Les influenceur·ses sont souvent présenté·es comme des héros et héroïnes de la réussite individuelle sur un marché de l’emploi précarisé. Pourtant, leur succès fulgurant ne vient pas de nulle part et n’est pas dû qu’à leur talent seul. Consciemment ou non, ils et elles contribuent à faire vivre une idéologie du marketing qui travaille l’imaginaire individuel et collectif depuis des décennies. Ils et elles propagent le « capitalisme linguistique », des modes d’expression de soi au profit d’une économie consumériste qui ouvre la voie aux « faits alternatifs » et aux biais négatifs, plus rentables et plus en phase avec l’extractivisme numérique. Une dérive qui n’a cessé d’être pensée pour aider la démocratie à se défendre.
Enclosure des régimes attentionnels par le numérique
Bernard Stiegler, prolifique et désespéré, a montré l’économie numérique en vampire des régimes attentionnels, par lesquels on décide à quoi faire attention pour se constituer, s’individuer, seul·e et, inévitablement, avec les autres. Cette appropriation de l’attention vise principalement nos relations au langage, lire et écrire, telles qu’organisées par les écrans, impliquant une connexion massive et prolongée des cerveaux aux interfaces numériques. Selon ce que Frédéric Kaplan a appelé en 2011 le « capitalisme linguistique ». C’est-à-dire l’induction d’un usage continu de la langue, de l’expression de soi, orienté par nature vers des décisions consuméristes rapportant de l’argent aux principales industries numériques. Kaplan analyse spécifiquement les outils insidieux de Google qui formatent le langage au quotidien. « Plus nous ferons appel aux prothèses linguistiques que l’entreprise propose laissant les algorithmes corriger et prolonger nos propos, plus cette régularisation sera efficace. » En alertant sur cette économie toxique de l’attention, Bernard Stiegler précise qu’on ne change pas de régime d’attention comme on change de chemise. Le capitalisme linguistique, étant donné la manière dont lire, écrire, parler construit l’architecture synaptique du cerveau, conditionne durablement les individus et leur état d’esprit dont les interdépendances dessinent la mentalité et l’habitus d’un groupe, d’une communauté, d’une société.
Quand le capitalisme linguistique substitue l’intuition à la raison
Il a été confirmé, depuis lors, que lecture et écriture sur écran ne sollicitent pas les mêmes aptitudes que celles, linéaires, d’ouvrages imprimés. « Plus un même texte a de liens hypertextes ou d’incrustations vidéos, moins il est compris, que l’on cède ou non à la tentation du clic. En quelque sorte, il s’agit d’une conséquence cognitive de la surcharge de la mémoire de travail, en partie détournée par l’évaluation automatique des sollicitations intempestives de la page web. Et, quand bien même on parviendrait à effectuer une lecture continue sur internet, le simple fait de lire sur écran implique une moindre mémorisation et compréhension du contenu, laquelle échappe à la conscience. »n Le capitalisme linguistique, bras armé de l’idéologie du marketing, favorise « un mode de réflexion plus impulsif, une pensée plus stéréotypée. Pour le dire autrement, du fait du manque de temps et de la dispersion de l’attention, les individus ont plus recours à leurs intuitions » (Lainé, p. 45). Ainsi se tisse l’écosystème redoutable de «l’engagement», nerf de la guerre des réseaux sociaux.
Politique, réseaux sociaux, rhétorique émotionnelle
Bernard Stiegler aura, inlassablement, alerté le politique sur ce qui était en train de se passer en indiquant qu’une économie numérique au service de la puissance publique restait pensable. Une étude récente indique que les politiques n’ont rien retenu de ses alertes, les usages de la langue à l’Assemblée nationale française calquant ceux des réseaux sociaux : « Au fil des ans, l’Hémicycle est devenu un champ de bataille dominé par les codes des réseaux sociaux. La part de la “rhétorique émotionnelle” a doublé, passant de 22 % en 2015 à 40 % en 2022, et les interruptions de moins de dix mots, en général peu amènes, ont augmenté de 25 %. Alors que les interventions des députés visaient surtout, dans l’ancien monde, à développer leurs propres idées, elles consistent souvent, désormais, à attaquer les élus des autres bancs », observent Yann Algan, Thomas Renault et Hugo Subtil. Comment s’étonner, dans une ambiance si surchauffée, que les discours longs et argumentés du passé aient fait place à des prises de parole courtes et emportées ? Alors que la démocratie représentative cherchait à « sublimer les conflits légitimes entre citoyens dans un champ programmatique et raisonné [concluent les chercheurs], l’Hémicycle, depuis la fin des années 2000, voit s’affronter avec violence des élus qui considèrent désormais leurs opposants comme des ennemis ». Un cercle « vicieux-vertueux » s’installe donc : cette légitimation de la rhétorique émotionnelle des réseaux sociaux par la classe politique en débride davantage l’usage pour quiconque entend en faire commerce.
