Julien Giry revient sur les origines et les usages contemporains des notions de désinformation, de fake news et de complotisme. Il analyse le rôle des réseaux socionumériques dans la circulation des contenus trompeurs, tout en relativisant l’idée d’une « crise de la vérité » généralisée. À travers un regard critique sur les politiques de régulation européennes et les discours alarmistes, le chercheur interroge les systèmes de régulation mis en place en Belgique et au niveau européen, ainsi que les tensions qu’ils soulèvent entre lutte contre la désinformation, liberté d’expression et démocratie.
Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie
Entre fake news et théories du complot, la désinformation est aujourd’hui au cœur du débat public. À quel moment ce concept a-t-il émergé ? Pourquoi ?
Fake news, complotisme et désinformation sont historiquement et sociologiquement des concepts distincts. La désinformation, terme conçu dans les années 1920 en URSS (dezinformatsia), renvoie à la fabrication d’un message qui semble neutre, bien que faux, puis à sa diffusion dans l’espace public dans un but stratégique. Il s’agit de peser négativement sur l’opinion publique pour affaiblir un adversaire (un pays, les partisan·es d’une idéologie, un groupe social, etc.) et de renforcer son camp.
Aussi, la désinformation se distingue du mensonge, du stratagème, de l’intoxication, de l’idéologie puisqu’elle repose sur trois critères cumulatifs: l’intention stratégique des auteur·ices du faux, sa médiatisation ou sa publicisation et le fait de servir les intérêts de son initiateur·ice. Historiquement, enfin, la désinformation et perçue comme une arme des autorités politiques des régimes représentatifs ou autoritaires. Elle participe des stratégies mises en œuvre par les gouvernant·es afin de peser sur l’opinion publique.
La désinformation se distingue du mensonge, du stratagème, de l’intoxication, de l’idéologie puisqu’elle repose sur trois critères cumulatifs: l’intention stratégique des auteur·ices du faux, sa médiatisation ou sa publicisation et le fait de servir les intérêts de son initiateur·ice.
Le terme conspirationnisme qui apparait au début du XXe siècle dans les dictionnaires britanniques, désigne pour sa part, dans sa forme extrême et radicale au moins, un système de révélation et de dévoilement d’une vérité sous-jacente et cachée: l’existence d’un grand complot universel dans le temps et l’espace. Ainsi tous les évènements extraordinaires (catastrophes naturelles, attentats, guerres ou assassinats, etc.), tous les phénomènes sociaux néfastes (chômage, illettrisme, addictions ou pandémies, etc.) ainsi que les éléments en apparence les plus insignifiants (conditionnement alimentaire, résultats sportifs ou divertissements, etc.) sont liés et procèdent d’un plan secrètement orchestré par une minorité omnisciente et omnipotente dans le but de renforcer son pouvoir et sa domination au détriment du plus grand nombren.
Enfin, l’expression fake news est apparue dans les années 1990 aux États-Unis dans des publications satiriques (The Onion) ou d’info-divertissement (The Daily Show with Jon Stewart) qui détournaient et parodiaient les formats, les codes visuels ou les contenus de la grande presse et/ou des chaines de télévision. Les fake news, traduites alors par « informations truquées», reposaient sur la connaissance partagée du caractère factice de fausses nouvelles pourtant présentées à la manière d’authentiques informations. L’aspect humoristique, la satire et la caricature étaient au cœur des fake news qui constituaient une forme de subversion et de critique sociopolitique des médias dominants ou des acteurs et institutions politiques. Depuis 2016 pourtant, dans le contexte du Brexit et de l’élection de Trump à la présidence des États-Unis, l’expression a changé de sens. Elle désigne désormais la mise en circulation volontaire dans l’espace public, en particulier numérique, par des acteurs sociaux, essentiellement extérieurs au champ du pouvoir, d’énoncés performatifs délibérément faux et mensongers dont ils assument la responsabilité énonciative, discursive, politique, voire judiciaire. Ces énoncés mobilisent des affects, des stéréotypes, des préjugés propres à leur univers d’énonciation et ils sont sciemment conçus afin de tromper le public en vue de retombées politiques et/ou économiques favorables à leurs auteur·ices et/ou défavorables à leurs adversaires, opposant·es ou concurrent·es.
Quoi qu’il en soit, ces termes et expressions, bien que différents, nous venons de le voir, ont fait florès dans le débat public au mitant des années 2010 en tant que grille d’analyse autosuffisante et non définie pour expliquer, du point de vue des pouvoirs publics et des élites médiatiques, un certain nombre de phénomènes politiques présentés comme des formes d’irrationalités populaires, imputées en particulier aux dominé·es : refus de la minute de silence après les attentats de Charlie Hebdo, Brexit, élections de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro.
