En moins de deux ans, Yurbise s’est imposé comme une source d’information incontournable auprès de la Gen Z belge francophone (les actuel·les 14-29 ans). Ses comptes Instagram et Facebook cumulent plus de 61 500 followers. Aujourd’hui organisé en rédaction d’une vingtaine de bénévoles autour de son fondateur, Yurbise entend, selon ce dernier, correspondre à ce que les jeunes recherchent en matière d’actualités : des contenus en ligne courts, clairs avec une pointe d’impertinence, et surtout pas neutres. Témoignage d’une des nouvelles voix médiatiques.
Propos recueillis par Coraline Burre pour Culture & Démocratie.
Comment tout a commencé avec Yurbise ? Pourquoi ce besoin d’informer ?
Tout a commencé quand j’étais encore adolescent. J’étais à l’école secondaire quand la pandémie de Covid-19 est arrivée. J’ai créé un compte Yurbise où je me suis mis à raconter les dernières actualités liées à la crise sanitaire en story [vidéo de format très court ou image publiée sur un réseau social et visible pendant une période limitée, NDLR], à expliquer brièvement les décisions prises, aux jeunes autour de moi. Et puis j’ai arrêté mes publications par manque de temps.
Est alors arrivée la montée en puissance du M23 au Congo et l’émergence de vives tensions. Une actualité qui était peu relatée sur les sites d’information européens et belges de surcroit. En février 2024, j’ai créé un deuxième compte Yurbize [actif jusqu’en septembre 2025, NDLR], avec un « z » pour Zaïre où j’informais régulièrement sur le conflit sur place. Puis sont arrivées les élections en Belgique en octobre 2024, et je me suis rendu compte que sur les réseaux il n’y avait pas grand monde qui en parlait sur le fond, à la manière d’Hugo Décrypte ou de Cerfia [racheté depuis par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, NDLR], deux comptes où les informations sont décryptées tout au long de la journée. Alors je me suis dit si personne ne le fait, à moi de le faire.
Au début, cela a pris un peu de temps pour qu’il y ait plus de 10 likes sur les publications de Yurbise. Mais je suis quelqu’un d’assez persévérant dans mes projets. J’ai donc travaillé pour encore améliorer le format. Et puis, cela a décollé. J’ai été le premier surpris du succès du compte que ce soit sur Instagram ou sur Facebook. Ma volonté de départ était de donner des infos claires et fiables à mes potes et aujourd’hui Yurbise se retrouve à informer une part importante de la population belge francophone.
C’est quoi au juste Yurbise ? Comment définissez-vous votre média ?
Yurbise, c’est un média de vulgarisation de l’information, qu’elle soit politique, économique ou sociale. Cela a débuté avec des infos très politiques, mais la ligne éditoriale est devenue généraliste au fil du temps. J’ai rapidement compris que la politique n’est pas que ce qui se dit et se passe dans les hémicycles, mais c’est ce qui touche à tous les espaces de la vie des citoyen·nes. Je me suis alors diversifié en parlant aussi culture, écologie, emploi, etc.
Depuis quelques mois, je ne suis plus l’unique personne à incarner Yurbise. On est une équipe de vingt bénévoles avec des profils très diversifiés et d’âges variés. Des collaborateur·ices sont encore aux études, d’autres sont employé·es ou indépendant·es dans des domaines divers. Il y a des avocats, mais aussi des journalistes, des photographes, des gens des métiers du son et de l’image. Ce qui nous relie est la volonté d’informer la jeunesse et tou·tes celles et ceux qui n’ont pas le temps ou ne prennent pas le temps d’aller spontanément lire les sites d’infos ou bien qui ne s’y retrouvent pas dans ce qu’ils y lisent. L’objectif de Yurbise est de leur permettre de comprendre un maximum de choses à travers nos publications.
On vous colle parfois l’étiquette de news-influenceurs ? Est-ce que Yurbise est un influenceur ?
Je pense qu’on a collé cette étiquette au média Yurbise, car on arrivait pas à le ranger dans une catégorie. Il y avait un format, une forme, un ton qui était inhabituel pour les médias traditionnels. Yurbise, c’est avant tout de l’information mais c’est aussi un ton, il y a volontiers une pointe de sarcasme et d’humour. Le terme le plus juste selon moi pour qualifier mon travail d’origine – et celui de toute une équipe aujourd’hui – est celui de créateur de contenus. Un influenceur est en général sponsorisé par des marques, orienté dans ces sujets et a pour objectif d’influencer sa communauté. Yurbise ne cherche à influencer personne. Le seul but est d’amener une info vérifiée à des personnes souhaitant se tenir au courant de l’actu. On a pris une place qui était vide et qui correspond aux attentes d’un public finalement assez vaste. Celles et ceux qui en ont assez de la fausse neutralité, de la bienséance. Yurbise dit ce qui est et ce qu’il pense.
