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Dossier

🌐 Mark Fisher et la critique du « rĂ©alisme capitaliste Â»

Sébastien Marandon, enseignant et membre de Culture & Démocratie

23-06-2026

Alors que la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles vit un tournant nĂ©olibĂ©ral particuliĂšrement violent, notamment avec une rĂ©forme de l’enseignement que les politiques cherchent Ă  imposer par la force, SĂ©bastien Marandon puise dans les travaux de Mark Fisher des pistes pour analyser ce moment. La rĂ©cente parution en français de K-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif (2024) et DĂ©sirs postcapitalistes (2025), presque 10 ans aprĂšs la mort du philosophe britannique, est l’occasion de s’y (re)plonger : il en analyse la pensĂ©e au prisme de l’inflation de dispositifs de mensonges qui contrefont aujourd’hui le monde.

Dans son livre Le RĂ©alisme capitaliste. N’y a-t-il aucune alternative ?n, Mark Fisher dĂ©crivait la difficultĂ©, mĂȘme aprĂšs la crise financiĂšre de 2008, de sortir de l’enfermement idĂ©ologique collectif auquel nous condamne le capitalisme. Cette impression de jour sans fin trahit sa nature hallucinatoire, qui est non seulement « une conviction mais aussi une attitude liĂ©e Ă  cette conviction. Une attitude de rĂ©signation, de dĂ©faitisme et de rĂ©pression »n. Il cherche Ă  dĂ©montrer que le capitalisme peut se comparer Ă  une religion, dont les adeptes chantent les louanges du « rĂ©alisme Â». Par exemple, la dette de la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles est trop grande et, au nom du rĂ©alisme, nous n’avons pas d’autre choix que de nous prosterner devant l’austĂ©ritĂ©. Toute rĂ©sistance est perçue comme une forme d’irrĂ©alisme ou pire, de mauvaise foi, face au pragmatisme du « bon-pĂšre-de-famille-gĂ©rant-le-dĂ©ficit Â». Mais ce prĂ©tendu rĂ©alisme a pour fonction premiĂšre d’invisibiliser des dĂ©cisions politiques et idĂ©ologiques. Sinon, comment expliquer en Belgique, la coĂŻncidence immĂ©diate de l’explosion des dĂ©penses militaires d’un cĂŽtĂ©, et de l’autre de la rĂ©duction des budgets allouĂ©s Ă  la culture, Ă  l’enseignement ou au chĂŽmage ? Comment justifier la hausse des salaires des « top managers Â» de la fonction publique wallonne et, dans le mĂȘme temps, l’augmentation de 2h du temps de travail des enseignant·es sans hausse de salaire ?n

Fisher ajoute que l’affect collectif et religieux de rĂ©signation qui accompagne le rĂ©alisme capitaliste est une pathologie de gauche. Il Ă©crit et se situe dans le contexte de la Grande-Bretagne post-2000 marquĂ©e par les annĂ©es Blair. « Le capital finira par tout contrĂŽler, et tout ce que nous pouvons faire, c’est peut-ĂȘtre tirer sur l’une ou l’autre des rĂȘnes pour faire un geste en direction de la justice sociale »n, ironise-t-il en ventriloquant les travaillistes. La force de ce rĂ©alisme est d’effacer toute conscience de classe, en particulier Ă  gauche. Dans les annĂ©es 1970, la Grande-Bretagne possĂ©dait encore une politique de logements sociaux abordables, des allocations chĂŽmage dĂ©centes, des bourses pour les Ă©tudiant·es, et toute une batterie de financements publics qui permettaient d’utiliser son temps de maniĂšre crĂ©ative afin de contribuer au foisonnement musical d’alors. Fisher rapproche le discours rĂ©aliste nĂ©olibĂ©ral de la suppression des financements des communs, l’explosion du temps salariĂ© et la pĂ©nurie culturelle.