Le marketing ne s’embarrasse pas de savoirs objectivés, du libre arbitre, de droits humains ou culturels.
Neuroéconomie, automatisation et post-vérité
L’idéologie marketing, qui n’épargne aucune activité humaine, s’emploie à évacuer le libre arbitre, à « réduire les processus de décision à des automatismes psychiques plus profonds que ce qui relève de la décision réfléchie, et à faire de l’acte de consommation le modèle de toute prise de décision »n. Le marketing ne s’embarrasse pas de savoirs objectivés, du libre arbitre, de droits humains ou culturels. C’est un séduisant vivier de contre-vérités dont la contagion émotionnelle, contre la raison, instrumentalise les connaissances les plus pointues du fonctionnement neurologique. « La neuroéconomie est une idéologie qui s’implante dans les corps en conditionnant les relations entre organes cérébraux, individus psychiques et marché – celui-ci étant censé remplacer tout type de système social, et s’imposer comme modèle d’organisation de toutes les relations sociales, c’est-à-dire diluer l’individuation collective par l’automatisation sommable et calculable des comportements où il faut éliminer toutes les singularités. Tel est le programme du neuromarketing qui repose sur la sollicitation systématique des automatismes psychiques – et qui fait franchir un nouveau pas dans le règne de la bêtise systémique – dans un monde lui-même dominé par les automatismes technologiques rendus possibles par la rétention tertiaire numérique. » (Stiegler, p. 149)
Économie du racolage, principes d’organologie
C’est dans cette neuroéconomie que s’enracine l’économie des influenceur·ses tout autant que dans un marché du travail poussant à l’auto-entrepreneuriat et à la précarité. « Influencer » devient une sorte de Graal. L’objectif principal est de capitaliser les engagements d’internautes en comportements « calculables », c’est-à-dire convertibles en argent. Qu’est-ce que « l’engagement » ? C’est « la capacité à susciter l’intérêt et à résister aux (autres) sollicitations. Il y a là une injonction paradoxale, puisque chaque créateur de contenu poursuit le même objectif : capturer l’attention le plus longtemps possible, ce qui plonge dans un environnement de racolages et d’invitations aguicheuses. Ce bain est si immersif que nous savons quand nous commençons à surfer sans pouvoir dire quand nous terminerons. » (Lainé, p. 40) L’emprise exercée par le numérique sur les régimes attentionnels a pris des proportions ahurissantes : « Par peur de passer à côté, les utilisateurs de smartphones les consultent régulièrement, non sans une certaine fébrilité. La moyenne quotidienne est de 221 tâches, soit 13 activités numériques par heure de temps d’éveil. » Cette captation de l’attention rime avec l’accélération compulsive des dépendances aux circuits d’information numériques : « Tout va trop vite pour le recul critique. 70 % des clics sur Google portent sur les cinq premiers résultats. Le cyberespace est conçu pour la sollicitation permanente de ses utilisateurs, laquelle surcharge la mémoire de travail et court-circuite l’esprit critique, afin de transformer chacun en proie pour les séductions numériques. » (Lainé, p. 41) Pour éviter de voir là une simple fréquence de gestes techniques émaillant une journée ordinaire, il est utile de convoquer le concept d’organologie de Bernard Stiegler, car cela pose d’emblée que rien de ce qui ressort de la technique n’est neutre, sans conséquence sur la physiologie, sur le psychisme. L’organologie, c’est la manière dont le corps humain, le cerveau, les outils, les interfaces numériques, les organisations sociales, agissent en interdépendance et font corps dans chaque organisme humain. L’organologie « décrit une relation transductive entre trois types d’“organes” : physiologiques, techniques, sociaux. […] L’appareil psychique n’est pas réductible au cerveau, et suppose des organes techniques, des artefacts supports de symbolisation et dont la langue est un cas. » (Stiegler, p. 419) Une organologie peut être émancipatrice ou aliénante, constructive ou toxique.
