Alors que la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles vit un tournant nĂ©olibĂ©ral particuliĂšrement violent, notamment avec une rĂ©forme de lâenseignement que les politiques cherchent Ă imposer par la force, SĂ©bastien Marandon puise dans les travaux de Mark Fisher des pistes pour analyser ce moment. La rĂ©cente parution en français de K-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif (2024) et DĂ©sirs postcapitalistes (2025), presque 10 ans aprĂšs la mort du philosophe britannique, est lâoccasion de sây (re)plonger : il en analyse la pensĂ©e au prisme de lâinflation de dispositifs de mensonges qui contrefont aujourdâhui le monde.
Dans son livre Le RĂ©alisme capitaliste. Nây a-t-il aucune alternative ?n, Mark Fisher dĂ©crivait la difficultĂ©, mĂȘme aprĂšs la crise financiĂšre de 2008, de sortir de lâenfermement idĂ©ologique collectif auquel nous condamne le capitalisme. Cette impression de jour sans fin trahit sa nature hallucinatoire, qui est non seulement « une conviction mais aussi une attitude liĂ©e Ă cette conviction. Une attitude de rĂ©signation, de dĂ©faitisme et de rĂ©pression »n. Il cherche Ă dĂ©montrer que le capitalisme peut se comparer Ă une religion, dont les adeptes chantent les louanges du « rĂ©alisme ». Par exemple, la dette de la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles est trop grande et, au nom du rĂ©alisme, nous nâavons pas dâautre choix que de nous prosterner devant lâaustĂ©ritĂ©. Toute rĂ©sistance est perçue comme une forme dâirrĂ©alisme ou pire, de mauvaise foi, face au pragmatisme du « bon-pĂšre-de-famille-gĂ©rant-le-dĂ©ficit ». Mais ce prĂ©tendu rĂ©alisme a pour fonction premiĂšre dâinvisibiliser des dĂ©cisions politiques et idĂ©ologiques. Sinon, comment expliquer en Belgique, la coĂŻncidence immĂ©diate de lâexplosion des dĂ©penses militaires dâun cĂŽtĂ©, et de lâautre de la rĂ©duction des budgets allouĂ©s Ă la culture, Ă lâenseignement ou au chĂŽmage ? Comment justifier la hausse des salaires des « top managers » de la fonction publique wallonne et, dans le mĂȘme temps, lâaugmentation de 2h du temps de travail des enseignant·es sans hausse de salaire ?n
Fisher ajoute que lâaffect collectif et religieux de rĂ©signation qui accompagne le rĂ©alisme capitaliste est une pathologie de gauche. Il Ă©crit et se situe dans le contexte de la Grande-Bretagne post-2000 marquĂ©e par les annĂ©es Blair. « Le capital finira par tout contrĂŽler, et tout ce que nous pouvons faire, câest peut-ĂȘtre tirer sur lâune ou lâautre des rĂȘnes pour faire un geste en direction de la justice sociale »n, ironise-t-il en ventriloquant les travaillistes. La force de ce rĂ©alisme est dâeffacer toute conscience de classe, en particulier Ă gauche. Dans les annĂ©es 1970, la Grande-Bretagne possĂ©dait encore une politique de logements sociaux abordables, des allocations chĂŽmage dĂ©centes, des bourses pour les Ă©tudiant·es, et toute une batterie de financements publics qui permettaient dâutiliser son temps de maniĂšre crĂ©ative afin de contribuer au foisonnement musical dâalors. Fisher rapproche le discours rĂ©aliste nĂ©olibĂ©ral de la suppression des financements des communs, lâexplosion du temps salariĂ© et la pĂ©nurie culturelle.
