C’est d’abord pour répondre à un besoin de certain·es jeunes du quartier des Marolles à Bruxelles et leur proposer un cadre sportif défini que Nsimba Bafuka crée en 2009 le club Brussel Young Wrestling Style (BYWS). Lui même catcheur professionnel, il déconstruit dans cet entretien nombre de représentations et de fantasmes autour du catch et nous parle d’une pratique sportive exigeante, qui véhicule des valeurs de respect et d’inclusion.
Propos recueillis par Sébastien Marandon et Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie
Pourquoi avoir décidé de monter une école de catch ?
Je viens du Congo, et là-bas le catch est le deuxième sport national, après le football. Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai rencontré des jeunes qui avaient envie d’en faire ici. Ils regardaient les matchs de catch américain à la télévision et ils essayaient de reproduire ce qu’ils avaient vu. Sauf qu’ils essayaient de faire des choses qu’ils ne connaissaient pas et surtout qu’ils ne maitrisaient pas. Et ça, ça peut être dangereux, il y a des accidents. Donc je me suis dis qu’il fallait créer un club pour répondre à leur envie et à leurs besoins. Je l’ai appelé Brussel Young Wrestling Style, car ici on apprend la façon de lutter à la bruxelloise.
Vous dites que le catch au Congo est un sport très reconnu. Est-ce que le catch congolais c’est la même chose que le catch américain ?
Non pas du tout. Moi je suis plutôt dans tout ce qui est lucha libre, un style mexicain particulièrement technique et athlétique. Au Congo, il y a avant tout une pratique sportive, d’abord de la lutte gréco-romaine, puis de la lutte libre olympique, un peu de self-défense, parfois aussi des arts martiaux. Ce n’est pas juste une forme d’animation avec des acteurs comme aux États-Unis. Le catch c’est spectaculaire mais il faut apprendre les prises. Ici dans le club, la plupart des athlètes pratiquent aussi plusieurs sports. On donne des cours dans six disciplines (judo, karaté, lutte, self-défense, juji-tsu et catch). Donc les athlètes profitent de tout ça et ceux et celles qui veulent faire du catch, peuvent le faire en plus du reste.
Le catch c’est spectaculaire mais il faut
apprendre les prises.
Est-ce que le catch est un sport populaire ?
Au Congo, il n’est pas rare de remplir des stades de 17 000-20 000 personnes. C’est grâce à la qualité du spectacle proposé mais aussi parce que chaque quartier vient encourager son champion, chacun avec son style, des costauds, des petits, des acrobates… En Belgique, si on a 600 personnes on va dire qu’on a fait le plein. Par contre, le public n’est pas le même dans toutes les régions. À Bruxelles, les gens viennent vraiment pour ça. Dès qu’il y a le moindre mouvement de ramassement de jambes, ça crie dans tous les sens. Alors qu’en Flandre, pour que les gens applaudissent, il faut y aller. Il faut faire vraiment quelque chose de spectaculaire. En France, ils aiment aussi le catch, les salles sont pleines. Et c’est aussi un sport populaire dans le sens où ce ne sont pas les riches qui viennent voir les matchs.
Aux États-Unis, c’est complètement différent, il y a de grosses vedettes avec beaucoup de moyens qui viennent assister aux matchs. Les places les moins chères sont à 80 dollars. Les places autour du ring peuvent aller jusqu’à 2500 dollars et pourtant c’est plein ! Il y a un athlète belge, Ricky Sosa, qui a commencé ici et qui vient de signer à la TNA (Total NonStop Action Wrestling) là-bas aux États-Unis. Il me disait que c’était une mentalité totalement différente, qui n’avait rien à voir avec celle de la Belgique : des caméras partout, des écrans géants, le public qui scandait son nom, la folie !
Vous êtes vous-même catcheur professionnel. Chaque catcheur se crée un personnage avec une histoire, une personnalité, pourriez-vous nous présenter le vôtre : « Shaolin Showman, le cow-boy pas fatigué » ?
Quand j’étais petit, je regardais les films de cow-boy, avec leur chapeau et leur fusil dans le dos. J’ai créé ce personnage avec l’idée d’expliquer aux gens ce qu’était vraiment un cow-boy. À l’origine c’est juste un type qui garde le bétail. Il a un revolver mais simplement pour protéger ses bêtes des animaux féroces, comme les lions ou les léopards, et pour produire un son assez puissant pour les faire fuir en cas d’attaque. Mais cette image n’était pas assez commerciale et quand les films de cow-boys sont apparus, les héros avaient toujours un revolver à la main et ils tiraient sur tout ce qui bouge. Mais c’est vraiment une image commerciale, car un vrai cow-boy ne tue personne – ni les animaux et encore moins les êtres humains ! Et « Shaolin » en référence aux moines guerriers, car à la différence des ninjas, ils n’utilisent pas d’armes. Les guerriers Shaolin sont techniques et jouent aussi entre plusieurs disciplines. Au début d’un match, je prend le micro et j’explique tout ça, et la réaction du public est toujours très positive. Vous ne verrez jamais un combat où je joue un cow-boy qui attaque le premier. C’est un autre qui joue le méchant, mon personnage est très positif.
