VĂ©ritĂ© et religion balisent lâhistoire humaine dâerrements tragiques, massacres barbares, dominations humiliantes, discriminations violentes, guerres impitoyables, dĂ©lires gĂ©nocidaires. LâidĂ©al dĂ©mocratique peut se lire comme la recherche constante dâun mode dâorganisation de la sociĂ©tĂ© capable dâĂ©pargner aux ĂȘtres humains les affrontements couteux motivĂ©s par les diffĂ©rents rĂ©gimes de croyances, sans pour autant Ă©vacuer la question du vrai ni lâimportance du lien au religieux Ă lâincommensurable. Au contraire, en en faisant un exercice public capable de donner du sens au vivre ensemble, dâinscrire la raison dans le dĂ©sir de faire sociĂ©tĂ©, en prenant en compte toutes les dimensions qui donnent du sens Ă la vie.
Aux origines de la culture humaine : importance des savoirs fiables
Il y a trĂšs longtemps, câest lâĂ©mergence fragile dâune culture faite de savoirs Ă©laborĂ©s collectivement, partagĂ©s et transmis, sur lesquels sâĂ©bauchĂšrent des techniques rudimentaires mais essentielles, renforçant les chances de survivre, celles de lâindividu et du groupe auquel il appartenait, qui a permis Ă lâespĂšce humaine dâĂ©voluer et de vivre le succĂšs exceptionnel quâon lui connait. Il fallait que ces savoirs, transmis de lâun·e Ă lâautre puis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, soient absolument fiables, que le gain apportĂ© par les techniques qui en dĂ©coulaient soit vĂ©ritable, vĂ©rifiable, objectivement. De ces savoirs partagĂ©s, de ces techniques pratiquĂ©es ensemble, de la confiance qui en Ă©manait et irradiait le groupe social, naissait une Ă©conomie balbutiante de lâindividuation et de la transindividuation, qui sâavĂ©ra indispensable pour faire communautĂ© et sociĂ©tĂ©, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.
Quand prédomine une économie destructrice grùce aux savoirs instrumentalisés
Aujourdâhui, cela est trĂšs Ă©loignĂ© et enfoui, non seulement temporellement, mais surtout dans lâesprit. Ce ne sont plus les savoirs fiables, au gain avĂ©rĂ© pour lâespĂšce et son environnement, qui prĂ©dominent dans la dĂ©finition des prioritĂ©s de notre systĂšme Ă©conomique dominant, systĂšme qui bafoue et nous fait bafouer, jour aprĂšs jour, les limites planĂ©taires. Nous dĂ©pendons Ă prĂ©sent dâune Ă©conomie destructrice. Quand le gain de quelques-un·es supplante la logique des systĂšmes sociaux, le rĂ©gime alimentaire est principalement dĂ©terminĂ© par des industries indiffĂ©rentes au bien-ĂȘtre et Ă la santĂ© publique. La poursuite de leurs intĂ©rĂȘts privĂ©s, Ă court terme, se mue en scandale sanitaire dont les pathologies ruinent la sĂ©curitĂ© sociale, pilier solidaire de la dĂ©mocratie. Au niveau des interactions Ă instaurer entre lâĂ©cosystĂšme et lâespĂšce humaine, ce sont les savoirs les plus rentables qui prennent le pas sur la science Ă©cologique. Du cĂŽtĂ© du numĂ©rique, quelques groupes privĂ©s ont dĂ©veloppĂ© des psycho-technologies qui colonisent le quotidien, sans aucune concertation dĂ©mocratique, gĂ©nĂ©rant des phĂ©nomĂšnes dâaddiction, de mutation de la synaptogenĂšse (la formation des synapses), instaurant un gouvernement algorithmique Ă lâextrĂȘme opposĂ© des principes dĂ©mocratiques. Au niveau politique, la « libertĂ© dâexpression », Ă©rigĂ©e en marque de fabrique dĂ©mocratique, est dĂ©voyĂ©e, lĂ©gitimant le droit de dire tout et nâimporte quoi au point dâimposer « sa » vĂ©ritĂ© fĂ»t-elle antidĂ©mocratique. Les idĂ©ologies instrumentalisent la dĂ©mocratie selon leurs propres « visions » du monde et font prĂ©valoir leur « vĂ©ritĂ© » partiale. Il en dĂ©coule un rĂšgne irrationnel et hors contrĂŽle de lâopinion, la mienne contre la tienne, la nĂŽtre contre la vĂŽtre. La subjectivitĂ© nâa plus de compte Ă rendre Ă qui que ce soit.
