que c’était faisable, des personnes qui ont décidé d’arrêter de vivre comme elles vivaient avant et d’ouvrir leurs portes. Les dernières en date sont un appartement à Paris, ouvert par un prof de l’ESSEC qui accueille des mineur·es isolé·es, et une maison dans le Lot d’une ancienne salarié·e. Prochainement une autre maison va s’ouvrir. Je pense que notre mission c’est ça aussi. Dire, avec humilité : venez, regardez, et faites pareil. C’est là que le Réseau des maisons accueillantes prend tout son sensn.

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Lire à ce sujet, dans le même dossier, « Un réseau de maisons accueillantes », de Laura Houis et Marianne Bonnet.

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Journal 59
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