Notre Ă©poque est phagocytĂ©e par le negotium – le temps marchandise – « qui a dĂ©bouchĂ© sur un Ă©tat permanent de panique Ă  faible intensitĂ© »n, temps de la prĂ©caritĂ© et de l’insĂ©curitĂ©. Cette idĂ©ologie de « la libertĂ© par le travail Â» envahit progressivement toutes les heures de nos journĂ©es. MĂȘme notre temps libre – ce temps de l’otium qui Ă©chappe au negotium – est dĂ©sormais captĂ© par les rĂ©seaux sociaux qui transforment nos obligations et nos besoins sociaux en valeur dĂ©rivĂ©en. Le rĂ©alisme capitaliste produit une cloche idĂ©ologique qui s’immisce dans la totalitĂ© de notre vie jusqu’à menacer notre vie nocturne et onirique. Cela explique en partie notre stupĂ©faction, pour ne pas dire notre paralysie, face au pillage, Ă  l’évasion fiscale, au cynisme, Ă  l’accroissement des inĂ©galitĂ©s sociales et scolaires, Ă  la montĂ©e de la violence et du dĂ©ni : alors que le 4 juin Ă  Bruxelles a vu le dĂ©ploiement d’une rĂ©pression policiĂšre particuliĂšrement violente et disproportionnĂ©e Ă  l’encontre d’élĂšves (mineur·es), de professeur·es et de citoyen·nes venu·es manifester contre les rĂ©formes de l’enseignement en FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles, ce jour n’est qu’une illustration trĂšs modeste, parmi d’autres, de cette impression gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’impuissance.

L’idĂ©e de dĂ©pendance aux aides sociales est en elle-mĂȘme une dissimulation, partie intĂ©grante du monde inversĂ© et de la pensĂ©e magique des conservateurs.

« L’économie tout entiĂšre exige maintenant que les gens soient endettĂ©s – ils font leurs devoirs envers le capital ! Ce devoir passĂ© envers le capital est utilisĂ© comme prĂ©texte au prĂ©sent pour les exploiter encore davantage, pour restreindre leurs services publics et leurs conditions de vie. »n Personnaliser la dette, en faire un problĂšme moral individualise les rapports de classe. Il suffit de « substituer au concept de chĂŽmage celui de dĂ©pendance aux aides sociales »n. Les chĂŽmeur·ses ne profitent plus d’un soutien de l’État en raison de la pĂ©nurie de travail mais deviennent des sortes de drogué·es, aveuglé·es par un financement gratuit qui pervertit leur force morale de travail. L’idĂ©e de dĂ©pendance aux aides sociales est en elle-mĂȘme une dissimulation, partie intĂ©grante du monde inversĂ© et de la pensĂ©e magique des conservateurs. Sous Thatcher, le chĂŽmage Ă©tait le prix Ă  payer pour la reconstruction. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, dans la Belgique de Bouchez, il est prĂ©sentĂ© comme un effet de la dĂ©pendance aux aides sociales. Le politique devient l’instrument salutaire d’une cure de dĂ©sintoxication afin que les chĂŽmeur·ses retrouvent leur dignitĂ©. On perçoit bien la violence de cet argumentaire, oĂč la personne prĂ©carisĂ©e est stigmatisĂ©e par ceux-lĂ  mĂȘme qui contribuent, par leurs dĂ©cisions, Ă  la fragiliser toujours davantage. Tout comme l’État « Ă©touffe Â» le dynamisme du secteur privĂ© par trop d’impĂŽts ou encore « fait fuir les riches vers l’étranger »n, les aides sociales « inhibent Â» la volontĂ© des chĂŽmeur·ses Ă  se prendre en main et les incitent Ă  profiter du travail des autres. Les chĂŽmeur·ses se muent en un profiteur·ses, cloué·es au pilori et exposé·es au ressentiment de ceux et celles qui se lĂšvent tĂŽt le matin. Une dynamique Ă©motionnelle se dessine, un dĂ©tonnant mĂ©lange de rĂ©signation et de rancune. Fisher conclut : « Les conservateurs peuvent maintenant passer pour des marxistes inversĂ©s qui ne s’attaquent pas aux individus mais au systĂšme qui produit leur comportement ! »n Le tour de passe-passe nĂ©olibĂ©ral invisibilise et justifie la prolifĂ©ration des crises en culpabilisant les victimes les plus fragiles. C’est ainsi que ValĂ©rie Glatigny ou Élisabeth Degryse peuvent se prĂ©senter comme ces courageuses responsables qui « offrent une solution dure mais affectueuse au laisser-aller bureaucratique du paternalisme de gauche »n.