Il en dĂ©coule un rĂšgne irrationnel et hors contrĂŽle de lâopinion, la mienne contre la tienne, la nĂŽtre contre la vĂŽtre. La subjectivitĂ© nâa plus de compte Ă rendre Ă qui que ce soit.
Démocratie et facultés cognitives créatrices
La dĂ©mocratie nâest pas une idĂ©ologie. Leor Zmigrod, qui a Ă©tudiĂ© le fonctionnement cĂ©rĂ©bral sous influences idĂ©ologiques de droite comme de gauche, dĂ©montre que la croyance en des idĂ©ologies ou des religions correspond Ă des capacitĂ©s cognitives rigides (oĂč se croisent dispositions biologiques et influences socioculturelles). LâidĂ©ologie, une pensĂ©e toute faite, propose dâĂ©vincer les doutes, les incertitudes, de se reposer sur des solutions et explications prĂ©fabriquĂ©es. Les dogmes façonnent sensibilitĂ©s et cognition Ă partir dâĂ©vidences qui ne sont plus questionnables, pleines de lâarrogance de ce qui est vrai, par essence. La flexibilitĂ© cognitive est plus humble, sâaccommode du long travail de la preuve, de ses dĂ©monstrations et confrontations. En ce sens, la dĂ©mocratie ne fonctionne pas comme une idĂ©ologie, ce qui lui correspond est un cerveau flexible, sans certitude préétablie, en recherche de solutions Ă©laborĂ©es dans les Ă©changes avec dâautres, selon un examen collectif de ce qui est prĂ©fĂ©rable pour le bien-ĂȘtre de chacun·e et la longĂ©vitĂ© heureuse de lâespĂšce. Ce qui caractĂ©rise la dĂ©mocratie est bien plutĂŽt la capacitĂ© Ă questionner et Ă multiplier ces questions au cĆur dâun espace-temps dĂ©libĂ©ratif.
Démocratie et savoirs : une ligne rouge dans la relation au vrai
La dĂ©mocratie a bien un point dâancrage strict : elle considĂšre ĂȘtre le seul rĂ©gime Ă mĂȘme dâinstaurer lâĂ©galitĂ© prospĂšre pour tous et toutes, que ce soit localement ou Ă lâĂ©chelle de la planĂšte. Ce nâest pas une idĂ©ologie pour autant parce quâelle nâimagine pas pouvoir atteindre ses objectifs selon une voie unique. Elle ne repose pas sur des modes dâemploi dogmatiques mais sur lâactivation et lâinterconnexion des flexibilitĂ©s cognitives de chacun·e, selon les principes de lâintelligence collective. Ce qui est le plus « vrai », le plus fiable, le plus utile pour assurer le meilleur futur pour tous et toutes ne peut que relever dâune recherche de solutions activĂ©e en permanence, selon des dispositifs publics, faisant lâobjet dâune publicitĂ© citoyenne. La dĂ©mocratie ne dĂ©tient pas « la vĂ©ritĂ© », dĂ©nie lâexistence de celle-ci sous quelque forme « unique » que ce soit, lutte contre lâinstauration de tout monopole sur ce qui est « vrai ». Pour autant, elle entend bien organiser la question de la vĂ©ritĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©. Parce que, si le lieu commun selon lequel « la vĂ©ritĂ© nâexiste pas » a toute raison dâĂȘtre, cela ne revient pas Ă rendre permis tout et nâimporte quoi ! Il convient dâinstaurer une relation au vrai qui soit garante de ce que doit ĂȘtre lâusage des savoirs en dĂ©mocratie.
La dĂ©mocratie ne dĂ©tient pas « la vĂ©ritĂ© », dĂ©nie lâexistence de celle-ci sous quelque forme « unique » que ce soit, lutte contre lâinstauration de tout monopole sur ce qui est « vrai ». Pour autant, elle entend bien organiser la question de la vĂ©ritĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©.
