Jil Theunissen analyse les multiples fragilisations qui touchent aujourd’hui le monde de l’information, avec une attention particulière portée à l’évolution du paysage médiatique belge. Entre restructurations économiques, concentration des médias, pressions politiques, procédures judiciaires et mutations numériques, elle interroge les conditions concrètes d’exercice du journalisme et leurs effets sur le pluralisme démocratique. L’article aborde aussi les enjeux déontologiques, l’émergence de nouveaux acteurs de l’information et les résistances mises en place pour défendre une presse libre et indépendante.
Le but d’une presse libre est simple et fondamental : permettre aux citoyen·nes, sur base d’informations indépendantes, de comprendre et d’interroger le monde dans lequel ils et elles évoluent, d’investir le débat, et de demander des comptes aux autorités. En bref, d’agir sur la société et de faire société, en en dénonçant les éventuelles dérives. C’est dans cet esprit que la liberté de manifester ses opinions et la liberté de la presse ont été inscrites dans notre Constitution dès 1831. En matière de presse, le texte est limpide : « La presse est libre, la censure ne pourra jamais être établie. » Quelques mots qui consacrent l’indépendance du 4e pouvoir et son importance dans nos sociétés démocratiques.
Indispensable déontologie
Si la presse doit permettre au public de se forger une opinion, il faut que l’information reflète, le plus objectivement possible, la réalité, la nuance et la complexité du terrain. Les journalistes doivent diffuser des informations vérifiées, les recueillir et les communiquer de manière indépendante, agir loyalement et respecter les droits des personnes. Cette rigueur relève tant de la loi que de la déontologie : tou·tes les journalistes, professionnel·les ou non, sont soumis·es à la déontologie journalistique, qui encadre la recherche et la production de l’information et en garantit la qualité. En cas de violation, l’organe d’autorégulation (CDJ) et le cas échéant les tribunaux peuvent être saisis. Au sein des rédactions, des structures, hiérarchies et fonctions spécifiques ont pour but de garantir le respect de ces obligations et de protéger l’indépendance éditoriale des contenus. Leur fonctionnement est parfois perfectible, mais leur nécessité n’est plus à démontrer.
Chamboulements et réinventions
Si la liberté de la presse a toujours été présentée comme solide, un faisceau d’éléments vient aujourd’hui la fragiliser. Certes, les médias ont de tout temps été soumis à des évolutions. On ne peut néanmoins nier la rapidité et l’intensité des bouleversements actuels. Omniprésence des GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft], règne de l’information instantanée et gratuite, IA, désinformation, polarisation, … Tant la nature des discours que les manières de diffuser l’info évoluent et obligent les médias dits traditionnels à se réinventer, tout en maintenant des standards déontologiques forts. Périlleux exercice lorsqu’en parallèle, le secteur est affaibli de toutes parts : qu’il s’agisse de pressions économiques ou judiciaires, d’attaques ciblées envers des journalistes ou de remises en cause de mécanismes déontologiques. Le journalisme fait l’objet d’une série d’assauts, rendant l’acte d’informer de plus en plus délicat, impactant le public et l’information qu’il reçoit.
Réformes et fusion
Les fragilisations du secteur sont d’abord structurelles. Intervenant dans un contexte déjà tendu, plusieurs réorganisations ont été annoncées ces derniers mois, avec des effets sur les conditions de travail des journalistes et le pluralisme de l’information. En 2025, une partie des médias audiovisuels, principalement de service public, était réformée. Au niveau local, les médias de proximité passeront de 12 à 8 d’ici 2031 et voient l’indexation de leurs subventions supprimée dès 2026. La dotation de la RTBF est elle aussi réduite (133 millions à économiser d’ici 2028) afin de « recentrer [le média] sur ses missions ». Les effets de ces réformes ne se font pas attendre : licenciements, suppression d’émissions, etc.
Comment garantir au public une information diversifiée et indépendante si quasiment tous les quotidiens appartiennent au même groupe ? Et si celui-ci est racheté par l’un ou l’autre milliardaire aux volontés éditoriales assumées ?