L’information n’est donc pas neutre ?
La neutralité de l’information est impossible. Même les IA ne sont pas neutres. Qui plus est, comment je pourrais être neutre face à du racisme, de la misogynie ? Non, on est forcément guidé par notre histoire, notre vécu. Le public croit de moins en moins à ce que disent les médias traditionnels. Il y a une totale fracture entre le discours qu’on entend encore trop souvent sur les médias classiques et les attentes du public comme celui qui suit Yurbise. À l’heure où l’extrême droite augmente partout, où le changement climatique se vit au quotidien, où le racisme, la misogynie, et de multiples inégalités s’intensifient, de moins en moins de personnes veulent encore d’un média qui essaie de garder l’eau tiède. Des médias comme Yurbise ne rentrent pas dans ce jeu-là. S’il y a inégalité, racisme… disons-le clairement. On doit pouvoir dire le vrai. Il est même indispensable et urgent de pouvoir dire le vrai ! La génération Z attend plus de franc-parler. C’est pour cela que ça ne marche pas si un média traditionnel débarque sur les réseaux sociaux en voulant toucher la jeunesse et continue à leur parler comme il l’a toujours fait avec distance et sans franchise. Internet a sa propre culture et ses propres codes. Inutile de vouloir ramener les codes du JT dans TikTok.
Il faut vraiment avoir plus de jeunes et de diversité dans les médias s’ils veulent s’ouvrir à la nouvelle génération.
Quelle est votre recette pour faire de l’information engagée ?
La bonne recette c’est de transmettre l’information comme si je devais la résumer à un de mes potes. Je n’ai pas fait d’étude de journalisme, mais je communique dans un langage clair comme si la personne à qui je m’adresse était à côté de moi. Le temps de la fausse neutralité et de la bienséance est terminé. Le format des réseaux est court. Le plus souvent ce que publie Yurbise est juste assez long pour que les gens comprennent l’essentiel, tout en distillant un goût de trop peu. Cela les incite à aller voir, à aller à la recherche d’info par eux-mêmes. J’ai d’ailleurs souvent des retours d’enseignant·es qui me disent utiliser les contenus Yurbise pour aborder les thèmes d’actualité que les jeunes vont ensuite approfondir afin d’en discuter ensemble. L’être humain est curieux de base, il faut juste savoir comment lui donner envie. Yurbise donne envie avec des explications claires. C’est une porte d’entrée vers un approfondissement. C’est une démarche qui est finalement beaucoup plus active que le schéma d’information classique où l’info arrive de manière assez verticale. C’est une génération qui n’apprécie pas trop ce mode de passation du savoir. J’ai vu cela aussi dans mon parcours scolaire en secondaire. Je n’étais pas tellement bon élève. Les cours ne m’intéressaient vraiment pas. Par contre, j’ai beaucoup appris des contenus que j’allais trouver moi-même sur internet et les réseaux. Là, les notions vues en classe me semblaient soudain plus claires.
Il faut vraiment avoir plus de jeunes et de diversité dans les médias s’ils veulent s’ouvrir à la nouvelle génération. Il suffit de regarder les statistiques. Qui a le plus de public sur les réseaux ? Ce n’est pas le journaliste avec trente ans de métier. Non, ce sont des médias indépendants, des jeunes qui viennent de la classe populaire et aussi des journalistes qui ont tourné le dos aux médias traditionnels comme, par exemple, Charles Villa qui était sur Brut jusqu’au rachat par le milliardaire Rodolphe Saadé. En Belgique, on n’est pas encore dans une situation comme celle de la France où les principaux médias sont aux mains de milliardaires. Mais la situation est aussi interpelante chez nous au niveau du pluralisme, notamment avec la fusion annoncée entre Rossel et PM, le définancement des médias publics ou encore l’arrivée d’une chaine privée comme 21News. Le vent ne souffle clairement pas dans le bon sens. Et la réponse des médias, elle, est faible.
Suite à des critiques politiquesn, Yurbise a été défendu par les instances professionnelles de journalistes. Il y a ceux qui adoubent Yurbise et ceux qui dénoncent son travail ?