Des connaissances profitables Ă tous et toutes : lâexemple de lâalimentation
GĂ©rer la question de la vĂ©ritĂ©, câest sâintĂ©resser Ă lâĂ©laboration des savoirs et connaissances, leur Ă©laboration, leur circulation et organiser la sĂ©lection de ce qui, parmi les fruits de cette crĂ©ativitĂ© humaine, semble le plus fiable et le plus utile pour le devenir de lâespĂšce et non pas pour le profit de tel ou tel groupe privĂ©, ou de telle ou telle classe sociale. Et ce nâest pas pure abstraction, câest au contraire trĂšs concret : quelles sont les connaissances qui permettent dâĂ©laborer une chaine alimentaire saine, savoureuse, Ă un prix accessible pour tous et toutes, partout dans le monde, nâessaimant plus dans lâensemble des organismes pesticides ou autres polluants Ă©ternels ? Ces connaissances existent, du fait de travail dâinnombrables chercheur·ses, du fait des pratiques dâune multitude de militant·es. Elles doivent ĂȘtre, partout, prĂ©sentĂ©es, expliquĂ©es Ă tous et toutes, en se dĂ©senvoutant du psycho-pouvoir du marketing, selon le principe de ressources spirituelles Ă transmettre et Ă partager, Ă rendre accessibles au plus grand nombre. Parce quâelles gagneront Ă ĂȘtre confrontĂ©es aux sensibilitĂ©s multiples des citoyen·nes et quâelles mĂ»riront, sortiront amĂ©liorĂ©es, plus fiables encore, de cette large appropriation citoyenne. Ă la suite de quoi, les conditions dĂ©mocratiques sont remplies pour que les populations dĂ©cident si elles souhaitent continuer avec les industries alimentaires toxiques ou si elles entendent bifurquer vers la mise en place dâune chaine alimentaire saine et sĂ©curisĂ©e qui bouleversera le visage du monde dans lequel nous vivons. Gageons quâen connaissance de cause, personne ne votera pour une politique qui empoisonne et distribue les pathologies de façon inĂ©galitaire dans les corps des citoyen·nes.
Il nây a pas de vĂ©ritĂ© absolue, intangible, pas plus quâune essence incontestable de ce qui est vrai. Mais il faut un travail constant pour sĂ©lectionner, Ă©tablir ce qui est le plus fiable ou le moins arbitraire.
ModÚle de la science : stimuler le questionnement créatif par la diversité
Le champ scientifique en gĂ©nĂ©ral, et Ă lâintĂ©rieur de celui-ci chaque sous-champ spĂ©cifique (des sciences humaines aux sciences naturelles), est organisĂ© autour de processus de validation et de lĂ©gitimation des rĂ©sultats des recherches. Les attaques contre la science visent probablement avant tout Ă discrĂ©diter ces processus de lĂ©gitimation et Ă mettre sur le mĂȘme pied une production scientifique validĂ©e par ces processus professionnels et une « vĂ©ritĂ© alternative » Ă©laborĂ©e par un·e solitaire sans aucun contrĂŽle des sources et du cheminement cognitif qui fonde cette « alternative ». Ces dĂ©rives de plus en plus courantes rendent crucial de se poser la question suivante : comment sâassurer que les politiques mises en place sâappuient sur la comprĂ©hension la plus « vraie » des problĂšmes, des faits Ă traiter, afin dâĂ©laborer les solutions les plus Ă mĂȘme dâĂ©tablir durablement les meilleures conditions de vie pour tous et toutes ? Il nây a pas de vĂ©ritĂ© absolue, intangible, pas plus quâune essence incontestable de ce qui est vrai. Mais il faut un travail constant pour sĂ©lectionner, Ă©tablir ce qui est le plus fiable ou le moins arbitraire. Le champ de production de connaissances scientifiques â donc dâanalyse du rĂ©el â dispose dâun appareil de « principes de vĂ©rification » et de « mĂ©thodes communes de validation des hypothĂšses ». Principes et mĂ©thodes acceptĂ©es et pratiquĂ©es par toutes les composantes du champ scientifique mĂȘme quand elles ne sont pas dâaccord entre elles au dĂ©part. Cet appareil critique rend possible une objectivation relative et nĂ©anmoins robuste. Câest ce qui fait, par exemple, que des chercheurs en concurrence peuvent arriver Ă un consensus : « Ils arrivent Ă un accord rationnel au prix dâune discussion soumise Ă des rĂšgles spĂ©cifiques, notamment Ă un travail de vĂ©rification qui ratifie la connaissance produite mais suppose un accord sur le principe dâhomologation. » Ce dispositif garantit que, contrairement Ă ce qui se passe dans lâĂ©nonciation individualiste de faits alternatifs ou de « post-vĂ©ritĂ© » : « LâobjectivitĂ© ne nait donc pas seulement de lâaccord de lâobservateur isolĂ© avec la nature, mais de lâaccord dâune classe dâobservateurs au sujet de rĂšgles de vĂ©rification. Cette logique insĂ©parablement intellectuelle et sociale comporte ainsi des effets de contrĂŽle et dâuniversalisation dâautant plus fort que le champ est autonome et internationaln. » Ce sont des pratiques de contrĂŽle â controverse, confrontation, Ă©preuve de la preuve, dĂ©libĂ©ration, vote â qui apportent un label dĂ©mocratique aux savoirs qui tendent Ă nous aider Ă choisir ce qui est le « plus vrai » dans lâintĂ©rĂȘt du collectif. Ce collectif est Ă entendre Ă lâĂ©chelle de la planĂšte et de lâespĂšce : la question climatique, lâimportance de lâĂ©cologie dans la conduite du monde impose de penser la politique Ă cette Ă©chelle. Cela implique la prise en compte des savoirs issus dâautres cultures que celles de lâOccident, la prise en considĂ©ration de lâhistoire de tous les peuples, des hĂ©ritages coloniaux et minoritaires, de tirer parti du dĂ©centrement de la science â principalement axĂ©e sur le genre masculin â opĂ©rĂ© par les travaux fĂ©ministes. Cette pluralitĂ© enrichira le processus de validation scientifique des savoirs, favorisera les systĂšmes cognitifs fluides, curieux, Ă©volutifs dont la recherche de nouveaux possibles a tant besoin.
