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Vents d’ici vents d’ailleurs

Du livre imprimé, à l’ère nucléaire

Roland de Bodt, chercheur et écrivain

26-06-2026

Depuis 1985, les Éditions du Cerisier publient « par privilège et prédilection, des romans, des nouvelles, du théâtre, des essais qui, sans fard, traitent de la société d’aujourd’hui ». Donner une place aux voix du monde populaire face à celles d’une « aristocratie omniprésente, sûre d’elle et monopolisant le verbe » est depuis 40 ans, pour celles et ceux qui font Le Cerisier, un combat politique et un enjeu de démocratie culturelle, mais aussi d’intérêt général. Cet engagement, partagé par Culture & Démocratie, a donné lieu à plus d’une décennie de collaboration entre nos deux structures. À l’occasion de ce quarantième anniversaire, Roland de Bodt, auteur du Cerisier, nous rappelle que le livre imprimé, dans la diversité des écritures qu’il rend accessible de par le monde, est un précieux instrument de liberté. Une invitation à se (re)plonger dans le foisonnant catalogue de cette maison d’édition.

En attendant que l’industrie nucléairen civile et militaire soit classée parmi les crimes contre l’humanité n– probablement le seul crime susceptible de réellement provoquer une destruction totale de l’humanité, voire de la vie sur notre planète, voire de la planète, elle-même – et en attendant que la responsabilité des actionnaires, des gérant·es et des cadres supérieurs de ces industries soit établie et sanctionnée par le Tribunal des générations futures, je range ma bibliothèque.

Ce faisant, je tombe sur un article de l’écrivain suisse allemand Hermann Hessen qui formule une hypothèse que j’interprète comme visionnaire pour notre temps, à près de cent années de distance : « [N]ous n’avons pas non plus l’intention de déplorer que le livre ait pratiquement renoncé à ses privilèges d’antan et que tout récemment, aux yeux des masses, il semble avoir perdu, à cause du cinéma et de la radio, de sa valeur et de sa force d’attraction. Nous n’avons néanmoins pas à craindre une destruction future, au contraire : avec le temps, plus certains besoins de distraction et besoins d’instruction populaire seront satisfaits grâce à d’autres inventions, plus le livre recouvrera de dignité et d’autorité. Car l’idée que l’écrit et le livre ont des fonctions éternelles, supplantera bientôt la griserie du progrès la plus infantile. »n

Je me demande alors s’il est possible d’actualiser cette proposition visionnaire en réunissant un argumentaire adapté à la situation présente (2026) du livre imprimé, sous le régime des technosciences industrielles que j’appelle l’ère nucléaire.

C’est ce que je vais essayer de faire, ici.

Je ne développerai pas les arguments les plus répandus : l’intime relation du lecteur ou de la lectrice au livre, à sa respiration, au doigté des papiers, aux odeurs des encres et des colles, aux plis, au poids, aux glacés éventuels des couvertures ; ni la question hygiénique, celle de l’impact de la lecture sur écran numérique, pour les yeux, le cerveau, le système nerveux, etc.

L’acquisition
Aujourd’hui, lorsque vous achetez un livre imprimé neuf ou d’occasion, au moment du paiement du prix, il se passe un transfert de propriété, sans autre condition ou réserve : vous en acquérez la pleine propriété ! C’est-à-dire que vous jouissez de tous les attributs de la propriété, sans limitation ; vous en obtenez :
· la nue-propriété, il relève pleinement de votre patrimoine, à ce titre vous pouvez le conserver, le protéger, le restaurer, l’inventorier, le documenter, le valoriser, etc. ;
· l’usufruit, vous en avez un usage illimité pour le lire mais également pour le prêter, si cela vous sourit ou l’exposer ;
· le droit de céder, de vendre, de donner, de léguer ;
· le droit de procéder à sa destruction (ce qui ne devrait pas être encouragé mais, bon, le droit en existe !)

Si vous héritez d’un livre imprimé ou qu’un parent, un ami ou une amie vous le donne ou que vous le recevez comme prix d’un concours ou d’une loterie, pour votre anniversaire, la Noël, vous disposerez de ces mêmes droits de pleine propriété.

À l’achat, vous ne le payez qu’une et une seule fois (c’est le prix). Il n’y a pas de condition économique collatérale : vous n’avez besoin ni d’électricité ni d’instrument ou d’appareil ni même d’application pour y accéder. La lumière du jour suffit pour le prendre, l’ouvrir et le consulter. Si vous le déposez dans votre bibliothèque, ou sur votre table de nuit, a priori il devrait rester à la même place jusqu’à ce que vous le changiez d’endroit. Il existe aujourd’hui quantité de systèmes de rangement pour bibliothèque privée qui vous permettent de ranger près de 500 livres dans une pièce de 16 m² sans qu’ils ne vous encombrent et tout en laissant une large place aux autres meubles usuels (écran, divan, buffet, lit, table et chaises, etc.)