La presse écrite n’est pas en reste. En juin 2025, on annonçait le projet de rachat des activités de presse écrite du groupe IPMn par Rosseln. Épineux dossier : on parle ici de 94% de l’audience de la presse écrite belge francophone, soit l’essentiel de l’information écrite d’actualité. Outre les questions de concurrence, ce rachat pose d’évidentes questions démocratiques : Comment garantir au public une information diversifiée et indépendante si quasiment tous les quotidiens appartiennent au même groupe ? Et si celui-ci est racheté par l’un ou l’autre milliardaire aux volontés éditoriales assumées ?
Indépendamment de ce scénario, les questions de pluralisme se posent déjà. Si les dirigeants des deux groupes ont par exemple assuré maintenir les titres existants, rien ne garantit que des rédactions distinctes et en effectifs suffisants seront conservées, permettant de produire des contenus propres, ni que des « synergies rédactionnelles » n’auront pas lieu. Ce type de mutualisation des contenus est d’ailleurs déjà en coursn, avec un impact évident sur la pluralité des voix, et dès lors sur la possibilité pour le public de bénéficier d’une diversité d’angles. Une autre inquiétude concerne la presse locale (Sudinfo et L’Avenir) : c’est en effet à ce niveau que le plus de coupes ont d’ores et déjà été annoncées, et amorcées. Si cette fusion semble inévitable pour la survie des médias concernés (et donc, paradoxalement, pour un certain maintien du pluralisme), il sera fondamental de la conditionner à des balises strictes de protection du pluralisme (réel) de l’information, de l’indépendance éditoriale des titres et du maintien des équipes rédactionnelles.
L’info de proximité, perdante de 2025
C’est peu dire que l’information d’actualité, et particulièrement l’information locale, souffre de ces réorganisations. Difficile de garantir une info de proximité pluraliste et une couverture homogène des zones quand la presse écrite locale se concentre en un groupe, quand les médias audiovisuels locaux sont amputés d’un tiers, et quand le média de service public, remplissant des missions de proximité, voit son financement réduit. L’information locale joue pourtant un rôle clé dans le processus démocratique : il s’agit du premier niveau d’information et, partant, d’implication des citoyen·nes. Cet ancrage local et de terrain est fondamental, a fortiori dans un contexte de lien parfois distendu entre les médias et leurs publics.
Départs de journalistes, disparition de voix
Autre constat de ces derniers mois : l’hécatombe au sein des équipes journalistiques. Les licenciements de journalistes ne se limitent pas aux médias réformés. Conséquences des crises qui traversent le secteur, en 2025 et 2026 des dizaines de journalistes ont été remerciés. BX1, RTBF, LN24, L’Avenir, Le Soir, … : les rédactions se sont rarement autant vidées de leurs forces vives. Outre l’impact humain de telles restructurations, l’effet sur le public est évident. Derrière ces décisions ce sont en effet des voix et des expertises qui disparaissent. La diminution des équipes implique également une production plus rapide avec des ressources moindres, augmentant le risque d’erreurs et impactant les contenus délivrés. Le risque de baisse de confiance envers ces médias n’en est que renforcé.
Hostilité et pressions
En parallèle de cette modification du paysage, on observe une certaine hostilité envers les contenus journalistiques et celle·eux qui les produisent. Les procédures judiciaires, les intimidations, ou les ingérences policières traduisent une méfiance envers ses acteur·ices, et s’accompagnent d’un effritement des garanties liées à l’exercice de leur métier. Les recours en justice à l’égard de médias et de journalistes, par exemple, se multiplientn. Notons notamment la hausse des actions visant à interdire préventivement des publications, au mépris de la Constitution, ou encore la saisine de juridictions commerciales pour interdire ou sanctionner la publication d’informations. Certaines poursuites relèvent quant à elles presque de l’acharnement, comme la double action intentée par la ville d’Andenne et son ex-bourgmestre contre une journaliste, suite à une enquête publiée dans Wilfried fin 2024n.
Certain·es journalistes ou rédactions s’interrogent sur l’opportunité de publier, voire d’enquêter. Des sources hésitent à parler. Le débat démocratique en est limité, des informations d’intérêt général ne voyant pas le jour.
