Face à la prolifération d’idées et d’opinions d’extrême droite dans l’ensemble du débat public, l’association liégeoise La Cible propose une série d’outils pédagogiques pour réfuter ces discours. L’objectif de ces formations, animations ou campagnes d’information est de valoriser l’esprit critique, soutenir des valeurs collectives, humanistes et solidaires et de promouvoir des comportements positifs et constructifs face aux discours haineux. Et puisque démonter les manipulations de l’extrême droite ne peut pas être qu’un combat individuel, Zoé Fauconnier appelle la société civile à créer son propre cordon sanitaire, via un travail de veille, d’information, et d’actions en commun.
Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie
Pourriez-vous présenter l’ASBL ?
La Cible est une ASBL qui a été créée en 2004 à l’initiative de la FGTB qui souhaitait avoir une antenne antifasciste. Pourquoi en 2004 ? Parce que c’est à ce moment-là que le Vlaams Blok va changer de nom pour s’appeler le Vlaams Belang après avoir été condamné pour racisme et incitation à la haine. C’est une stratégie de l’extrême droite pour lisser son image et son discours. Dans un premier temps, notre asbl va aussi s’appeler Vlaams Belang, avec l’idée que les personnes qui cherchent des informations sur le parti tombent d’abord sur notre association qui lutte contre les idées d’extrême droite. Au fil du temps, on a réfléchi à un autre nom, et on a trouvé le slogan « Avec l’extrême droite, la cible, c’est toi ! », c’est pourquoi nous nous appelons aujourd’hui La Cible.
L’asbl réalise des outils pour lutter contre les idées d’extrême droite. On ne lutte pas uniquement contre un parti parce qu’on sait qu’il n’y a pas de parti vraiment leader en Wallonie, mais on lutte contre les idées et les discours qui eux sont partout. On propose des outils pédagogiques, des animations, des campagnes, des formations à destination des professionnel·les, des publics scolaires, des publics en insertion socioprofessionnelle et des publics adultes, avec lesquels on essaye de définir ce qu’est l’extrême droite, quelles sont les valeurs véhiculées et les dangers. On organise aussi des événements, notamment les « Nuits Blanches contre Listes Noires » qui se tiennent tous les 4 ou 5 ans en fonction des élections.
Vos campagnes ciblent particulièrement les jeunes adultes. Vous avez l’impression qu’ils et elles sont plus réceptif·ves à ce type d’idées ?
On s’est avant tout intéressé·e au public primo-votant soit entre 15 et 30 ans. Pendant les deux dernières années, pendant les animations, nous leur avons demandé ce que représentait la politique pour elles et eux. Et la première chose qui leur vient en tête, c’est la politique partisane et une forme de désillusion face à ce qui leur parait complètement éloigné de leur réalité. On essaye alors de reconstruire un dialogue autour de cette notion de politique en questionnant ce que cela représente dans leur quotidien. En se réappropriant le terme, il·elles se rendent très vite compte qu’en fait tout est politique. Actuellement, on est en train de construire un module sur les différentes formes de démocratie, qui questionne la manière dont les jeunes se sentent écouté·es et outillé·es dans la société d’aujourd’hui.
Est-ce que l’extrême droite utilise la désinformation ? En quoi cela menace-t-il nos démocraties ?
On observe aujourd’hui la normalisation d’un certain discours, liée au fait que toutes les informations sont placées sur un pied d’égalité, qu’elles relèvent du fait ou de l’opinion. Ça crée une confusion totale sur ce qu’est la liberté d’expression et plus fondamentalement sur ce qu’est la démocratie. L’extrême droite est très forte pour se réapproprier le discours et retourner la situation. Par exemple, la mort récente en France de Quentin Deranque – militant d’ultra droite, reconnu violent – a été instrumentalisée par l’extrême droite au point de laisser entendre que ce sont les antifascistes qui sont contre la démocratie. De la même façon, la théorie du grand remplacement : il a été prouvé que ce phénomène n’existe pas, et pourtant différentes personnalités d’extrême droite réussissent à remettre cette question dans le débat public. Et en acceptant de débattre sur cette idée, finalement on la normalise.
