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Dossier

🌐 VĂ©ritĂ© et dĂ©mocratie : refaire bon mĂ©nage

Pierre Hemptinne, membre de Culture & Démocratie

03-06-2026

VĂ©ritĂ© et religion balisent l’histoire humaine d’errements tragiques, massacres barbares, dominations humiliantes, discriminations violentes, guerres impitoyables, dĂ©lires gĂ©nocidaires. L’idĂ©al dĂ©mocratique peut se lire comme la recherche constante d’un mode d’organisation de la sociĂ©tĂ© capable d’épargner aux ĂȘtres humains les affrontements couteux motivĂ©s par les diffĂ©rents rĂ©gimes de croyances, sans pour autant Ă©vacuer la question du vrai ni l’importance du lien au religieux Ă  l’incommensurable. Au contraire, en en faisant un exercice public capable de donner du sens au vivre ensemble, d’inscrire la raison dans le dĂ©sir de faire sociĂ©tĂ©, en prenant en compte toutes les dimensions qui donnent du sens Ă  la vie.

Aux origines de la culture humaine : importance des savoirs fiables
Il y a trĂšs longtemps, c’est l’émergence fragile d’une culture faite de savoirs Ă©laborĂ©s collectivement, partagĂ©s et transmis, sur lesquels s’ébauchĂšrent des techniques rudimentaires mais essentielles, renforçant les chances de survivre, celles de l’individu et du groupe auquel il appartenait, qui a permis Ă  l’espĂšce humaine d’évoluer et de vivre le succĂšs exceptionnel qu’on lui connait. Il fallait que ces savoirs, transmis de l’un·e Ă  l’autre puis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, soient absolument fiables, que le gain apportĂ© par les techniques qui en dĂ©coulaient soit vĂ©ritable, vĂ©rifiable, objectivement. De ces savoirs partagĂ©s, de ces techniques pratiquĂ©es ensemble, de la confiance qui en Ă©manait et irradiait le groupe social, naissait une Ă©conomie balbutiante de l’individuation et de la transindividuation, qui s’avĂ©ra indispensable pour faire communautĂ© et sociĂ©tĂ©, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.

Quand prédomine une économie destructrice grùce aux savoirs instrumentalisés
Aujourd’hui, cela est trĂšs Ă©loignĂ© et enfoui, non seulement temporellement, mais surtout dans l’esprit. Ce ne sont plus les savoirs fiables, au gain avĂ©rĂ© pour l’espĂšce et son environnement, qui prĂ©dominent dans la dĂ©finition des prioritĂ©s de notre systĂšme Ă©conomique dominant, systĂšme qui bafoue et nous fait bafouer, jour aprĂšs jour, les limites planĂ©taires. Nous dĂ©pendons Ă  prĂ©sent d’une Ă©conomie destructrice. Quand le gain de quelques-un·es supplante la logique des systĂšmes sociaux, le rĂ©gime alimentaire est principalement dĂ©terminĂ© par des industries indiffĂ©rentes au bien-ĂȘtre et Ă  la santĂ© publique. La poursuite de leurs intĂ©rĂȘts privĂ©s, Ă  court terme, se mue en scandale sanitaire dont les pathologies ruinent la sĂ©curitĂ© sociale, pilier solidaire de la dĂ©mocratie. Au niveau des interactions Ă  instaurer entre l’écosystĂšme et l’espĂšce humaine, ce sont les savoirs les plus rentables qui prennent le pas sur la science Ă©cologique. Du cĂŽtĂ© du numĂ©rique, quelques groupes privĂ©s ont dĂ©veloppĂ© des psycho-technologies qui colonisent le quotidien, sans aucune concertation dĂ©mocratique, gĂ©nĂ©rant des phĂ©nomĂšnes d’addiction, de mutation de la synaptogenĂšse (la formation des synapses), instaurant un gouvernement algorithmique Ă  l’extrĂȘme opposĂ© des principes dĂ©mocratiques. Au niveau politique, la « libertĂ© d’expression Â», Ă©rigĂ©e en marque de fabrique dĂ©mocratique, est dĂ©voyĂ©e, lĂ©gitimant le droit de dire tout et n’importe quoi au point d’imposer « sa Â» vĂ©ritĂ© fĂ»t-elle antidĂ©mocratique. Les idĂ©ologies instrumentalisent la dĂ©mocratie selon leurs propres « visions Â» du monde et font prĂ©valoir leur « vĂ©ritĂ© Â» partiale. Il en dĂ©coule un rĂšgne irrationnel et hors contrĂŽle de l’opinion, la mienne contre la tienne, la nĂŽtre contre la vĂŽtre. La subjectivitĂ© n’a plus de compte Ă  rendre Ă  qui que ce soit.