Outre l’impact de ces pratiques sur l’énergie, le temps et la santé des journalistes, l’effet de telles (menaces de) procédures sur le débat public est concret : certain·es journalistes ou rédactions s’interrogent sur l’opportunité de publier, voire d’enquêter. Des sources hésitent à parler. Le débat démocratique en est limité, des informations d’intérêt général ne voyant pas le jour. Lueur d’espoir à l’horizon : face à la multiplication des procédures abusives contre les acteur·ices du débat public (les fameuses SLAPP ou « procédures-bâillons »), une directive européenne a été adoptée en 2024, visant à protéger, notamment, les journalistesn. Chez nous, un projet de transposition assez ambitieux a été déposé au Parlement en avril 2026. Les journalistes devraient, grâce à ce texte, être plus efficacement protégé·es devant des juridictions civiles.
Attaques politiques
Ces dernières années, la Belgique francophone a également été témoin d’une série inédite d’attaques, de la part de certaines personnalités politiques, contre des médias et des journalistes, principalement du service public. Lorsqu’elles ne constituent pas des tentatives d’ingérence éditoriale (ingérences interdites, pour rappel, tant par la Constitution que par les conventions internationales), ces pressions, menaces ou dénigrements sont autant de fragilisations de la presse et des balises déontologiques qui l’encadrent. Même lorsque les propos sont ensuite relativisés, leurs effets sont durables. Ils nourrissent une suspicion du public à l’égard du journalisme, de son indépendance et de ses méthodes, alors même qu’ils relèvent principalement, paradoxalement, de l’opinion. Les effets sur la production de l’information sont également concrets : un climat d’auto-censure se développe, impactant l’info que reçoit, ou non, le public.
Ces pressions ont enfin des effets sur la dynamique démocratique. Lorsque la ministre censée incarner la défense de l’indépendance de la presse déclare espérer un rééquilibrage idéologique de la ligne éditoriale du média de service publicn ou commente le prétendu positionnement politique de ses journalistes, soulignant le nécessaire « travail de terrain » pour y réagir, il ne s’agit pas d’une critique ordinaire. Minimisant ces déclarations, l’autorité politique brouille la frontière entre l’opinion et l’ingérence, impactant notre conception de la liberté de la presse mais également notre vécu concret de la démocratie : que comprendre lorsqu’une ministre censée garantir la protection d’un de ses piliers tient de tels propos et que ceux-ci ne sont pas, ou peu, dénoncés par la majorité ?
Résistances
Ce contexte n’empêche néanmoins pas les médias et les journalistes de continuer à informer. En parallèle, sur le terrain, le secteur s’organise : campagnes de réabonnement de médias indépendants, réflexion sur les structures, mécanismes de solidarité entre médias ou journalistes, mobilisation et dynamiques de résistance… La presse fait front et travaille à sa réinvention. Les diverses actualités qui ont secoué la secteur ces derniers mois ont également permis au public de prendre conscience de sa fragilisation et de l’importance d’un journalisme solide.
Nouveaux acteurs
En marge de ces évolutions, de nouvelles voix émergent. Avec l’avènement des réseaux sociaux, certains formats évoluent vers des contenus hybrides, plus incarnés, des visions plus personnelles de l’actualité. Aux côtés des médias « établis », les créateur·ices de contenu d’actualité, ou news-influenceur·ses, se font une place. Certains rassemblent des dizaines de milliers d’abonné·es avec des taux d’engagement bien supérieurs à ceux des médias traditionnels sur les mêmes plateformes. S’il semble peu indiqué de les envisager comme un groupe homogène, tant leurs pratiques diffèrent les unes des autresn, ils et elles ont en commun de répondre à une attente : celle d’une information plus accessible, plus proche des vécus et des codes culturels de certains publics.
Leur point positif : il·elles amènent l’actualité vers des publics qui s’en étaient éloignés. Il·elles vulgarisent l’information et diffusent des contenus parfois différents, boudés par d’autres médias. Néanmoins, certaines pratiques peuvent interroger, d’un point de vue économique (en termes de droit d’auteur notamment) mais également, et c’est démocratiquement plus inquiétant, déontologique. La difficulté réside en effet dans la nécessité de créer des contenus déontologiquement corrects, qui relèvent de l’information et non de la communication, au service réel du public, tout en s’adaptant aux formats et aux modèles économiques des plateformesn.
La crise de la presse participe à une crise plus large de la démocratie. À nous de trouver, collectivement, les moyens d’y remédier.