On n’a pas besoin d’un parti d’extrême droite au pouvoir pour que ces idées racistes, sexistes et homophobes fassent partie du débat démocratique et de nos politiques publiques.
C’est le concept de la fenêtre d’Overton. Une idée qui au départ est complètement impensable, taboue, va petit à petit entrer dans le débat public. De taboue, elle va devenir déraisonnable, puis inacceptable avant de finalement entrer dans le spectre du dicible. Ce sont par exemple les septante points contre l’immigration du programme du Vlams Block paru dans les années 1990, qui à sa sortie est vu comme totalement impensable. Aujourd’hui une bonne partie des points de ce programme font partie de nos politiques publiques (l’ouverture et la gestion des centres fermés, la définanciarisation d’UNIA, etc.). On n’a pas besoin d’un parti d’extrême droite au pouvoir pour que ces idées racistes, sexistes et homophobes fassent partie du débat démocratique et de nos politiques publiques.
Selon vous, comment alors permettre l’implication des citoyennes et des citoyens dans la détermination des savoirs sur lesquels baser nos choix politiques ?
Réfléchir à l’implication des citoyen·nes dans la politique, c’est questionner l’individualisme de nos sociétés, les valeurs de solidarité et les possibilités de cette implication. Le fait d’être dans une société de plus en plus individualiste joue inévitablement sur la solidarité, les liens sociaux. Et quand il n’y a plus de lien social, on est de plus en plus isolé·e, on a de plus en plus peur et on va être de plus en plus réceptif·ve aux discours qui vont jouer avec nos émotions, surtout nos émotions négatives.
Il faut aussi se questionner sur le temps qu’on nous accorde pour réfléchir et s’impliquer dans nos vies politiques, quand on travaille à temps plein 38 heures semaine, qu’on va à l’école 8 heures par jour… Est-ce que l’esprit critique est encore valorisé ? Quand on intervient dans les écoles, il arrive que, sous couvert de neutralité, on nous mette des bâtons dans les roues, alors qu’on vient avec une casquette droits humains et une ligne de conduite tout à fait claire : on reprend l’histoire sociale et on amène une grille de lecture pour analyser où on en est aujourd’hui. Mais actuellement l’immigration et le genre sont des thématiques difficiles à aborder. Ça montre à quel point le discours d’extrême droite qui remet en question les droits de certaines minorités infuse au sein des classes et de la population de manière générale. On arrive donc avec une mallette d’argumentations, une batterie de chiffres, des petits outils qui permettent de réfuter certaines idées. C’est important aussi de pouvoir remettre en question le système dans lequel on vit, la manière dont nos politiques fonctionnent aujourd’hui. Notamment en interrogeant les élèves sur leurs problèmes, leurs rêves et ce vers quoi il·elles ont envie d’aller. Et ce ne sera jamais une volonté d’inégalité entre les personnes, bien au contraire.
Au-delà de ces animations, vous avez aussi des campagnes, notamment « Décode ! » et « Clic-gauche ».
La campagne « Décode ! » part du constat de la prolifération de fake sur les réseaux sociaux. On s’est demandé comment réussir à débunker un fake de manière générale à partir de 5 exemples courants. Il y a par exemple une fausse image (une photo ou une vidéo) ; le deep fake ; un fake à partir d’une idée reçue ; un fake autour d’une légende urbaine, un fake complotiste ou encore un canular. Pour prendre le contrepied, on propose ensuite une petite méthode de réflexes à avoir face à l’information : s’alerter, se méfier, vérifier et signaler. L’idée de cette campagne est de questionner ce que l’information va susciter comme émotion chez moi et comment est-ce que je vais m’alerter, me méfier et puis finalement réussir à être acteur·ice face à cette l’information que je reçois.