Il en dĂ©coule un rĂšgne irrationnel et hors contrĂŽle de l’opinion, la mienne contre la tienne, la nĂŽtre contre la vĂŽtre. La subjectivitĂ© n’a plus de compte Ă  rendre Ă  qui que ce soit.

Démocratie et facultés cognitives créatrices
La dĂ©mocratie n’est pas une idĂ©ologie. Leor Zmigrod, qui a Ă©tudiĂ© le fonctionnement cĂ©rĂ©bral sous influences idĂ©ologiques de droite comme de gauche, dĂ©montre que la croyance en des idĂ©ologies ou des religions correspond Ă  des capacitĂ©s cognitives rigides (oĂč se croisent dispositions biologiques et influences socioculturelles). L’idĂ©ologie, une pensĂ©e toute faite, propose d’évincer les doutes, les incertitudes, de se reposer sur des solutions et explications prĂ©fabriquĂ©es. Les dogmes façonnent sensibilitĂ©s et cognition Ă  partir d’évidences qui ne sont plus questionnables, pleines de l’arrogance de ce qui est vrai, par essence. La flexibilitĂ© cognitive est plus humble, s’accommode du long travail de la preuve, de ses dĂ©monstrations et confrontations. En ce sens, la dĂ©mocratie ne fonctionne pas comme une idĂ©ologie, ce qui lui correspond est un cerveau flexible, sans certitude préétablie, en recherche de solutions Ă©laborĂ©es dans les Ă©changes avec d’autres, selon un examen collectif de ce qui est prĂ©fĂ©rable pour le bien-ĂȘtre de chacun·e et la longĂ©vitĂ© heureuse de l’espĂšce. Ce qui caractĂ©rise la dĂ©mocratie est bien plutĂŽt la capacitĂ© Ă  questionner et Ă  multiplier ces questions au cƓur d’un espace-temps dĂ©libĂ©ratif.

DĂ©mocratie et savoirs : une ligne rouge dans la relation au vrai
La dĂ©mocratie a bien un point d’ancrage strict : elle considĂšre ĂȘtre le seul rĂ©gime Ă  mĂȘme d’instaurer l’égalitĂ© prospĂšre pour tous et toutes, que ce soit localement ou Ă  l’échelle de la planĂšte. Ce n’est pas une idĂ©ologie pour autant parce qu’elle n’imagine pas pouvoir atteindre ses objectifs selon une voie unique. Elle ne repose pas sur des modes d’emploi dogmatiques mais sur l’activation et l’interconnexion des flexibilitĂ©s cognitives de chacun·e, selon les principes de l’intelligence collective. Ce qui est le plus « vrai Â», le plus fiable, le plus utile pour assurer le meilleur futur pour tous et toutes ne peut que relever d’une recherche de solutions activĂ©e en permanence, selon des dispositifs publics, faisant l’objet d’une publicitĂ© citoyenne. La dĂ©mocratie ne dĂ©tient pas « la vĂ©ritĂ© Â», dĂ©nie l’existence de celle-ci sous quelque forme « unique Â» que ce soit, lutte contre l’instauration de tout monopole sur ce qui est « vrai Â». Pour autant, elle entend bien organiser la question de la vĂ©ritĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©. Parce que, si le lieu commun selon lequel « la vĂ©ritĂ© n’existe pas Â» a toute raison d’ĂȘtre, cela ne revient pas Ă  rendre permis tout et n’importe quoi ! Il convient d’instaurer une relation au vrai qui soit garante de ce que doit ĂȘtre l’usage des savoirs en dĂ©mocratie.

La dĂ©mocratie ne dĂ©tient pas « la vĂ©ritĂ© Â», dĂ©nie l’existence de celle-ci sous quelque forme « unique Â» que ce soit, lutte contre l’instauration de tout monopole sur ce qui est « vrai Â». Pour autant, elle entend bien organiser la question de la vĂ©ritĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©.