En quoi les outils numériques ont-ils participé au développement de ce phénomène ?
Les outils numériques, et singulièrement les réseaux socionumériques, ont favorisé l’accélération de la circulation et la visibilité de la désinformation ou des fake news dans l’espace public numérique. Les algorithmes de hiérarchisation, basés sur le principe d’une économie de l’attentionn, poussent la viralité des contenus à forte charge émotionnelle (colère, dégout, indignation, etc.) et polarisants, dans la mesure où ils favorisent l’engagement des usager·es. De plus, les algorithmes de recommandation offrent aux usager·es des contenus qui vont dans le sens de leurs préférences ce qui favorise un certain enfermement informationnel qu’il convient tout de même de relativiser.
Les publics sensibles à la désinformation ne sont pas enfermés dans des silos ou des bulles à filtre, bien au contraire ils consomment également des médias traditionnels. S’ils peuvent être mal informés, ils ne sont, en tous cas, pas sous-informés.
Les usager·es, notamment les plus jeunes, sont bien conscient·es de ces logiques algorithmiques et mettent en place des stratégies pour les contourner en diversifiant leurs recherches et centres d’intérêt. De même, les publics sensibles à la désinformation ne sont pas enfermés dans des silos ou des bulles à filtre, bien au contraire ils consomment également des médias traditionnels. S’ils peuvent être mal informés, ils ne sont, en tous cas, pas sous-informés. Parfois même, ils sont surinformés et, le plus souvent, conscients et réflexifs sur leurs pratiques informationnelles.
Selon vous, y a-t-il un «dérèglement informationnel global » qui toucherait l’ensemble de nos institutions politiques et culturelles ? Une véritable « crise de la vérité » ?
Pas véritablement, si l’on prend un peu de distance, il convient de rappeler que les contenus désinformationnels ne représentent qu’une part infinitésimale des contenus en circulation en ligne. Ensuite, il ne faut pas se tromper en faisant comme si ce qui se passe en ligne, sur certains réseaux socionumériques aux sociologies, affordances [caractères intuitifs] et ethos variés, était une sorte de décalque en miniature de ce qui se passe dans la société globale. Sur les réseaux socionumériques, il y a une prime aux minorités agissantes. Prenons un exemple. Le 13 décembre 2021, le hashtag #jeanmicheltrogneux (Brigitte Macron serait en réalité un homme né avec le prénom de Jean-Michel) est numéro un des tendances sur Twitter France. Pourtant, il ne s’agit que de quelques centaines de comptes, tous situés dans la « fachosphère» soralo-zémmourienne, qui se sont frénétiquement retwittés dans le cadre d’un raid. Dès le lendemain, le soufflet était retombé et c’est l’attention des médias traditionnels qui a donné à ce non-phénomène le caractère d’«Affaire» avec comme point d’orgue le passage de Mme Macron au 13H de TF1 en janvier 2022 où le présentateur lui a clairement demandé si elle était un homme.
Par ailleurs, de nombreuses études attestent que la confiance envers les savoirs et institutions scientifiques demeure largement partagée au sein des populations européennes. En revanche, la situation est plus contrastée pour ce qui relève de la confiance dans les médias traditionnels, quand bien même ils demeurent une source d’information privilégiée pour les citoyen·nes, et les professionnel·les de la politique. Bref, il faut donc faire preuve de prudence lorsque l’on parle de «dérèglement informationnel » ou de « crise de la vérité » ; sachant que ce terme même de « vérité » est discutable.
Quels systèmes de régulation sont mis en place au niveau européen ? Sont-ils contraignants ?
En Belgique, contrairement à la France ou la République tchèque par exemple, il n’existe pas de définition légale de la désinformation quand bien même un certain nombre de lois peuvent s’appliquer à ce phénomène: la loi Moureaux de 1981, la loi de 1995 sur le négationnisme, la loi de 2007 sur les discriminations femme/homme, etc.
Au niveau européen, le Digital Services Act (DSA) qui est entré en vigueur en août 2023 pour les très grandes plateformes et très grands moteurs de recherche en ligne et en février 2024 pour l’ensemble des réseaux socionumériques, envisage la désinformation comme un risque systémique contre lequel il faut mettre en place des mesures de préventions (art. 34) et, le cas échéant, d’atténuation ou de remédiation (art. 35). Surtout, il convient de préciser que le DSA, hormis pour ce qui est illicite (pédopornographie, apologie du terrorisme, etc.), n’interdit pas la diffusion de contenus en tant que tels, mais des techniques, tactiques et procédures (TTP) qui permettent de diffuser de façon massive de la désinformation. Pour le dire plus explicitement, le DSA ne définit pas la désinformation en tant qu’elle viserait le changement climatique, la vaccination ou des options politiques, mais seulement en tant qu’elle procède d’usages inauthentiques de manipulation de l’espace public numérique: raids, usage de faux comptes, recours à des bots, opérations d’influence étrangères (FIMI), etc.