Notre Ă©poque est phagocytĂ©e par le negotium â le temps marchandise â « qui a dĂ©bouchĂ© sur un Ă©tat permanent de panique Ă faible intensitĂ© »n, temps de la prĂ©caritĂ© et de lâinsĂ©curitĂ©. Cette idĂ©ologie de « la libertĂ© par le travail » envahit progressivement toutes les heures de nos journĂ©es. MĂȘme notre temps libre â ce temps de lâotium qui Ă©chappe au negotium â est dĂ©sormais captĂ© par les rĂ©seaux sociaux qui transforment nos obligations et nos besoins sociaux en valeur dĂ©rivĂ©en. Le rĂ©alisme capitaliste produit une cloche idĂ©ologique qui sâimmisce dans la totalitĂ© de notre vie jusquâĂ menacer notre vie nocturne et onirique. Cela explique en partie notre stupĂ©faction, pour ne pas dire notre paralysie, face au pillage, Ă lâĂ©vasion fiscale, au cynisme, Ă lâaccroissement des inĂ©galitĂ©s sociales et scolaires, Ă la montĂ©e de la violence et du dĂ©ni : alors que le 4 juin Ă Bruxelles a vu le dĂ©ploiement dâune rĂ©pression policiĂšre particuliĂšrement violente et disproportionnĂ©e Ă lâencontre dâĂ©lĂšves (mineur·es), de professeur·es et de citoyen·nes venu·es manifester contre les rĂ©formes de lâenseignement en FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles, ce jour nâest quâune illustration trĂšs modeste, parmi dâautres, de cette impression gĂ©nĂ©ralisĂ©e dâimpuissance.
LâidĂ©e de dĂ©pendance aux aides sociales est en elle-mĂȘme une dissimulation, partie intĂ©grante du monde inversĂ© et de la pensĂ©e magique des conservateurs.
« LâĂ©conomie tout entiĂšre exige maintenant que les gens soient endettĂ©s â ils font leurs devoirs envers le capital ! Ce devoir passĂ© envers le capital est utilisĂ© comme prĂ©texte au prĂ©sent pour les exploiter encore davantage, pour restreindre leurs services publics et leurs conditions de vie. »n Personnaliser la dette, en faire un problĂšme moral individualise les rapports de classe. Il suffit de « substituer au concept de chĂŽmage celui de dĂ©pendance aux aides sociales »n. Les chĂŽmeur·ses ne profitent plus dâun soutien de lâĂtat en raison de la pĂ©nurie de travail mais deviennent des sortes de drogué·es, aveuglé·es par un financement gratuit qui pervertit leur force morale de travail. LâidĂ©e de dĂ©pendance aux aides sociales est en elle-mĂȘme une dissimulation, partie intĂ©grante du monde inversĂ© et de la pensĂ©e magique des conservateurs. Sous Thatcher, le chĂŽmage Ă©tait le prix Ă payer pour la reconstruction. Aujourdâhui, 50 ans plus tard, dans la Belgique de Bouchez, il est prĂ©sentĂ© comme un effet de la dĂ©pendance aux aides sociales. Le politique devient lâinstrument salutaire dâune cure de dĂ©sintoxication afin que les chĂŽmeur·ses retrouvent leur dignitĂ©. On perçoit bien la violence de cet argumentaire, oĂč la personne prĂ©carisĂ©e est stigmatisĂ©e par ceux-lĂ mĂȘme qui contribuent, par leurs dĂ©cisions, Ă la fragiliser toujours davantage. Tout comme lâĂtat « Ă©touffe » le dynamisme du secteur privĂ© par trop dâimpĂŽts ou encore « fait fuir les riches vers lâĂ©tranger »n, les aides sociales « inhibent » la volontĂ© des chĂŽmeur·ses Ă se prendre en main et les incitent Ă profiter du travail des autres. Les chĂŽmeur·ses se muent en un profiteur·ses, cloué·es au pilori et exposé·es au ressentiment de ceux et celles qui se lĂšvent tĂŽt le matin. Une dynamique Ă©motionnelle se dessine, un dĂ©tonnant mĂ©lange de rĂ©signation et de rancune. Fisher conclut : « Les conservateurs peuvent maintenant passer pour des marxistes inversĂ©s qui ne sâattaquent pas aux individus mais au systĂšme qui produit leur comportement ! »n Le tour de passe-passe nĂ©olibĂ©ral invisibilise et justifie la prolifĂ©ration des crises en culpabilisant les victimes les plus fragiles. Câest ainsi que ValĂ©rie Glatigny ou Ălisabeth Degryse peuvent se prĂ©senter comme ces courageuses responsables qui « offrent une solution dure mais affectueuse au laisser-aller bureaucratique du paternalisme de gauche »n.