Il y a aussi la plateforme Clic-gauche, qui propose quatre fonctionnalités. Tout d’abord, il y a un onglet qui propose des ressources, vérifiées, vérifiables et accessibles sur la question de l’extrême droite et des discriminations. Ces ressources mêlent des recherches académiques, associatives ou de syndicats, des dossiers pédagogiques ainsi que d’autres outils issus d’instances partenaires et reconnues officiellement. Il y a aussi la « boite à punchlines ». L’extrême droite utilise beaucoup de phrases chocs et ce sont ces phrases qui restent dans le débat public. On propose, en contre-pied, une série de phrases chocs – comme des petits arguments à ces attaques – à renvoyer ou à reposter sur les réseaux sociaux. Il y a également la fonction chat avec l’idée de créer notre propre récit sur les réseaux sociaux en postant et en faisant remonter du contenu positif et constructif. Quand on voit un commentaire haineux ou un post problématique, on peut le commenter avec du contenu qui est généré automatiquement par le chat qui nous donne une réponse sourcée. Il faudrait à présent parvenir à créer une communauté de personnes qui aille liker ou commenter les commentaires constructifs pour que ceux-ci soient mis en avant, devant les commentaires négatifs. L’idée, c’est vraiment de créer quelque chose de commun face à des réactions habituellement individuelles.
Enfin, il y a la fonction « alerte », ce pour quoi la plateforme Clic-gauche a été créée à l’origine. Elle permet de faire du signalement de commentaires haineux, de profils problématiques, de fake news… En fonction de ces signalements, on va se tourner vers d’autres instances avec lesquelles on travaille. Si on nous alerte sur des contenus problématiques dans les médias par exemple, on va pouvoir saisir le CDJ (Conseil de déontologie journalistique). Si on nous fait un signalement pour des faits de racisme, on va se tourner vers UNIA.
La société civile doit créer son propre cordon sanitaire, vu qu’il n’existe pas sur les réseaux sociaux ou plus généralement dans la vie de tous les jours.
Vous êtes en lien avec beaucoup d’associations, avec tout un réseau militant. Le milieu associatif a-t-il un rôle particulier de résistance intellectuelle à jouer ?
Oui, bien sûr. Je pense que la société civile doit créer son propre cordon sanitaire, vu qu’il n’existe pas sur les réseaux sociaux ou plus généralement dans la vie de tous les jours. Même en famille ou entre ami·es on sait à quel point ça peut être difficile de réfuter certaines idées. Dans le cadre d’un cordon sanitaire citoyen, la société civile va avoir différentes fonctions : un rôle d’information et de communication, le fait de mener des actions en justice, de faire de l’action directe contre certains groupuscules et également un rôle de formation et d’animation sur certains sujets. Toute une série d’actions pour lutter contre la montée des idées d’extrême droite. Quand on voit à quel point les cordons sanitaires politiques et médiatiques sont poreux, il semble important d’y ajouter un troisième volet.
L’ASBL La Cible fait aussi tout un travail de vigilance médiatique. On analyse ce qui est en train de se passer dans les médias, quels discours prolifèrent, quelles personnalités sont mises en avant, etc. Cette analyse nous permet d’alerter le CDJ en cas de non-respect du code de déontologie journalistique. On appelle aussi tout·es les citoyen·nes à nous rapporter ce qu’il·elles voient sur les réseaux sociaux, dans les médias ou même dans la vie de tous les jours, afin de signaler mais aussi de documenter cette variation ou ce basculement dans les idées. Il est important que ce cordon sanitaire citoyen rassemble le plus grand nombre de personnes dans ce travail de vigilance et de veille.
Créer en collectif pour contrer ces idées ?
Dans nos animations, on s’aperçoit que même si l’actualité est très négative, les participants et participantes ont envie de réfléchir à leur monde, de mettre en place des choses concrètes et de créer des imaginaires collectifs plus positifs. Je pense que cela peut être complémentaire à la lutte. Chacun·e doit trouver sa petite place dans la lutte, que ce soit dans l’information et la communication, dans la capacité à créer du réseau, en lançant des alertes ou encore dans le lien social. Chacun·e, à sa petite échelle, agit pour le monde dans lequel on a envie de vivre. Et comme ce n’est pas toujours évident de réfléchir tout·e seul·e à un autre système, à d’autres manières de fonctionner, on a besoin de se retrouver, d’être ensemble pour voir que d’autres manières de faire sont possibles, pour créer en commun.