Le champ des influenceur·ses – selon le principe bourdieusien –, affecte la relation au réel, au social, aux savoirs, à la mémoire, de l’ensemble de la société
Algorithmes et biais négatifs : logique de l’engagement
Le champ des influenceur·ses – selon le principe bourdieusien –, affecte la relation au réel, au social, aux savoirs, à la mémoire, de l’ensemble de la société, étant donné la masse d’individus intégrés ainsi à leur organologie toxique, massivement exposés d’une part à des algorithmes qui les brossent dans le sens du poil, les confortent dans ce qu’ils croient être, « ayant appris à renifler nos traces numériques pour en déduire avec nos centres d’intérêt, nos pensées, nos désirs, et ce qui provoque nos émotions » (Lainé, p. 32) ; d’autre part à l’expression récurrente d’un « biais de négativité des informations dans le cyberespace », des expériences de laboratoire ayant établi que le fait de ressentir des affects négatifs renforce l’exposition sélective en ligne et pousse à plus « d’engagements » favorables aux émetteur·ices de ces informations biaisées. « Ces deux logiques partiellement contradictoires ont toutefois en commun de reléguer la vérité et la profondeur des idées en arrière-plan. En outre, elles peuvent s’alimenter l’une l’autre lorsque la vision du monde s’ordonne autour de réflexions imprégnées de peur, d’indignation et de colère. » (Lainé, p. 32)
Recherche de vérité, tolérance à l’incertitude et démocratie
La recherche de la vérité est indissociable de la confrontation aux doutes et tourments, elle n’émerge que dans celle-ci et dans la controverse démocratiques. Le « besoin de vérité » ne rime pas avec « sécurité cognitive ». Le souci de la vérité implique une tolérance plus grande à l’incertitude, à l’incomplétude et à l’imperfection de nos connaissances. En faisant prédominer l’intuition et l’affectif comme ressorts efficaces et rapides de « l’engagement », le capitalisme linguistique/numérique entend nous épargner les affres du doute et faire régner des « avis plus tranchés, des convictions plus fermes », une forme de « raisonnement plus univoque et cohérent » qui « s’embarrasse moins de nuances ».(Lainé, p.58) Il semble que « plus l’usage d’Internet et des téléphones portables se répand, plus se développe l’intolérance à l’incertitude ». Cette intolérance « favorise l’ignorance et une confiance excessive en la qualité de ses jugements » personnels. L’ignorance n’est pas « le vide de l’esprit ou un blanc de la page. C’est presque le contraire : elle se manifeste par des avis et des réflexions. Car l’ignorance a bien des masques. Faute de connaissances ou de compétences, on tend à ramener les choses à soi, à son vécu ou à celui de ses proches. Cela incline à appliquer les principes qui guident nos actions pour comprendre les phénomènes sociaux au sens large, autrement dit la morale. On tendra à considérer la société, la politique, l’économie sous l’angle de la responsabilité et de l’irresponsabilité, du laxisme ou de la fermeté, du courage et de la lâcheté, de l’honnêteté ou du mensonge, de la cupidité, de la fraude, etc. Il s’agit d’un biais, car une grille de lecture morale se substitue à l’analyse scientifique. » (Lainé, p. 61) Ce biais moral est largement exploité, par les influenceur·ses aussi bien que les politiques, dont les décisions rompent avec toute analyse scientifique des faits, ouvrant la porte au besoin de post-vérité « qui se manifeste par toutes sortes de raisonnements fallacieux ayant pour objet d’assurer la prédominance des besoins de sens et d’affection » qu’il convient toujours de satisfaire principalement grâce au « capitalisme numérique qui nous offre le réconfort d’une bulle cognitive, où nous nous blottissons par affinités de croyances, à l’abri des remises en cause déchirantes ». (Lainé, p. 86)
À qui profite la confusion de ce qui est réel ?
Mais ce constat serait trop simpliste si on l’oubliait que les croyances versatiles sont bien habillées comme des vérités essentielles, venant alimenter la confuse guerre culturelle en train de se répandre. « Le besoin de vérité continue d’opérer en chacun de nous, même chez ceux qui sont pleinement immergés dans leurs bulles. Quand prédominent les besoins de sens, c’est-à-dire de sécurité cognitive, et d’affection, lorsque au surplus, le temps de la réflexion approfondie manque, celui-ci voit son élan entravé. On ne lui permet pas d’aller plus loin. Tout au plus pourra-t-on aménager quelques croyances, retoucher certaines pensées non fondamentales. Le véritable objet du capitalisme numérique est de nous débarrasser le plus possible de l’encombrante présence de la réalité, autant que le permet la vigueur en nous du besoin de vérité. » (Lainé, p. 89) Nous débarrasser de l’encombrante réalité pour laisser à d’autres le soin d’en faire une colonie pourvoyeuse de profits sans fin. Sans doute est-ce la menace la plus sombre pesant sur le devenir de la démocratie.
Michaël Lainé, L’ère de la post-vérité. Comment les algorithmes changent notre rapport à la réalité, La Découverte, 2025, p. 44.
Bernard Stiegler, Pharmacologie du Front national, Flammarion, 2013, p. 149.