Fisher souligne le fait quâil nây a pas dâĂ©conomie sans choix politique et que les choix politiques ne sont pas uniquement rationnels mais aussi chargĂ©s de dĂ©sirs.
Dans un autre articlen, il nomme ce renversement toxique « psychopathologie du capitalisme tardif ». Fisher souligne le fait quâil nây a pas dâĂ©conomie sans choix politique et que les choix politiques ne sont pas uniquement rationnels mais aussi chargĂ©s de dĂ©sirs. Le capitalisme ne se contente pas de nous mentir ou de contrĂŽler les rĂ©seaux dâinformation. Lâauteur fait lâhypothĂšse que sa force rĂ©side dans sa capacitĂ© Ă infiltrer notre architecture psychique collective, et Ă gĂ©nĂ©rer une Ă©conomie libidinale composĂ©e dâune constellation de forces dĂ©sirantes inconscientes qui sâarticulent autour de la notion de dette : sĂ©duction, illusion, dĂ©ni, culpabilitĂ©, ressentiment, rĂ©signation, jouissance, sadisme, rejet de lâautre. Ce cocktail libidinal explosif explique la puissance idĂ©ologique dâeffacement du rĂ©alisme capitaliste et lâabsence dâalternative crĂ©dible.
Fisher diagnostique des traits sadiques mĂ©langĂ©s Ă une pulsion anorexique chez nos dirigeant·es nĂ©olibĂ©raux·ales. Ils et elles souffriraient dâanorexie budgĂ©taire en rĂ©duisant drastiquement lâensemble des financements dĂ©diĂ©s aux communs ainsi que les recettes alimentĂ©es par lâimpĂŽt. ParallĂšlement Ă cette compulsion dâamaigrissement de lâĂtat, les travailleur·ses sont condamné·es Ă ĂȘtre Ă©ternellement puni·es par une prĂ©carisation et une insĂ©curitĂ© sociale toujours plus fortes : « Il est Ă©vident que le capital a fait appel dĂšs le dĂ©part Ă une ancienne impulsion gothique, celle dâhumilier et de soumettre les autres. [Lâ]austĂ©ritĂ© nĂ©olibĂ©rale est Ă la fois une forme de sadisme et dâanorexie dâentreprise. [Lâ]utopie rĂ©alisĂ©e du capital serait une planĂšte Ă©puisĂ©e pleine dâusines entiĂšrement automatisĂ©es produisant de la camelote que personne ne veut acheter, et oĂč il ne reste de toute façon personne pour lâacheter, parce que la condition pour lâexistence prolongĂ©e de ces usines est la destruction de lâenvironnement dans lequel peuvent vivre les humains. »n
Ce fantasme sadico-anorexique du nĂ©olibĂ©ralisme fait Ă©cho Ă notre actualitĂ© belge, et Ă la double injonction contradictoire de la rĂ©forme de lâenseignement : travailler plus pour gagner moins, rĂ©duire le financement des communs tout en affirmant en mĂȘme temps lâimportance de lâinstruction afin de prĂ©parer nos enfants au marchĂ© du travail ; un marchĂ© encore et toujours plus flexibilisĂ©, plus prĂ©caire, plus productif.