La validitĂ© et fiabilitĂ© des connaissances agitĂ©es dans le dĂ©bat politique doivent en venir Ă ĂȘtre contrĂŽlĂ©es, vĂ©rifiĂ©es, homologuĂ©es par des comitĂ©s de citoyen·nes en charge de lâespace-temps dĂ©libĂ©ratif.
RĂ©inventer lâespace-temps dĂ©libĂ©ratif : pas de relation au vrai sans dĂ©mocratie directe
Comment transposer cela hors du champs scientifique, dans les systĂšmes sociaux oĂč les connaissances sont censĂ©es aider les ĂȘtres humains Ă choisir les bonnes politiques pour lâensemble de lâespĂšce humaine ? Les enjeux de la survie humaine sur la planĂšte imposent de penser Ă nouveaux frais la place de la politique et de ses modes opĂ©ratoires. Il est devenu pĂ©rilleux de confier la politique aux partis ou organisations professionnelles qui poursuivent lâexercice du pouvoir comme source dâenrichissement, et dont les biais idĂ©ologiques instrumentalisent les connaissances, les transforment en Ă©motions pour sĂ©duire les Ă©lecteur·ices. Tout opĂ©rateur politique qui entend agir sur la sociĂ©tĂ© en produisant un discours censĂ© dire « ce qui est vrai » devrait faire la preuve de la fiabilitĂ© de ce quâil avance : comment a-t-il construit cette « vĂ©ritĂ© » ? DâoĂč vient-elle ? Comment peut-il dĂ©montrer que ses propositions vont effectivement dans le sens de construire une vie meilleure pour tous et toutes ? La validitĂ© et fiabilitĂ© des connaissances agitĂ©es dans le dĂ©bat politique doivent en venir Ă ĂȘtre contrĂŽlĂ©es, vĂ©rifiĂ©es, homologuĂ©es par des comitĂ©s de citoyen·nes en charge de lâespace-temps dĂ©libĂ©ratif. La vie politique commune doit Ă nouveau se synchroniser avec cette temporalitĂ© du questionnement impliquant directement les citoyen·nes. Ces comitĂ©s ont ainsi la possibilitĂ© de faire se rencontrer les savoirs scientifiques et les savoirs empiriques du quotidien, les savoirs et savoir-faire de chacun·e, avant de se transformer en politique, plus largement en systĂšme Ă©conomique. Ce serait un pas vers une dĂ©mocratie directe, aux processus dĂ©cisionnels transparents, dĂ©sarmant au maximum les doutes complotistes Ă lâĂ©gard de ce que la science peut apporter Ă une vie de qualitĂ© pour tou·tes. Ces comitĂ©s et nouvelles instances dĂ©libĂ©ratives restent Ă inventer bien quâelles existent dĂ©jĂ parmi nous : sous forme dâinitiatives spontanĂ©es dans la sociĂ©tĂ© civile, sous formes dâassociations dâĂ©ducation permanente⊠Il serait opportun de confier Ă ces organismes la charge de rĂ©inventer le long terme, de le rĂ©implanter dans toutes les strates du corps social, lĂ oĂč le nĂ©olibĂ©ralisme et lâidĂ©ologie marketing ont semĂ© concurrence et court-terme. Un tel changement de cap, anticapitaliste, est accusĂ© de radicalisme, alors quâil sâagit somme toute dâune ambition dĂ©mocratique assez Ă©lĂ©mentaire. Mais sur base de quels savoirs des choses humaines, aujourdâhui, dĂ©cide-t-on de ce qui est radical ou pas ?
GisĂšle Sapiro (dir.), Dictionnaire international Bourdieu, CNRS Ăditions, 2020.