Fisher souligne le fait qu’il n’y a pas d’économie sans choix politique et que les choix politiques ne sont pas uniquement rationnels mais aussi chargĂ©s de dĂ©sirs.

Dans un autre articlen, il nomme ce renversement toxique « psychopathologie du capitalisme tardif Â». Fisher souligne le fait qu’il n’y a pas d’économie sans choix politique et que les choix politiques ne sont pas uniquement rationnels mais aussi chargĂ©s de dĂ©sirs. Le capitalisme ne se contente pas de nous mentir ou de contrĂŽler les rĂ©seaux d’information. L’auteur fait l’hypothĂšse que sa force rĂ©side dans sa capacitĂ© Ă  infiltrer notre architecture psychique collective, et Ă  gĂ©nĂ©rer une Ă©conomie libidinale composĂ©e d’une constellation de forces dĂ©sirantes inconscientes qui s’articulent autour de la notion de dette : sĂ©duction, illusion, dĂ©ni, culpabilitĂ©, ressentiment, rĂ©signation, jouissance, sadisme, rejet de l’autre. Ce cocktail libidinal explosif explique la puissance idĂ©ologique d’effacement du rĂ©alisme capitaliste et l’absence d’alternative crĂ©dible.

Fisher diagnostique des traits sadiques mĂ©langĂ©s Ă  une pulsion anorexique chez nos dirigeant·es nĂ©olibĂ©raux·ales. Ils et elles souffriraient d’anorexie budgĂ©taire en rĂ©duisant drastiquement l’ensemble des financements dĂ©diĂ©s aux communs ainsi que les recettes alimentĂ©es par l’impĂŽt. ParallĂšlement Ă  cette compulsion d’amaigrissement de l’État, les travailleur·ses sont condamné·es Ă  ĂȘtre Ă©ternellement puni·es par une prĂ©carisation et une insĂ©curitĂ© sociale toujours plus fortes : « Il est Ă©vident que le capital a fait appel dĂšs le dĂ©part Ă  une ancienne impulsion gothique, celle d’humilier et de soumettre les autres. [L’]austĂ©ritĂ© nĂ©olibĂ©rale est Ă  la fois une forme de sadisme et d’anorexie d’entreprise. [L’]utopie rĂ©alisĂ©e du capital serait une planĂšte Ă©puisĂ©e pleine d’usines entiĂšrement automatisĂ©es produisant de la camelote que personne ne veut acheter, et oĂč il ne reste de toute façon personne pour l’acheter, parce que la condition pour l’existence prolongĂ©e de ces usines est la destruction de l’environnement dans lequel peuvent vivre les humains. »n
Ce fantasme sadico-anorexique du nĂ©olibĂ©ralisme fait Ă©cho Ă  notre actualitĂ© belge, et Ă  la double injonction contradictoire de la rĂ©forme de l’enseignement : travailler plus pour gagner moins, rĂ©duire le financement des communs tout en affirmant en mĂȘme temps l’importance de l’instruction afin de prĂ©parer nos enfants au marchĂ© du travail ; un marchĂ© encore et toujours plus flexibilisĂ©, plus prĂ©caire, plus productif.

La perversitĂ© du systĂšme, ou la version de « bon pĂšre de famille Â» que nous vendent les politiques d’austĂ©ritĂ© libĂ©rale, façonne une Ă©trange contrefaçon du monde : ceux et celles qui souffrent deviennent les responsables de leurs souffrances et nourrissent une minoritĂ© ultra-privilĂ©giĂ©e qui, non contente d’accaparer les richesses, dĂ©nonce les violences dont elle serait victime. Les rĂ©criminations des EngagĂ©s aprĂšs le vote sur la rĂ©forme de l’enseignement, ou encore l’accusation de violence de quelques adolescent·es en colĂšre par des responsables MR ou N-VA demandant la crĂ©ation de camps de redressement pour ces « jeunes dĂ©linquants Â», sonnent comme des expressions de l’inconscient toxique refoulĂ© du capital. Cette logique psychanalytique du capital et de sa libido est approfondie dans une sĂ©rie inachevĂ©e de cours publiĂ©s sous le titre DĂ©sirs postcapitalistesn.