La perversitĂ© du systĂšme, ou la version de « bon pĂšre de famille » que nous vendent les politiques dâaustĂ©ritĂ© libĂ©rale, façonne une Ă©trange contrefaçon du monde : ceux et celles qui souffrent deviennent les responsables de leurs souffrances et nourrissent une minoritĂ© ultra-privilĂ©giĂ©e qui, non contente dâaccaparer les richesses, dĂ©nonce les violences dont elle serait victime. Les rĂ©criminations des EngagĂ©s aprĂšs le vote sur la rĂ©forme de lâenseignement, ou encore lâaccusation de violence de quelques adolescent·es en colĂšre par des responsables MR ou N-VA demandant la crĂ©ation de camps de redressement pour ces « jeunes dĂ©linquants », sonnent comme des expressions de lâinconscient toxique refoulĂ© du capital. Cette logique psychanalytique du capital et de sa libido est approfondie dans une sĂ©rie inachevĂ©e de cours publiĂ©s sous le titre DĂ©sirs postcapitalistesn.
Ceux et celles qui souffrent deviennent les responsables de leurs souffrances et nourrissent une minoritĂ© ultra-privilĂ©giĂ©e qui, non contente dâaccaparer les richesses, dĂ©nonce les violences dont elle serait victime.
Fisher inaugure son cours en soulignant que, depuis les annĂ©es 1980, le capitalisme a cherchĂ© Ă exorciser ce que Marcuse nomme « le spectre dâun monde qui pourrait ĂȘtre libre »n. Fisher se demande si les militant·es et les activistes qui jettent leurs forces dans la bataille contre le capitalisme ne se sont pas trompé·es de cible et, dâune certaine maniĂšre, de mĂ©thode. Au lieu de chercher Ă dĂ©truire leur ennemi de maniĂšre frontale, peut-ĂȘtre aurait-il fallu plutĂŽt sâintĂ©resser Ă ce que celui-ci ne peut pas transformer en marchandise, et qui le hante. « Nous devrions nous concentrer sur ce Ă quoi le capital est forcĂ© de faire barrage : la capacitĂ© collective Ă produire, Ă prendre soin et Ă prendre plaisir. »n Le nĂ©olibĂ©ralisme est une arme contre le fantĂŽme de « lâabondance rouge »n. Cette magie offensive dâun genre particulier, manipulĂ©e par les dĂ©vot·es de la restructuration budgĂ©taire et de la rĂ©duction de la dette, nous bombarde dâincantations rĂ©alistes qui entendent exorciser nos dĂ©mons collectivistes.
Si Fisher utilise la figure du spectre, câest parce quâil existe une pĂ©riode du passĂ© â morte et vivante â qui continue Ă hanter nos dĂ©sirs collectifs. Il pense Ă la sĂ©quence occidentale des annĂ©es 1960-1970, avec des Ă©vĂšnements comme le mouvement des droits civiques aux USA et lâessor de la contre-culture, Mai 68 en France, et dont la crise pĂ©troliĂšre de 1974 marque la fin. On peut lĂ©gitimement sâinterroger sur ce spectre trĂšs occidentalo-centrĂ©. On pourrait invoquer dâautres spectres plus « dĂ©paysants »n qui tourmentent nos modernitĂ©s. Mais ce qui nous intĂ©resse dans son dernier livre inachevĂ©n, une fois cette rĂ©serve Ă©mise, câest sa façon de penser le nĂ©olibĂ©ralisme dâabord comme tentative dâeffacement de quelque chose qui ne peut pas mourir.
Ce discours idĂ©ologique nĂ©olibĂ©ral de la « raison raisonnable » contre les dĂ©magogues irresponsables « gauchistes » constitue une magie performative, conçue pour Ă©touffer la cible vĂ©ritable de ce matraquage dĂ©vot : le dĂ©sir collectif de transformation et la joie de lâinvention sociale.
Cet exorcisme est un rituel qui essaie de contrĂŽler et dâadministrer des forces libidinales de transformation sociale en les expulsant dans les limbes de lâaboulie [perte de volontĂ©] : en les forçant Ă un acquiescement rĂ©signĂ© Ă lâhĂ©gĂ©monie du capitalisme. La priĂšre exorciste psalmodie la continuation du systĂšme extractiviste, la soumission Ă la rĂ©alitĂ© endettĂ©e et le refus du dĂ©mon de la rĂ©volte. La ritournelle-rituel de nos gouvernant·es actuel·les chante : dĂ©tourne-toi du mal et accepte la fin du statut des fonctionnaires, travaille plus pour gagner moins, accueille la baisse des pensions et le dĂ©mantĂšlement de la santĂ© au nom de la sainte rĂ©duction des dĂ©ficits publics. Ce discours idĂ©ologique nĂ©olibĂ©ral de la « raison raisonnable » contre les dĂ©magogues irresponsables « gauchistes » constitue une magie performative, conçue pour Ă©touffer la cible vĂ©ritable de ce matraquage dĂ©vot : le dĂ©sir collectif de transformation et la joie de lâinvention sociale.