Depuis le début, il y a les pro Yurbise et ceux qui conspuent l’existence même du média, tant du côté des politiques que du côté des journalistes professionnel·les. Soit parce qu’ils ou elles n’apprécient pas la critique de leur travail soit parce je n’ai pas de titre de presse « officiel ». Pourtant, en Belgique, tout le monde peut être journaliste [une personne qui produit du contenu journalistique de manière occasionnelle ou qui n’en tire pas la majorité de ses revenus, NDLR.], mais tout le monde ne peut pas être journaliste professionnel·le [à titre principal, régulier et rétribué dans une entreprise de presse]. Vu que mon image est liée à la création du Yurbise, je pense aussi que mes origines congolaises ne sont pas pour rien dans le jugement de mes opposant·es. Je prends souvent la parole sur la situation au Congo et aussi sur l’histoire coloniale. C’est une parole que j’estime nécessaire, mais qui je sais malheureusement dérange certain·es.
Le fonctionnement de l’équipe est semblable à celui d’une rédaction plus classique avec un mix de dépêches d’agences de presse, d’entretiens et d’enquêtes de terrain. Notre travail repose sur les règles de déontologie journalistiques, des règles internes, une ligne éditoriale et une identité « info et humour ». L’humour est important pour la Gen Z qui est le public cible de Yurbise. L’humour n’a pas tant pour but de faire rire, mais d’amener une pointe de légèreté pour ne pas lasser. Le trop informatif lasse très vite les plus jeunes. Il faut savoir doser l’humour et le sarcasme pour susciter l’intérêt jusqu’au bout.
On est dans une guerre médiatique : il faut aller sur le front pour informer et lutter. Mais beaucoup n’osent pas et ne savent pas encore comment s’y prendre.
Quand on évoque la faillite des médias dits traditionnels, on ne peut pas ne pas pointer le rôle du numérique sur la crise de l’attention, les fake news, l’emprise de la publicité… Le numérique et ses usages ont tendance à être diabolisé. À tort ?
Je pense que le numérique est pourtant la solution. On est encore dans cette pensée que le numérique est l’ennemi. On retrouve toujours les mêmes critiques alarmistes dès qu’il y a une évolution médiatique. Les médias sociaux sont selon moi un grand rempart contre l’extrême droite. On veut se battre contre des médias sur internet mais on se trompe de cible. Ce qu’a fait l’extrême droite, c’est profiter de la masse des gens déçus qui se disaient révoltés par beaucoup de choses – dont les médias traditionnels. Elle a réussi à apprendre les codes des réseaux sociaux, ce que les autres n’arrivent pas à faire. Le seul média qui a réussi, c’est Blast. Il faut se jeter dans l’arène comme elles et eux. Il faut être sur les plateformes. Il faut publier sur les réseaux sociaux. C’est de là qu’on pourra affronter les démons. On est dans une guerre médiatique : il faut aller sur le front pour informer et lutter. Mais beaucoup n’osent pas et ne savent pas encore comment s’y prendre.
Comment savoir où est le vrai dans ce flot d’informations de nature et d’objectifs contradictoires. Est-on face à une crise de la vérité ?
Loin de moi l’idée d’analyser ce concept de crise de la vérité. Ce que ce concept m’évoque d’emblée est le fait qu’on soit entouré·es de fake news à l’heure actuelle. Avec l’IA, on est arrivé·es à un stade où il devient très difficile de dire si une vidéo, une image, une personne est vraie ou pas. Même pour des journalistes conscient·es de la problématique, qui scrutent le faux sur l’image, l’incohérent dans la source, l’exercice de vérification est une épreuve risquée. Le risque d’erreur est réelle.
À côté de la myriade de contenus qu’on peut croiser sur le net, il y a aussi beaucoup de personnalités politiques qui utilisent leur aura médiatique pour pouvoir insuffler de fausses vérités, des données invérifiables, de l’idéologie nauséabonde et cela en jouant avec la limite du droit, sans avoir en retour de réelles sanctions d’une quelconque autorité. Pour éviter de relayer du faux, la seule méthode pour des créateur·ices de contenus comme celles et ceux de Yurbise est de multiplier les sources, de recouper, trois, quatre fois. Et si des informations proviennent de l’étranger, d’aller voir sur les sites nationaux ce qui est dit. Si la rédaction a la moindre incertitude, on ne publie pas. Si on ne peut pas vérifier le nom exact des sources, on ne publie pas.
Le 31 juillet 2025, Jérémie Nzita Mambu a reçu, en tant que fondateur de Yurbise, une mise en demeure envoyée par l’avocat de Georges-Louis Bouchez, président du MR. Ce courrier exigeait la suppression du titre d’une publication Instagram qui reprenait textuellement le titre factuel d’un article de l’hebdomadaire Le Vif. Celui-ci portait sur l’utilisation, selon ce média, d’une carte de “Personne à Mobilité Réduite” (PMR) dans un véhicule du MR, régulièrement utilisé par M. Bouchez et sa compagne, carte que Le Vif qualifiait de non valide.