Ceux et celles qui souffrent deviennent les responsables de leurs souffrances et nourrissent une minoritĂ© ultra-privilĂ©giĂ©e qui, non contente d’accaparer les richesses, dĂ©nonce les violences dont elle serait victime.

Fisher inaugure son cours en soulignant que, depuis les annĂ©es 1980, le capitalisme a cherchĂ© Ă  exorciser ce que Marcuse nomme « le spectre d’un monde qui pourrait ĂȘtre libre »n. Fisher se demande si les militant·es et les activistes qui jettent leurs forces dans la bataille contre le capitalisme ne se sont pas trompé·es de cible et, d’une certaine maniĂšre, de mĂ©thode. Au lieu de chercher Ă  dĂ©truire leur ennemi de maniĂšre frontale, peut-ĂȘtre aurait-il fallu plutĂŽt s’intĂ©resser Ă  ce que celui-ci ne peut pas transformer en marchandise, et qui le hante. « Nous devrions nous concentrer sur ce Ă  quoi le capital est forcĂ© de faire barrage : la capacitĂ© collective Ă  produire, Ă  prendre soin et Ă  prendre plaisir. »n Le nĂ©olibĂ©ralisme est une arme contre le fantĂŽme de « l’abondance rouge »n. Cette magie offensive d’un genre particulier, manipulĂ©e par les dĂ©vot·es de la restructuration budgĂ©taire et de la rĂ©duction de la dette, nous bombarde d’incantations rĂ©alistes qui entendent exorciser nos dĂ©mons collectivistes.

Si Fisher utilise la figure du spectre, c’est parce qu’il existe une pĂ©riode du passĂ© – morte et vivante – qui continue Ă  hanter nos dĂ©sirs collectifs. Il pense Ă  la sĂ©quence occidentale des annĂ©es 1960-1970, avec des Ă©vĂšnements comme le mouvement des droits civiques aux USA et l’essor de la contre-culture, Mai 68 en France, et dont la crise pĂ©troliĂšre de 1974 marque la fin. On peut lĂ©gitimement s’interroger sur ce spectre trĂšs occidentalo-centrĂ©. On pourrait invoquer d’autres spectres plus « dĂ©paysants »n qui tourmentent nos modernitĂ©s. Mais ce qui nous intĂ©resse dans son dernier livre inachevĂ©n, une fois cette rĂ©serve Ă©mise, c’est sa façon de penser le nĂ©olibĂ©ralisme d’abord comme tentative d’effacement de quelque chose qui ne peut pas mourir.

Ce discours idĂ©ologique nĂ©olibĂ©ral de la « raison raisonnable Â» contre les dĂ©magogues irresponsables « gauchistes Â» constitue une magie performative, conçue pour Ă©touffer la cible vĂ©ritable de ce matraquage dĂ©vot : le dĂ©sir collectif de transformation et la joie de l’invention sociale.

Cet exorcisme est un rituel qui essaie de contrĂŽler et d’administrer des forces libidinales de transformation sociale en les expulsant dans les limbes de l’aboulie [perte de volontĂ©] : en les forçant Ă  un acquiescement rĂ©signĂ© Ă  l’hĂ©gĂ©monie du capitalisme. La priĂšre exorciste psalmodie la continuation du systĂšme extractiviste, la soumission Ă  la rĂ©alitĂ© endettĂ©e et le refus du dĂ©mon de la rĂ©volte. La ritournelle-rituel de nos gouvernant·es actuel·les chante : dĂ©tourne-toi du mal et accepte la fin du statut des fonctionnaires, travaille plus pour gagner moins, accueille la baisse des pensions et le dĂ©mantĂšlement de la santĂ© au nom de la sainte rĂ©duction des dĂ©ficits publics. Ce discours idĂ©ologique nĂ©olibĂ©ral de la « raison raisonnable Â» contre les dĂ©magogues irresponsables « gauchistes Â» constitue une magie performative, conçue pour Ă©touffer la cible vĂ©ritable de ce matraquage dĂ©vot : le dĂ©sir collectif de transformation et la joie de l’invention sociale.