Lâanalyse de Fisher se dĂ©ploie sur plusieurs niveaux. Le rĂ©alisme capitaliste nâest ni une simple erreur ni un mensonge quâil suffirait de dĂ©masquer ou de corriger. De mĂȘme quâun fantĂŽme apparait, mĂȘme si notre raison nous dit le contraire, le rĂ©alisme est davantage de lâordre dâune illusion que dâune erreur perfectible. Lâillusion continue Ă modifier notre perception de la rĂ©alitĂ©, mĂȘme si nous savons quâelle est sans doute une hallucination. Il existe un troisiĂšme niveau au-delĂ de lâerreur et lâillusion. LâaliĂ©nation reprĂ©sente cette limite oĂč lâexorciste a non seulement rĂ©ussi, mais nous a converti·es Ă sa religion, faisant des classes dominĂ©es et petites bourgeoises les servantes prosĂ©lytes du notre-pĂšre-capital.
Cette problĂ©matique de lâaliĂ©nation, Fisher la dĂ©veloppe dans son troisiĂšme cours, « De la conscience de classe Ă la conscience de groupe »n, en sâappuyant sur un passage de Georg LukĂ cs, « Le point de vue du prolĂ©tariat »n. LâidĂ©ologie est vĂ©cue comme une rĂ©alitĂ© immĂ©diate et Ă©vidente. Dans notre quotidien, nous nâavons pas conscience que les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et sociales ne sont pas dues Ă des dĂ©ficiences ou Ă des mĂ©rites individuels, Ă un manque de travail ou Ă la force de notre volontĂ©, mais quâelles reprĂ©sentent en rĂ©alitĂ© des diffĂ©rences systĂ©miques et structurelles qui servent lâaccumulation indĂ©finie du capital. Pour Ă©chapper Ă cette naturalisation des injustices â qui permet par exemple dâaccepter des Ă©carts toujours plus grands entre une minoritĂ© de milliardaires et une Ă©crasante majoritĂ© qui sâappauvrit et souffre toujours plus â et pour renoncer Ă ce « moralisme » de la logique des responsabilitĂ©s individuelles, Fisher paraphrase LukĂ cs en affirmant que « tout ce dont nous avons besoin, câest que les membres du groupe se rĂ©unissent, et quâils se parlent, honnĂȘtement, de maniĂšre ouverte, pour commencer Ă se rendre compte quâils et elles partagent des problĂšmes et des intĂ©rĂȘts communs, et aussi, que la cause de leurs problĂšmes ne se trouve pas en elleux »n.
Pour lutter contre « l âimmĂ©diatetĂ© » aliĂ©nante, LukĂ cs lui oppose la mĂ©diation du groupe qui fait naitre une conscience collective. On peut penser aujourdâhui, Ă ces Ă©quipes enseignantes qui se rĂ©unissent en AG pour discuter collectivement de ce qui leur arrive, de ce quâelles ressentent, des injustices quâelles pointent puis des actions quâelles dĂ©cident. Comment chaque professeur·e traduit et contre-traduit les paroles des autres, comment ils et elles sâorganisent mutuellement, tissent des liens, inventent de nouvelles attaches et attachements dans la relation collective et finissent par obscurcir lâimmĂ©diatetĂ© du rĂ©alisme gouvernemental. Cette conscience collective demande du temps et des espaces pour grandir et se renforcer afin de rĂ©sister aux exorcismes de la majoritĂ© : « Les enseignant·es sont des fainĂ©ant·es privilĂ©gié·es qui refusent de regarder en face la rĂ©alitĂ© de la dette de la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles. Ils et elles sont Ă©galement des irresponsables qui mettent en danger les examens et le futur de leurs propres outils de travail. » La magie nĂ©olibĂ©rale inverse toujours la charge et fait de la victime le ou la responsable.