Il y a très souvent de la confusion car les gens pensent que le catch ce n’est que de la comédie alors que c’est un sport parmi les plus dangereux.
Vous dites que votre personnage joue le gentil et que d’autres sont les méchants. C’est assez théâtralisé. Le catcheur est un athlète qui doit savoir jouer la comédie selon vous ?
Il y a très souvent de la confusion car les gens pensent que le catch ce n’est que de la comédie alors que c’est un sport parmi les plus dangereux. Si tu ne maitrises pas les prises, tu ne peux pas faire du catch. Ici, on ne commence pas l’entrainement en travaillant des scènes de théâtre, mais par un travail physique car le corps doit être prêt avant tout. Chez nous, les vainqueurs ne sont pas décidés à l’avance. Celui qui gagne c’est le meilleur. Quand les athlètes montent sur le ring pour faire un match, ils catchent avec de vraies prises.
La comédie accompagne le catch mais ce n’est pas la base, ça vient après quand le corps est prêt. D’ailleurs à l’époque où je travaillais avec les Spelers van de ring (les joueurs du ring), avec qui on tournait en Flandre, nous avons eu des cours de théâtre avec une comédienne professionnelle.
Le ring, c’est aussi un cadre qui permet le déploiement d’une forme de méchanceté mais contrôlée. Ça rend aussi visibles des questions sociales.
Le slogan du club c’est Fight on the ring, not in the street (Battez vous sur le ring, pas dans la rue). Quand je parle de ring, il s’agit en fait d’un cadre officiel avec des règles bien précises. En arts martiaux et en self-défense, il y a ce qu’on appelle la réplique proportionnelle à l’attaque. Si un enfant me jette de l’eau, je ne vais pas aller chercher un bâton pour le frapper. La réaction ne serait pas proportionnelle. Aujourd’hui les jeunes qui se battent en rue le font sans aucune règle, sans arbitre. C’est de la violence bête.
En ce moment, je suis en train de créer un spectacle dans lequel il y aura un personnage de facteur et un second personnage qui sera huissier de justice. À votre avis, lequel des deux sera le méchant ? Il y aura la victime qui va recevoir la lettre de saisie et l’huissier qui va venir prendre ses affaires. Ça parle aussi de ce qui se passe dans la société, des injustices quotidiennes. Moi aussi j’ai des amendes à payer comme tout le monde. Et le public s’identifie à ces personnages. Même s’il y a des gens qui aiment bien le personnage du méchant – et pas forcément parce qu’ils sont eux-mêmes mauvais – 80 % préfèrent quand même les gentils. Ils reçoivent bien plus d’ovation.
Tout le monde peut faire du catch !
Loin des images de catcheurs bodybuildés américains, le catch apparait aussi comme une discipline inclusive qui accueille tous les genres, tous les types de corps ?
C’est une image que donnent les Américains mais il n’y a pas de corps spécifique. Les Japonais, les Mexicains ou les Congolais sont de très bons catcheurs, très techniques, acrobatiques et ils ont tous des corps différents car ça n’a rien à voir avec la corpulence. Tout le monde peut faire du catch ! Pour faire du catch ici au club, il me suffit d’un certificat médical qui atteste que la personne est en capacité de faire du sport. Après, les entrainements sont mixtes, il n’y a pas les garçons d’un côté et les filles de l’autre. Il faut habituer les enfants à être tous ensemble, car après ils vont grandir avec cette mentalité.
Je ne stigmatise personne pour des questions de race, de religion ou parce que celle-ci est comme ci ou celui-ci est comme ça. On travaille avec des personnes qui ont des handicaps, et elles se débrouillent très bien. On a travaillé avec des réfugiés. Je ne parle pas afghan ou pakistanais mais je me fais comprendre avec les gestes. Le sport est un langage corporel universel. Il faut simplement respecter l’autre et respecter la règle du sport.
Le catch a la particularité d’être un sport de contact. C’est du corps à corps, pas comme dans le karaté où on fait des mouvements de loin. Dans le judo il y a un peu de contact, car on utilise le kimono. Mais le catch c’est vraiment sueur contre sueur. Et je trouve que ça c’est quelque chose qui pourrait être bien dans la société, de ne pas trop réfléchir par rapport à l’autre. Tout le monde doit pouvoir combattre contre tout le monde quelle que soit la force ou la taille de chacun. Celui qui est plus fort ou plus grand doit simplement comprendre qu’il doit diminuer sa force par rapport à un adversaire plus faible. Il faut qu’il y ait une forme de proportion.