L’analyse de Fisher se dĂ©ploie sur plusieurs niveaux. Le rĂ©alisme capitaliste n’est ni une simple erreur ni un mensonge qu’il suffirait de dĂ©masquer ou de corriger. De mĂȘme qu’un fantĂŽme apparait, mĂȘme si notre raison nous dit le contraire, le rĂ©alisme est davantage de l’ordre d’une illusion que d’une erreur perfectible. L’illusion continue Ă  modifier notre perception de la rĂ©alitĂ©, mĂȘme si nous savons qu’elle est sans doute une hallucination. Il existe un troisiĂšme niveau au-delĂ  de l’erreur et l’illusion. L’aliĂ©nation reprĂ©sente cette limite oĂč l’exorciste a non seulement rĂ©ussi, mais nous a converti·es Ă  sa religion, faisant des classes dominĂ©es et petites bourgeoises les servantes prosĂ©lytes du notre-pĂšre-capital.

Cette problĂ©matique de l’aliĂ©nation, Fisher la dĂ©veloppe dans son troisiĂšme cours, « De la conscience de classe Ă  la conscience de groupe »n, en s’appuyant sur un passage de Georg LukĂ cs, « Le point de vue du prolĂ©tariat Â»n. L’idĂ©ologie est vĂ©cue comme une rĂ©alitĂ© immĂ©diate et Ă©vidente. Dans notre quotidien, nous n’avons pas conscience que les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et sociales ne sont pas dues Ă  des dĂ©ficiences ou Ă  des mĂ©rites individuels, Ă  un manque de travail ou Ă  la force de notre volontĂ©, mais qu’elles reprĂ©sentent en rĂ©alitĂ© des diffĂ©rences systĂ©miques et structurelles qui servent l’accumulation indĂ©finie du capital. Pour Ă©chapper Ă  cette naturalisation des injustices – qui permet par exemple d’accepter des Ă©carts toujours plus grands entre une minoritĂ© de milliardaires et une Ă©crasante majoritĂ© qui s’appauvrit et souffre toujours plus – et pour renoncer Ă  ce « moralisme Â» de la logique des responsabilitĂ©s individuelles, Fisher paraphrase LukĂ cs en affirmant que « tout ce dont nous avons besoin, c’est que les membres du groupe se rĂ©unissent, et qu’ils se parlent, honnĂȘtement, de maniĂšre ouverte, pour commencer Ă  se rendre compte qu’ils et elles partagent des problĂšmes et des intĂ©rĂȘts communs, et aussi, que la cause de leurs problĂšmes ne se trouve pas en elleux »n.

Pour lutter contre « l ’immĂ©diatetĂ© Â» aliĂ©nante, LukĂ cs lui oppose la mĂ©diation du groupe qui fait naitre une conscience collective. On peut penser aujourd’hui, Ă  ces Ă©quipes enseignantes qui se rĂ©unissent en AG pour discuter collectivement de ce qui leur arrive, de ce qu’elles ressentent, des injustices qu’elles pointent puis des actions qu’elles dĂ©cident. Comment chaque professeur·e traduit et contre-traduit les paroles des autres, comment ils et elles s’organisent mutuellement, tissent des liens, inventent de nouvelles attaches et attachements dans la relation collective et finissent par obscurcir l’immĂ©diatetĂ© du rĂ©alisme gouvernemental. Cette conscience collective demande du temps et des espaces pour grandir et se renforcer afin de rĂ©sister aux exorcismes de la majoritĂ© : « Les enseignant·es sont des fainĂ©ant·es privilĂ©gié·es qui refusent de regarder en face la rĂ©alitĂ© de la dette de la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles. Ils et elles sont Ă©galement des irresponsables qui mettent en danger les examens et le futur de leurs propres outils de travail. Â» La magie nĂ©olibĂ©rale inverse toujours la charge et fait de la victime le ou la responsable.