« LâidĂ©ologie transforme ce qui est toujours pris dans un processus de devenir â qui est ouvert, et donc susceptible de changement â en quelque chose de fixĂ© et de permanent. Câest ça la rĂ©ificationn. Le trio Marx-LukĂĄcs-Fisher prĂ©conise, contre cette paralysie, la crĂ©ation de consciences collectives qui naissent dans la mĂ©diation de la relation. Cette prise de conscience non seulement opacifie le rĂ©alisme capitaliste, mais elle transforme aussi celleux qui la produisent et modifie la rĂ©alitĂ© quâelle pense ! « Quelque chose sâest transformĂ©, dans lâensemble des relations sociales, du simple fait que votre conscience sâest elle-mĂȘme transformĂ©e. »n
La recette est simple : sâengager collectivement est le plus puissant des antidĂ©presseurs. « Vous vous sentez libĂ©ré·es de la culpabilitĂ©, du malheur dâĂȘtre obligé·es dâendosser la responsabilitĂ© de votre propre vie, quelque chose que vous ne devez pas ĂȘtre obligé·e de faire â quoiquâen dise la propagande libĂ©rale. »n Cette remarque fait Ă©cho Ă la cĂ©lĂšbre phrase de Thatcher : « La sociĂ©tĂ© nâexiste pas. » Mais câest tout lâinverse, câest lâindividu et notre conscience de lâimmĂ©diatetĂ© qui nâexiste pas !, dit Fisher paraphrasant LukĂ cs.
Finalement rĂ©introduire une forme de dialectique marxiste dans notre XXIe siĂšcle, analyser la structure de classe, de genre et de race trouble le rĂ©cit hĂ©gĂ©monique qui veut « empĂȘcher que les gens prennent conscience quâils pourraient vivre autrement et avoir un contrĂŽle plus grand de leurs existences »n. Fisher plaide pour un retour des mĂ©diations. Il y a des fantĂŽmes qui fonctionnent comme des mĂ©diations vers un autre monde. Elles produisent un sentiment dâestrangement â la sensation que le familier devient Ă©trange. Lâart et la culture sont les mĂ©diations et les contre-mesures les plus puissantes contre lâhĂ©gĂ©monie. Les mises en forme du monde, les rĂ©cits alternatifs, les expĂ©rimentations collectives dâautres façons dâĂȘtre contribuent Ă faire trembler nos faux sentiments dâimmĂ©diatetĂ©. Câest pourquoi le capitalisme sâattaque Ă toutes les formes de mĂ©diation en cherchant Ă atomiser nos sociĂ©tĂ©s.
« Imaginez, si vous pouviez inventer quelque chose de ce genre, le genre de chose grĂące Ă laquelle on pourrait se distraire Ă lâinfini, oĂč Ă nâimporte quel moment, on pourrait ĂȘtre mis en contact avec les impĂ©ratifs du Capitalisme. Essayez dâimaginer un objet capable de ça. Ă quoi cela ressemblerait ? »n Demande Fisher Ă ses Ă©tudiant·es. La rĂ©ponse fuse : « Un tĂ©lĂ©phone ? » Ăclats de rire.