Depuis 2025, le DSA a également intégré dans son arsenal (art. 45) le Code de Conduite contre la désinformation en tant qu’instrument de corégulation contraignant pour les réseaux socionumériques signataires et qui sert de maitre-étalon pour l’ensemble des autres plateformes, y compris les non-signataires comme X (ex-Twitter) par exemple. Le Code prévoit un ensemble de mesures concernant la démonétisation des contenus désinformationnels ou situés à proximité des contenus désinformationnels, la transparence de la publicité à caractère politique, le soutien au fact-checking (vérification des faits), l’ouverture des données aux chercheur·ses agréé·es, la mise en place d’un centre de transparence sous forme d’un site internetn qui publie les rapports des plateformes détaillants les actions mises en œuvre dans le cadre de la lutte contre la désinformation, etc.
Si, enfin, le DSA prévoit un régime de sanction pour les réseaux socionumériques allant jusqu’à 6 % de leur chiffre d’affaires mondial, voire le bannissement du service du territoire de l’UE en cas de manquements graves et répétés, il apparait que, pour l’heure, il ne connait pas véritablement d’application concrète en ce qui concerne la désinformation.
Pensez-vous que la désinformation représente une menace pour nos démocraties ?
Rappelons d’abord que dans l’immense majorité des cas, ce qui est qualifié de désinformation relève de l’opinion et donc de la liberté d’expression. Selon la Cour Européenne des Droits de l’Homme, elle « vaut non seulement pour les “informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent ». Ce faisant, la désinformation est paradoxalement consubstantielle à l’idée même de liberté, de pluralisme des idées et de démocratie.
La question est donc surtout celle d’une balance: la désinformation est-elle, à elle seule, capable de porter atteinte à la sincérité des processus électoraux et, par là même, aux régimes démocratiques? Pour l’heure, les travaux de recherche semblent indiquer le contraire. Le Brexit, l’élection de Trump en 2016 ou de Bolsonaro en 2017 s’expliquent bien davantage par des configurations et contextes politiques locaux complexes que par la désinformation. Celle-ci, nous l’avons dit, est davantage convoquée comme une sorte d’explication autosuffisante, pour ne pas dire «magique» par les élites politiques et médiatiques pour disqualifier et délégitimer des choix politiques qui leur déplaisent.
Vous parlez de « panique morale » face à ce phénomène. Le débat et les mesures institutionnelles vous semblent donc trop alarmistes par rapport à la réalité des faits ?
Cela dépend des contextes. Si l’on compare la France et la Belgique, notamment la Belgique francophone, nous sommes dans deux cas très différents malgré des évènements récents assez comparables: attentats terroristes, crise sanitaire, etc. Là où la Belgique a fait le choix d’une approche libérale et mesurée, sans législation spécifique, la France a fait des choix politiques beaucoup plus stricts : empilement des législations encadrant ou limitant la liberté d’expression (loi anti-fake news, loi « Avia », loi antiséparatisme, etc.), multiplication des dispositifs pour encadrer les populations précaires jugées ex-nihilo plus vulnérables ou crédules vis-à-vis de la désinformation (« promeneurs du web » dans les CAF – quasi équivalant des CPAS belges – , assises nationales de lutte contre les dérives sectaires, commission Bronner, Viginum etc.), sondages alarmistes (IFOP, fondation Jean Jaurès, fondation Descartes). Cela s’ajoute à la croyance des citoyen·nes dans les « théories du complot » qui se succèdent et à l’ injonction scolaire à « bien penser ». De sorte qu’on assiste à une disproportion des moyens engagés par l’État, mais aussi par les collectivités locales, dans la lutte contre la désinformation qui demeure une problématique certes réelle, mais néanmoins mineure. C’est en cela que je parle, à la suite de Stanley Cohen, de panique morale, c’est-à-dire d’une projection disproportionnée par les élites politiques et médiatiques de leurs propres représentations à propos de l’intempérance et de la supposée crédulité des catégories populaires, des jeunes, notamment ceux et celles issu·es de l’immigration, des acteurs sociaux peu diplômés, en tant que dangers pour la démocratie.
Sur la notion de complotisme, lire l’entretien avec Wu Ming 1 dans ce Journal.
Voir « Comprendre les mécanismes de l’attention pour retrouver un pouvoir d’agir », entretien avec Florian Forestier dans ce Journal.
Voir : https://disinfocode.eu/