« L’idĂ©ologie transforme ce qui est toujours pris dans un processus de devenir – qui est ouvert, et donc susceptible de changement – en quelque chose de fixĂ© et de permanent. C’est ça la rĂ©ificationn. Le trio Marx-LukĂĄcs-Fisher prĂ©conise, contre cette paralysie, la crĂ©ation de consciences collectives qui naissent dans la mĂ©diation de la relation. Cette prise de conscience non seulement opacifie le rĂ©alisme capitaliste, mais elle transforme aussi celleux qui la produisent et modifie la rĂ©alitĂ© qu’elle pense ! « Quelque chose s’est transformĂ©, dans l’ensemble des relations sociales, du simple fait que votre conscience s’est elle-mĂȘme transformĂ©e. »n

La recette est simple : s’engager collectivement est le plus puissant des antidĂ©presseurs. « Vous vous sentez libĂ©ré·es de la culpabilitĂ©, du malheur d’ĂȘtre obligé·es d’endosser la responsabilitĂ© de votre propre vie, quelque chose que vous ne devez pas ĂȘtre obligé·e de faire – quoiqu’en dise la propagande libĂ©rale. »n Cette remarque fait Ă©cho Ă  la cĂ©lĂšbre phrase de Thatcher : « La sociĂ©tĂ© n’existe pas. Â» Mais c’est tout l’inverse, c’est l’individu et notre conscience de l’immĂ©diatetĂ© qui n’existe pas !, dit Fisher paraphrasant LukĂ cs.

Finalement rĂ©introduire une forme de dialectique marxiste dans notre XXIe siĂšcle, analyser la structure de classe, de genre et de race trouble le rĂ©cit hĂ©gĂ©monique qui veut « empĂȘcher que les gens prennent conscience qu’ils pourraient vivre autrement et avoir un contrĂŽle plus grand de leurs existences »n. Fisher plaide pour un retour des mĂ©diations. Il y a des fantĂŽmes qui fonctionnent comme des mĂ©diations vers un autre monde. Elles produisent un sentiment d’estrangement – la sensation que le familier devient Ă©trange. L’art et la culture sont les mĂ©diations et les contre-mesures les plus puissantes contre l’hĂ©gĂ©monie. Les mises en forme du monde, les rĂ©cits alternatifs, les expĂ©rimentations collectives d’autres façons d’ĂȘtre contribuent Ă  faire trembler nos faux sentiments d’immĂ©diatetĂ©. C’est pourquoi le capitalisme s’attaque Ă  toutes les formes de mĂ©diation en cherchant Ă  atomiser nos sociĂ©tĂ©s.

« Imaginez, si vous pouviez inventer quelque chose de ce genre, le genre de chose grĂące Ă  laquelle on pourrait se distraire Ă  l’infini, oĂč Ă  n’importe quel moment, on pourrait ĂȘtre mis en contact avec les impĂ©ratifs du Capitalisme. Essayez d’imaginer un objet capable de ça. À quoi cela ressemblerait ? »n Demande Fisher Ă  ses Ă©tudiant·es. La rĂ©ponse fuse : « Un tĂ©lĂ©phone ? Â» Éclats de rire.