Multiplier les mĂ©diations, prendre son temps, faire des choses gratuitement, devenir inefficace, nourrir notre crĂ©ativitĂ© dans des expĂ©rimentations inutiles contribuent Ă cultiver lâomineuxn. « Lâomineux, au contraire, est constituĂ© par un manque dâabsence ou un Ă©chec de prĂ©sence. La sensation de lâomineux survient quand il y a quelque chose de prĂ©sent lĂ oĂč il ne devrait rien y avoir ou lorsque rien nâest prĂ©sent lĂ il devrait y avoir quelque chose. »n Lâomineux se manifeste quand un spectre nous hante. Quand notre foi en T.I.N.A. (There is no alternative) sâeffrite et quand les dĂ©vot·es du capital perdent leur apparence dâĂ©vidence immĂ©diate. Les films de zombies, les paysages de ruines, les histoires dâapocalypse sont des figures de lâomineux : elles nous poussent Ă nous demander : « Ă quoi ressembleront les reliques de notre culture quand les systĂšmes sĂ©mantiques dont elles font partie aujourdâhui auront disparu ? »n Lâomineux est une sorte dâagent orange qui dissout la surface impermĂ©able de lâhĂ©gĂ©monie : trouer le voile des certitudes et de lâabsence dâalternative, rĂ©vĂ©ler combien notre quotidien est Ă©trange et envahi dâinjustices.
« Le nihil libĂ©ralisme est un raid et une mise Ă sac, un baroud dâhonneur avant de se replier par hĂ©licoptĂšre derriĂšre les murs du camp retranchĂ© et de laisser tout le reste sâenfoncer dans une dystopie Ă©voquant Le dernier homme de Margaret Atwood. »n
Mark Fisher, Le RĂ©alisme capitaliste. Nây a-t-il aucune alternative ?, trad. Julien Guazzini, Entremonde, 2018 [2009].
Mark Fisher, K-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif, trad. Julien Guazzini, Audimat éditions, 2024 [2004-2016], p. 595.
On pourrait multiplier les antinomies du capital.
Ibid., p. 596.
Ibid.
« Le but [des GAFAM] Ă©tait lâappropriation privative de toutes les informations Ă lâintĂ©rieur des vecteurs quâelle contrĂŽlait, pour extraire une valeur dĂ©rivĂ©e de toutes les transactions, de toutes les relations sociales, de tous les besoins sociaux. » MacKenzie Wark, Un manifeste hacker, trad. Valeria Cirillo, Benjamin Gizard, Peggy Pierrot, Ă©dition MĂ©tĂ©ores, 2026 [1961].
Mark Fisher, K-punk, op.cit., p. 602.
Ibid., p. 608.
Georges-Louis Bouchez dans une Ă©mission sur La PremiĂšre, cherchait Ă justifier lâimpossibilitĂ© de taxer les grosses fortunes.
Mark Fisher, « Béatitude de Margaret Thatcher », in K-punk, op.cit., p. 609.
Ibid.
Ibid., « La dĂ©mocratie câest la joie », p. 692 et suivantes.
Ibid., p. 697-698.
Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, trad . Louis Morelle,Audimat éditions, 2026 [2016].
Herbert Marcuse, Ăros et civilisation, trad. Jean-Guy NĂ©ny, Boris Fraenkel, Minuit, 1963 [1955].
Mark Fisher, « Introduction Ă lâAcid communisme », in DĂ©sirs postcapitalistes, op.cit., p. 350 et suivantes.
Ibid., p. 353.
Par exemple, Dipesh Chakrabarty, Provincialiser lâEurope, trad. Olivier Ruchet, Nicolas Vieillescazes, Ă©ditions Amsterdam, 2020 [2000].
« Acid communisme » commencĂ© en 2016-2017 (et Ă©ditĂ© en français dans lâouvrage DĂ©sirs postcapitalistes, op.cit.)
Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, op.cit., p. 169 et suivantes.
Georg Lukà cs, Histoire et conscience de classe, trad. Kostas Axelos, Jacqueline Bois, Minuit, 1960, p. 189-256.
Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, op.cit., p. 177.
Ibid., p. 178.
Ibid., p. 182.
Ibid., p. 183.
Ibid., p. 205.
Ibid., p. 209.
Mark Fisher, Par-delĂ Ă©trange et familier, trad. Julien Guazzini, Ăditions sans soleil, 2024 [2016].
Ibid., p. 76-77.
Ibid., p. 77.
Mark Fisher, K-punk, op.cit., p. 704.