Des connaissances profitables Ă  tous et toutes : l’exemple de l’alimentation
GĂ©rer la question de la vĂ©ritĂ©, c’est s’intĂ©resser Ă  l’élaboration des savoirs et connaissances, leur Ă©laboration, leur circulation et organiser la sĂ©lection de ce qui, parmi les fruits de cette crĂ©ativitĂ© humaine, semble le plus fiable et le plus utile pour le devenir de l’espĂšce et non pas pour le profit de tel ou tel groupe privĂ©, ou de telle ou telle classe sociale. Et ce n’est pas pure abstraction, c’est au contraire trĂšs concret : quelles sont les connaissances qui permettent d’élaborer une chaine alimentaire saine, savoureuse, Ă  un prix accessible pour tous et toutes, partout dans le monde, n’essaimant plus dans l’ensemble des organismes pesticides ou autres polluants Ă©ternels ? Ces connaissances existent, du fait de travail d’innombrables chercheur·ses, du fait des pratiques d’une multitude de militant·es. Elles doivent ĂȘtre, partout, prĂ©sentĂ©es, expliquĂ©es Ă  tous et toutes, en se dĂ©senvoutant du psycho-pouvoir du marketing, selon le principe de ressources spirituelles Ă  transmettre et Ă  partager, Ă  rendre accessibles au plus grand nombre. Parce qu’elles gagneront Ă  ĂȘtre confrontĂ©es aux sensibilitĂ©s multiples des citoyen·nes et qu’elles mĂ»riront, sortiront amĂ©liorĂ©es, plus fiables encore, de cette large appropriation citoyenne. À la suite de quoi, les conditions dĂ©mocratiques sont remplies pour que les populations dĂ©cident si elles souhaitent continuer avec les industries alimentaires toxiques ou si elles entendent bifurquer vers la mise en place d’une chaine alimentaire saine et sĂ©curisĂ©e qui bouleversera le visage du monde dans lequel nous vivons. Gageons qu’en connaissance de cause, personne ne votera pour une politique qui empoisonne et distribue les pathologies de façon inĂ©galitaire dans les corps des citoyen·nes.

Il n’y a pas de vĂ©ritĂ© absolue, intangible, pas plus qu’une essence incontestable de ce qui est vrai. Mais il faut un travail constant pour sĂ©lectionner, Ă©tablir ce qui est le plus fiable ou le moins arbitraire.

ModĂšle de la science : stimuler le questionnement crĂ©atif par la diversitĂ©
Le champ scientifique en gĂ©nĂ©ral, et Ă  l’intĂ©rieur de celui-ci chaque sous-champ spĂ©cifique (des sciences humaines aux sciences naturelles), est organisĂ© autour de processus de validation et de lĂ©gitimation des rĂ©sultats des recherches. Les attaques contre la science visent probablement avant tout Ă  discrĂ©diter ces processus de lĂ©gitimation et Ă  mettre sur le mĂȘme pied une production scientifique validĂ©e par ces processus professionnels et une « vĂ©ritĂ© alternative Â» Ă©laborĂ©e par un·e solitaire sans aucun contrĂŽle des sources et du cheminement cognitif qui fonde cette « alternative Â». Ces dĂ©rives de plus en plus courantes rendent crucial de se poser la question suivante : comment s’assurer que les politiques mises en place s’appuient sur la comprĂ©hension la plus « vraie Â» des problĂšmes, des faits Ă  traiter, afin d’élaborer les solutions les plus Ă  mĂȘme d’établir durablement les meilleures conditions de vie pour tous et toutes ? Il n’y a pas de vĂ©ritĂ© absolue, intangible, pas plus qu’une essence incontestable de ce qui est vrai. Mais il faut un travail constant pour sĂ©lectionner, Ă©tablir ce qui est le plus fiable ou le moins arbitraire. Le champ de production de connaissances scientifiques – donc d’analyse du rĂ©el – dispose d’un appareil de « principes de vĂ©rification Â» et de « mĂ©thodes communes de validation des hypothĂšses Â». Principes et mĂ©thodes acceptĂ©es et pratiquĂ©es par toutes les composantes du champ scientifique mĂȘme quand elles ne sont pas d’accord entre elles au dĂ©part. Cet appareil critique rend possible une objectivation relative et nĂ©anmoins robuste. C’est ce qui fait, par exemple, que des chercheurs en concurrence peuvent arriver Ă  un consensus : « Ils arrivent Ă  un accord rationnel au prix d’une discussion soumise Ă  des rĂšgles spĂ©cifiques, notamment Ă  un travail de vĂ©rification qui ratifie la connaissance produite mais suppose un accord sur le principe d’homologation. Â» Ce dispositif garantit que, contrairement Ă  ce qui se passe dans l’énonciation individualiste de faits alternatifs ou de « post-vĂ©ritĂ© Â» : « L’objectivitĂ© ne nait donc pas seulement de l’accord de l’observateur isolĂ© avec la nature, mais de l’accord d’une classe d’observateurs au sujet de rĂšgles de vĂ©rification. Cette logique insĂ©parablement intellectuelle et sociale comporte ainsi des effets de contrĂŽle et d’universalisation d’autant plus fort que le champ est autonome et internationaln. Â» Ce sont des pratiques de contrĂŽle – controverse, confrontation, Ă©preuve de la preuve, dĂ©libĂ©ration, vote – qui apportent un label dĂ©mocratique aux savoirs qui tendent Ă  nous aider Ă  choisir ce qui est le « plus vrai Â» dans l’intĂ©rĂȘt du collectif. Ce collectif est Ă  entendre Ă  l’échelle de la planĂšte et de l’espĂšce : la question climatique, l’importance de l’écologie dans la conduite du monde impose de penser la politique Ă  cette Ă©chelle. Cela implique la prise en compte des savoirs issus d’autres cultures que celles de l’Occident, la prise en considĂ©ration de l’histoire de tous les peuples, des hĂ©ritages coloniaux et minoritaires, de tirer parti du dĂ©centrement de la science − principalement axĂ©e sur le genre masculin − opĂ©rĂ© par les travaux fĂ©ministes. Cette pluralitĂ© enrichira le processus de validation scientifique des savoirs, favorisera les systĂšmes cognitifs fluides, curieux, Ă©volutifs dont la recherche de nouveaux possibles a tant besoin.