Multiplier les mĂ©diations, prendre son temps, faire des choses gratuitement, devenir inefficace, nourrir notre crĂ©ativitĂ© dans des expĂ©rimentations inutiles contribuent Ă  cultiver l’omineuxn. « L’omineux, au contraire, est constituĂ© par un manque d’absence ou un Ă©chec de prĂ©sence. La sensation de l’omineux survient quand il y a quelque chose de prĂ©sent lĂ  oĂč il ne devrait rien y avoir ou lorsque rien n’est prĂ©sent lĂ  il devrait y avoir quelque chose. »n L’omineux se manifeste quand un spectre nous hante. Quand notre foi en T.I.N.A. (There is no alternative) s’effrite et quand les dĂ©vot·es du capital perdent leur apparence d’évidence immĂ©diate. Les films de zombies, les paysages de ruines, les histoires d’apocalypse sont des figures de l’omineux : elles nous poussent Ă  nous demander : « À quoi ressembleront les reliques de notre culture quand les systĂšmes sĂ©mantiques dont elles font partie aujourd’hui auront disparu ? »n L’omineux est une sorte d’agent orange qui dissout la surface impermĂ©able de l’hĂ©gĂ©monie : trouer le voile des certitudes et de l’absence d’alternative, rĂ©vĂ©ler combien notre quotidien est Ă©trange et envahi d’injustices.

« Le nihil libĂ©ralisme est un raid et une mise Ă  sac, un baroud d’honneur avant de se replier par hĂ©licoptĂšre derriĂšre les murs du camp retranchĂ© et de laisser tout le reste s’enfoncer dans une dystopie Ă©voquant Le dernier homme de Margaret Atwood. »n

1

Mark Fisher, Le RĂ©alisme capitaliste. N’y a-t-il aucune alternative ?, trad. Julien Guazzini, Entremonde, 2018 [2009].

2

Mark Fisher, K-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif, trad. Julien Guazzini, Audimat éditions, 2024 [2004-2016], p.  595.

3

On pourrait multiplier les antinomies du capital.

4

Ibid., p. 596.

5

Ibid.

6

« Le but [des GAFAM] Ă©tait l’appropriation privative de toutes les informations Ă  l’intĂ©rieur des vecteurs qu’elle contrĂŽlait, pour extraire une valeur dĂ©rivĂ©e de toutes les transactions, de toutes les relations sociales, de tous les besoins sociaux. Â» MacKenzie Wark, Un manifeste hacker, trad. Valeria Cirillo, Benjamin Gizard, Peggy Pierrot, Ă©dition MĂ©tĂ©ores, 2026 [1961].

7

Mark Fisher, K-punk, op.cit., p. 602.

8

Ibid., p. 608.

9

Georges-Louis Bouchez dans une Ă©mission sur La PremiĂšre, cherchait Ă  justifier l’impossibilitĂ© de taxer les grosses fortunes.

10

Mark Fisher, « BĂ©atitude de Margaret Thatcher Â», in K-punk, op.cit., p. 609.

11

Ibid.

12

Ibid., « La dĂ©mocratie c’est la joie Â», p. 692 et suivantes.

13

Ibid., p. 697-698.

14

Mark Fisher, DĂ©sirs postcapitalistes, trad . Louis Morelle,Audimat Ă©ditions, 2026 [2016].

15

Herbert Marcuse, Éros et civilisation, trad. Jean-Guy NĂ©ny, Boris Fraenkel, Minuit, 1963 [1955].

16

Mark Fisher, « Introduction Ă  l’Acid communisme Â», in DĂ©sirs postcapitalistes, op.cit., p. 350 et suivantes.

17

Ibid., p. 353.

18

Par exemple, Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe, trad. Olivier Ruchet, Nicolas Vieillescazes, Ă©ditions Amsterdam, 2020 [2000].

19

« Acid communisme Â» commencĂ© en 2016-2017 (et Ă©ditĂ© en français dans l’ouvrage DĂ©sirs postcapitalistes, op.cit.)

20

Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, op.cit., p. 169 et suivantes.

21

Georg Lukàcs, Histoire et conscience de classe, trad. Kostas Axelos, Jacqueline Bois, Minuit, 1960, p. 189-256.

22

Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, op.cit., p. 177.

23

Ibid., p. 178.

24

Ibid., p. 182.

25

Ibid., p. 183.

26

Ibid., p. 205.

27

Ibid., p. 209.

28

Mark Fisher, Par-delĂ  Ă©trange et familier, trad. Julien Guazzini, Éditions sans soleil, 2024 [2016].

29

Ibid., p. 76-77.

30

Ibid., p. 77.

31

Mark Fisher, K-punk, op.cit., p. 704.

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