L’ornementation, l’action d’orner une architecture ou un objet d’un détail décoratif, interroge notamment la possession et son pouvoir. Son utilité est questionnable au sens où l’ornement ne sert pas la fonction d’usage mais les fonctions esthétiques et symboliques. « Trop chargé, ou minimaliste ! », « Kitsch ou chic ! », « Lourd ! », « Froid ou chaleureux ! »… L’ornement montre, par son abondance ou son absence, une volonté de distinction : « Je possède donc je suis. » Il représente la richesse ou la pauvreté, entérine les bons et les mauvais gouts. Maitriser les codes esthétiques dominants transmis par les ornements est un marqueur social et culturel, et donc une démonstration de pouvoir. Nathan Vandenberghe se saisit de la question de l’ornement à travers sa production industrielle. Dans les deux séries présentes dans les pages de ce Journal, il s’interroge : comment politiser par l’art le modèle de pouvoir capitaliste et productiviste qu’incarne l’ornementation ?
Les normographes (plaquettes de métal ou de plastique dans lesquelles le contour de lettres, figures ou symboles est évidé afin d’en faciliter le tracé et sa répétition) représentent parfaitement le cadre, la normativité, le modèle clos, répétitif à l’infini de formes « parfaites » dont le tracé est contenu et limité. Cependant, ces outils qui servaient aux ingénieur·es, designers et architectes ont perdu de leur utilité avec l’avènement du numérique. Ils sont remplacés par des logiciels de modélisation 3D et de dessin vectoriel. Dorénavant dénués d’utilité, les normographes deviennent pour Nathan des ornements dont l’intérêt est esthétique et visuel, vestiges en plastique d’un monde passé.
Nathan travaille en parallèle sur un projet qui remet en question sa propre pratique et l’usage de matériaux polluants par le secteur de la production industrielle et le monde de la création artistique. Son travail utilise en effet les impressions 3D et du plexiglas aussi chimique que polluant. Si ce sont des matériaux cohérents avec les sujets qu’il aborde, ils le sont moins d’un point de vue écologique. Ainsi, des recherches en bio-matériaux, comme des bio-plastiques, du bio-ciment ou des impressions 3D en argile et autres bio-matériaux sont en cours mais la recherche est lente, difficilement accessible et appropriable, les « recettes » de ces nouvelles matières étant jalousement gardées par les entreprises qui comptent capitaliser sur leur découverte à grand renfort de brevets, notamment pour les bio-ciments. En ce qui concerne les bio-matériaux, il s’appuie pour ses recherches entre autres sur la base de données en ligne Future Materials Bank de la Jan Van Eyck Académie et espère obtenir des résultats concrets assez rapidement.
L’autre série de Nathan reproduite dans ces pages est en lien avec celle des Normographes. Il s’agit d’un travail autour de la colonne corinthienne, élément architectural vieux de 2 500 ans, dont l’architecte romain Vitruve norme le dessin afin de la rendre reproductible. Elle orne les bâtiments de pouvoir, par exemple à Bruxelles le Palais Royal, la Bourse, le Palais de Justice et l’église Saint- Joseph. Il s’agit d’une représentation d’un ordre architectural fortement décoré, notamment de feuilles d’acanthe. Par là-même, l’ornement est aussi un marqueur de nos relations au vivant. Loin d’être des représentations exactes de ses sources d’inspiration qui en considéreraient les spécificités et propriétés uniques, l’ornement s’approprie leur beauté. De plus, ses contraintes techniques de production la transforment, mettant le vivant au service de besoins esthétiques et pratiques.
Nathan Vandenberghe a suivi le cursus en arts plastiques, visuels et de l’espace : dessin à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles. Sa première exposition solo Contre Profil a eu lieu à Hamois en Belgique à la suite d’une résidence artistique au sein d’une entreprise industrielle de construction. Celle-ci était liée au prix d’art contemporain Médiatine dont il a été lauréat en 2024.

