Les images qui introduisent ce dossier sont quelques-unes des 465 aquarelles qui constituent l’œuvre My Address de l’artiste belge Emmanuelle Quertain. Dans cette pièce monumentale, elle propose un geste pictural qui traduit l’ensemble des datas – non écrites – qu’elle a consommées sur une période de cinq mois sur son ordinateur. Ces aquarelles – qu’elle nomme datas painting – recouvrent les murs des lieux où elles s’exposent dans l’idée de rappeler la notion de quantité et que les spectateur·ices aient la sensation – comme en ligne – d’être immergé·es dans cet ensemble. Libre à chacun·e de les lire toutes, comme un film, en les suivant les unes après les autres ou, de façon plus onirique, de laisser une image arriver, puis une autre, avec l’impression toutefois qu’on ne pourra pas tout voir.
Face à la surabondance d’images auxquelles nous sommes chaque jour confronté·es, cette œuvre questionne notre capacité d’attention, de concentration et de discernement. À une époque de surconsommation d’images et de dissolution permanente, qu’est-on encore capable de distinguer ? À l’heure où les algorithmes associent pour nous les contenus qu’ils nous proposent, quelle est notre réelle part de décision ? Plus qu’un autoportrait numérique de l’artiste, My Address se veut plus globalement un portrait des médias dans leur ensemble, mêlant indistinctement des images de drones, d’incendie et de canadairs, de figures de musique pop féministe, ou encore le portait du footballeur Benjamin Mendy.
Cet ultra-morcellement associé à la rapidité du geste pictural est une façon pour Emmanuelle Quertain de portraiturer notre époque tout en s’interrogeant sur sa posture d’artiste : « En tant que peintre, si je ne choisis plus ce que je regarde, est-ce que je suis encore capable d’avoir un point de vue ? Et est-ce que chercher à en avoir un a du sens, dans un monde où les gens ne s’inquiètent pas de savoir s’ils sont dans un espace fermé ou dans un espace ouvert ? »
Le travail d’Emmanuelle Quertain questionne aussi les rapports sociaux de notre temps. À l’heure où l’intime est exposé en continu, la peinture est pour l’artiste à la fois une forme d’exhibition par excellence mais aussi une manière de se cacher. En disant « regardez ici », Emmanuelle Quertain choisit ce qu’elle montre ou ce qu’elle ne montre pas. L’architecture participe de la monstration tout comme l’époque définit notre capacité à voir, à participer à un espace public ou à un espace de société.
Ainsi, plus largement l’œuvre pointe la tendance à l’actuelle objectivisation des individus, dont l’attention n’est qu’une ressource parmi d’autres, et nous propose de conscientiser la manière dont on devient objet derrière un écran, notamment en nous interrogeant sur notre relation à notre propre langage. Le travail d’Emmanuelle Quertain nous invite ainsi à retrouver notre condition de sujet ainsi que notre capacité à faire société.
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Emmanuelle Quertain

