J’estime être une personne intègre, juste, sincère.
Pourtant…
J’ai déjà menti sur ma taille, enfant sur la pointe des pieds,
pour entrer dans une attraction à Walibi.
J’ai menti au catéchisme,
en disant que j’avais prié tous les jours de la semaine.
J’ai menti avec aplomb sur mon âge
pour aller en boite de nuit.
Personne ne m’a demandé ma carte d’identité.
Flemme de vérifier ou crédulité : je suis entrée.
J’ai menti sur mon poids
pour payer moins cher une assurance.
J’ai menti sur mon apparence
en retouchant mes photos avec un filtre beauty.
J’ai menti et me suis enorgueillie
en minimisant mon temps d’écran.
J’ai déjà menti
sur la vraie raison de mon retard
– satanés embouteillages…
J’ai menti à un SDF
en disant que je n’avais pas de monnaie.
Chaque fois que je le croise,
il lui manque 3 euros pour prendre son train.
Il ment.
Je mens.
Tout le monde ment.
J’ai menti à des clients
sur l’efficacité quasi magique d’un produit.
J’ai menti en disant avoir lu un livre
alors que j’avais juste vu le film.
J’ai dit, avec conviction : « C’était vraiment excellent ! »
et j’ai donc menti à table, au lit, au théâtre, après une blague nulle.
J’ai menti – tantôt à la hausse, tantôt à la baisse –
sur mon nombre de partenaires.
J’ai menti
en disant que je n’étais pas amoureuse.
J’ai menti pour saint Nicolas,
pour la Petite Souris,
pour les Cloches de Pâques,
pour la Méchante Sorcière que j’allais aller chercher.
Mes parents aussi avaient menti.
Tout le monde ment.
J’ai menti sur une compétence professionnelle
parce que le patron de Virgin avait dit :
« Si quelqu’un vous offre une opportunité incroyable
et que vous ne savez pas le faire,
dites oui, apprenez après. »
J’ai eu le job.
Ce n’était pas un job si incroyable.
L’employeur avait menti.
Tout le monde ment.
Tout le monde vous dira
être une personne intègre, juste, sincère.
Pourtant…
Même devant la justice, même devant les preuves,
les yeux dans les yeux des victimes,
il y en a qui mentent.
Et combien, en disant
« Jusqu’à ce que la mort nous sépare »,
savent déjà qu’ils mentent ?
Tout le monde ment.
Par omission, par conviction,
en bafouillant ou avec talent.
On ment pour ne pas blesser.
On ment pour faire plaisir.
On ment par plaisir.
On ment par honte,
par peur du rejet.
On ment, on triche,
on pipote, on berne.
On ment pour son profit,
pour garder la face.
On se ment à soi, en premier.
On ment parce que ça ne mange pas de pain.
Parce que ça peut même être pieux, un mensonge.
Et que celui qui n’a jamais menti me jette la première pierre !
On peut mentir une fois à une personne,
mentir mille fois à une personne,
mentir une fois à mille personnes…
mais on ne peut pas mentir mille fois à mille personnes.
Ben si, Émile !
Détrompe-toi.
Plus c’est gros, plus ça passe.
On peut s’enfoncer dans un mensonge
pour en couvrir un autre et puis un autre
jusqu’à vivre dedans,
jusqu’à y croire vraiment.
Mythomanes.
Sentiment de culpabilité : néant.
Gains potentiels largement supérieurs aux risques.
Hypnotisation collective.
Aie confiance, crois en moi.
Les promesses n’engageant que celleux qui y croient,
Les politiciens racolent et mentent.
Même au parlement,
la main sur le cœur,
on ment.
De Nixon à Clinton,
de Trump à Le Pen,
de Reynders à Bouchez,
de Cahuzac à Sarko :
Pinocchios !
Ils et elles mentent
et ielles le savent.
Car oui, un menteur sait qu’il ment.
Et ils savent que nous savons qu’ils mentent
mais ils s’en foutent puisque
tout le monde ment.
Théâtre de faux-semblants.
Malhonnêteté intellectuelle.
Mauvaise foi.
Incapacité à la probité.
Ce n’est pas de la folie.
C’est une stratégie,
écrite noir sur blanc :
Tout nier.
Ne jamais avouer.
Attaquer sans relâche.
Toujours revendiquer la victoire.
Best-seller.
Mentir pour vendre.
Économie de l’attention.
(Lis bien jusqu’au bout, le dernier paragraphe va t’étonner !)
Mad men.
Badvertising.
Communicants.
Bonimenteurs de tous bords.
Vendre du rêve
ou vendre une riviera sur corps
et Droit International
encore fumants.
Mais quelle indécence !
Où trouver encore
l’éthique,
le sens moral,
l’exactitude,
le sens du vrai,
l’intraitable sens des faits ?
Dans la presse ?
Certains médias martèlent opinions déguisées en informations.
Rédactions parachutées par les grands patrons.
Démagogues, chroniqueurs et toutologues.
Désinformation.
Mésinformation.
Distorsion des faits.
Généralisations hâtives.
Polarisation.
Diversion.
Rumeurs.
Hoax.
IA.
Biais de confirmation algorithmique.
Bots.
Buzz.
Deepfakes.
Fake news.
Faits alternatifs.
Ma vérité.
Contre-vérité.
Post-vérité.
Infobésité, nous faire tout gober.
Éléments de langage.
Flou entretenu.
Propagande.
Matraquage.
Gaslighting.
Rejet des preuves scientifiques.
Ne plus savoir distinguer le vrai du faux.
Faire douter même les esprits les plus critiques.
Alors, comment résister à ce raz-de-marée ?
Comment ne pas sombrer dans le complotisme,
dans le « tous pourris » ?
La loi de Brandolini nous dit :
Il faut beaucoup plus d’énergie pour réfuter un mensonge
Que pour le produire.
Comment lutter, nous qui sommes déjà si épuisés ?
Comment reprendre le pouvoir ?
Peut-être…
Peut-être d’abord en rouvrant les livres d’Histoire :
bouc-émissaires, fachos, profiteurs de guerre,
résistance citoyenne…
Retrouver mémoire vive.
En réapprenant, collectivement,
à remonter à la source :
D’où ça part ?
Qui est le patient zéro d’une info virale ?
En croisant, analysant, vérifiant.
Fact-checking : chiffres contre chiffres.
En aiguisant dès l’école son esprit critique
Et en réapprenant à critiquer les médias
sans sombrer dans le
« tout est faux » ou le « tout se vaut ».
En occupant l’espace médiatique avec nos narratifs,
pas en réaction, mais en proposition.
Avec nos points de vue clairement situés.
En renforçant le cordon sanitaire :
éviter les contacts, réapprendre les gestes barrières.
En asséchant l’algorithme :
Pas de partage, de commentaire émotionnel.
Don’t feed the troll.
En sortant de nos silos cognitifs.
En osant un œcuménisme de la pensée.
En soutenant financièrement une presse indépendante.
Indépendante de tout intérêt partisan.
En s’investissant dans le monde associatif,
en investissant l’espace public,
en s’habillant de toute notre humanité,
en écoutant, en parlant et en riant avec ses voisins,
en faisant culture de tout,
en faisant culture du « nous ».