La validitĂ© et fiabilitĂ© des connaissances agitĂ©es dans le dĂ©bat politique doivent en venir Ă  ĂȘtre contrĂŽlĂ©es, vĂ©rifiĂ©es, homologuĂ©es par des comitĂ©s de citoyen·nes en charge de l’espace-temps dĂ©libĂ©ratif.

RĂ©inventer l’espace-temps dĂ©libĂ©ratif : pas de relation au vrai sans dĂ©mocratie directe
Comment transposer cela hors du champs scientifique, dans les systĂšmes sociaux oĂč les connaissances sont censĂ©es aider les ĂȘtres humains Ă  choisir les bonnes politiques pour l’ensemble de l’espĂšce humaine ? Les enjeux de la survie humaine sur la planĂšte imposent de penser Ă  nouveaux frais la place de la politique et de ses modes opĂ©ratoires. Il est devenu pĂ©rilleux de confier la politique aux partis ou organisations professionnelles qui poursuivent l’exercice du pouvoir comme source d’enrichissement, et dont les biais idĂ©ologiques instrumentalisent les connaissances, les transforment en Ă©motions pour sĂ©duire les Ă©lecteur·ices. Tout opĂ©rateur politique qui entend agir sur la sociĂ©tĂ© en produisant un discours censĂ© dire « ce qui est vrai Â» devrait faire la preuve de la fiabilitĂ© de ce qu’il avance : comment a-t-il construit cette « vĂ©ritĂ© Â» ? D’oĂč vient-elle ? Comment peut-il dĂ©montrer que ses propositions vont effectivement dans le sens de construire une vie meilleure pour tous et toutes ? La validitĂ© et fiabilitĂ© des connaissances agitĂ©es dans le dĂ©bat politique doivent en venir Ă  ĂȘtre contrĂŽlĂ©es, vĂ©rifiĂ©es, homologuĂ©es par des comitĂ©s de citoyen·nes en charge de l’espace-temps dĂ©libĂ©ratif. La vie politique commune doit Ă  nouveau se synchroniser avec cette temporalitĂ© du questionnement impliquant directement les citoyen·nes. Ces comitĂ©s ont ainsi la possibilitĂ© de faire se rencontrer les savoirs scientifiques et les savoirs empiriques du quotidien, les savoirs et savoir-faire de chacun·e, avant de se transformer en politique, plus largement en systĂšme Ă©conomique. Ce serait un pas vers une dĂ©mocratie directe, aux processus dĂ©cisionnels transparents, dĂ©sarmant au maximum les doutes complotistes Ă  l’égard de ce que la science peut apporter Ă  une vie de qualitĂ© pour tou·tes. Ces comitĂ©s et nouvelles instances dĂ©libĂ©ratives restent Ă  inventer bien qu’elles existent dĂ©jĂ  parmi nous : sous forme d’initiatives spontanĂ©es dans la sociĂ©tĂ© civile, sous formes d’associations d’éducation permanente
 Il serait opportun de confier Ă  ces organismes la charge de rĂ©inventer le long terme, de le rĂ©implanter dans toutes les strates du corps social, lĂ  oĂč le nĂ©olibĂ©ralisme et l’idĂ©ologie marketing ont semĂ© concurrence et court-terme. Un tel changement de cap, anticapitaliste, est accusĂ© de radicalisme, alors qu’il s’agit somme toute d’une ambition dĂ©mocratique assez Ă©lĂ©mentaire. Mais sur base de quels savoirs des choses humaines, aujourd’hui, dĂ©cide-t-on de ce qui est radical ou pas ?

1

Gisùle Sapiro (dir.), Dictionnaire international Bourdieu, CNRS Éditions, 2020.

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