On peut décrier ou se réjouir de leur présence, les news-influenceur·ses n’en font pas moins partie du paysage, qu’il·elles complètent plus qu’il·elles ne révolutionnent. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, à condition d’être attentif·ves à ce que ces évolutions ne se fassent pas au détriment du journalisme professionnel et de terrain, de la qualité de l’information, de sa nuance, de sa pluralité et de son indépendance. C’est ce qui doit nous servir de boussole : le droit du public à disposer d’informations d’intérêt général, récoltées avec méthode, vérifiées avec rigueur, lui permettant de se positionner et d’exercer son rôle citoyen, indépendamment de toute ingérence.
Un combat collectif
Qu’elles soient économiques ou technologiques, judiciaires ou politiques, les fragilisations qui traversent le monde de l’information traduisent moins une remise en cause frontale de la liberté d’informer qu’un rétrécissement progressif des conditions de son exercice, impactant le public et sa capacité d’action citoyenne. Dans ce contexte, défendre la liberté de la presse, le respect de la déontologie et les conditions de travail des journalistes, ce n’est pas défendre un privilège professionnel. C’est défendre la possibilité même de faire société, de débattre sur une base commune et de dénoncer les éventuelles dérives des autorités. En ce sens, la crise de la presse participe à une crise plus large de la démocratie. À nous de trouver, collectivement, les moyens d’y remédier.
Qui détient notamment La Libre Belgique, La Dernière Heure, Les Éditions de l’Avenir, Moustique, Paris Match Belgique.
Qui détient notamment Le Soir, Sudinfo, Grenz-Echo, Ciné-Télé-Revue, la moitié de L’Écho.
Au sein d’IPM par exemple, l’ensemble des matières culturelles sont traitées par une seule équipe, pour tous les titres du groupe.
Valant à la Belgique de se faire épingler sur la Plateforme du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes, notamment pour « ordonnances et procédures bâillons en Belgique ».
Une double action avait été intentée en 2024 contre la journaliste devant le Tribunal de 1ere instance de Namur, par l’ex-Bourgmestre et par la Ville d’Andenne suite à un portrait de l’homme politique dans le magazine Wilfried. L’action de la Ville avait ensuite été annulée, à deux reprises, par le Ministre de tutelle. Le 12 février 2026, après un an et demi de procédure, la justice déboutait l’ex-Bourgmestre de toutes ses demandes, soulignant le sérieux de l’enquête journalistique réalisée et le caractère manifestement déraisonnable de l’action. Moins de deux mois plus tard, le demandeur annonçait au Vif entamer des poursuites pénales contre la journaliste, afin d’obtenir 100.000 euros de dommages et intérêts.
Directive (UE) 2024/1069 du 11 avril 2024 du Parlement européen et du Conseil sur la protection des personnes qui participent au débat public contre les demandes en justice manifestement infondées ou les procédures judiciaires abusives (« poursuites stratégiques altérant le débat public »).
Voir à ce sujet les multiples alertes déposées ces 3 dernières années sur la Plateforme du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes.
Notamment dans le ton, le contenu et le format: certains vulgarisent des contenus publiés par d’autres médias ou des dépêches, d’autres semblent préférer un travail de terrain ; certains se mettent personnellement en scène, jouant particulièrement sur l’émotionnel, d’autres se concentrent sur les contenus ; etc. Le soin apporté au respect de la déontologie est également (très) variable.
Les contenus circulant dans des environnements régis par des intérêts commerciaux, sans transparence sur les règles de visibilité ou de monétisation, diverses questions se posent, relatives à l’indépendance, à l’objectivité, à l’obligation de contradictoire, à la vérification, à la contrainte des faits sur les opinions, à la confraternité ou encore à l’interdiction déontologique des pratiques commerciales. Certes indépendants d’un groupe de presse, ces comptes n’en sont pas moins soumis aux logiques des plateformes : le risque de basculer dans le sensationnalisme et les contenus clivants dans une optique -légitime- de visibilité, au détriment de la véracité ou de l’objectivité de l’info, est présent. Le travail de tels acteurs pose aussi la question de la gratuité de l’information et des coûts de production : produire une info de terrain coûte cher. Choisira-t-on de partager des contenus existants, faisant supporter à d’autres les coûts de création ? Dans le cas contraire, comment financer sa pratique en évitant les situations de conflit d’intérêt ou de dépendance commerciale avec des marques, incompatibles avec la déontologie journalistique ? Autant de questions qui nécessitent réflexion.