Par comparaison, il est probablement impossible d’acquérir la pleine propriété d’un livre numérique au moment de son acquisition ; les conditions économiques collatérales sont déterminantes et à défaut d’électricité, d’appareil ou d’instrument (tablette, ordinateur, téléphone à multiples fonctionnalités, liseuse, etc.) et d’applications qui en permettent la lecture, la propriété devient inexistante, quel que soit le prix payé pour acheter le livre numérique. Dans le même esprit, il faut également considérer que tant l’électricité que les applications et les mises à jour de ces applications ne peuvent être acquises durablement ; elles sont souvent sous le régime de l’abonnement ou de facturation selon la consommation ; ce qui place – de fait – le livre numérique nécessairement sous le régime de ces abonnements ou d’une forme de location dont on ne détient jamais la pleine propriété. On ne peut le céder, le vendre ou le léguer, voire le prêter qu’à une personne susceptible de réunir les conditions économiques collatérales indispensables à l’accès du livre numérique.

Si demain, il n’y avait plus d’électricité ou seulement à certains moments de la journée, ou si elle devenait trop chère, impayable pour beaucoup d’entre nous, l’accès aux livres numériques acquis deviendrait difficile, plus cher ou plus incertain ; tandis que j’aurais toujours, avec la plus grande aisance, un accès immédiat et sans cout supplémentaire, à mon livre imprimé, en mars 1994, d’Herman Hesse !

La lecture
En ce qui concerne la lecture, la situation est bien plus simple, puisqu’il n’y a aucun cout spécifique pour le livre imprimé : la lumière du soleil suffit largement ; on peut lire dans un parc public, à la terrasse d’un bistro, dans le métro ou le train, sur un banc public à l’ombre d’un platane, etc. Bien entendu, on peut lire en ayant recours à de l’électricité, le soir ou la nuit, mais c’est une possibilité et non une nécessité préalable.

Et ici, il me plait de souligner un avantage non négligeable : personne ne surveille ou ne contrôle la lecture d’un livre imprimé ! Vous pouvez lire une page par heure ou vingt pages par jour, c’est selon votre rythme et cela ne concerne que vous. Bien sûr avec l’évolution des politiques sécuritaires, il est possible que dans le parc public, il y ait une ou plusieurs caméras ; mais le cas échéant elles ne sont pas « connectées » à votre livre et il faudra déjà un zoom puissant pour identifier le titre ou la partie du livre que vous lisez, tranquillement.

Personne ne surveille ou ne contrôle la lecture d’un livre imprimé ! Vous pouvez lire une page par heure ou vingt pages par jour, c’est selon votre rythme et cela ne concerne que vous.

La comparaison avec le livre numérique n’offre pas ces avantages puisque – comme c’était déjà le cas au moment de l’acquisition – il faut de surcroit payer pour lire et tout au long de la lecture : de l’électricité, la disposition des appareils et des applications et de leurs mises à jour. Enfin, tout est sous contrôle : non seulement le titre et l’auteur·ice mais aussi qui est lecteur ou lectrice ; et encore, le temps de lecture par ligne, par section, par jour, par semaine et bien entendu, le nombre de fois qu’on y retourne et sur quelles parties, etc. Toutes ces informations sont encodées, analysées et mises en vente auprès de milliers de firmes de gestion de vos données numériques.

En guise de conclusions
Je crois que la proposition visionnaire d’Hermann Hesse reste tout à fait valable aujourd’hui, à l’ère nucléaire. Et encore – mais ce serait un autre objet d’écriture – on peut se demander si l’intelligence artificielle va donner une nouvelle dignité et une nouvelle autorité (je reprends les mots à Hermann Hesse) au livre imprimé, en tant qu’il est une source fiable de connaissances.

Ce que nous pourrions craindre alors ce serait la volonté des grands groupes industriels de faire disparaitre définitivement les livres imprimés parce que ces livres offrent un accès démocratique à des savoirs ou à des narrations qui échappent, actuellement – et notamment autant dans le livre de seconde main que dans les bibliothèques d’études – à la volonté de contrôle des intelligences individuelles et collectives et des savoirs communs qui caractérise l’essor des technosciences, depuis quarante ans.

[Le livre imprimé est assurément un instrument de liberté par] la diversité des écritures qu’il rend accessible de par le monde. J’avais envie d’écrire par la diversité des écritures qu’il met librement au monde !

Jean Guéhenno postulait que le livre imprimé était un instrument de libertés. Je le rejoins sur ce thème, en considérant qu’il ne l’est pas en soi – je veux dire qu’il ne l’est pas par essence – mais qu’il l’est assurément dans la diversité des écritures qu’il rend accessible de par le monde. J’avais envie d’écrire par la diversité des écritures qu’il met librement au monde !

Et de ce point de vue-là les Éditions du Cerisier ont été, pendant les quarante dernières années, de fameux acteurs ou plutôt de fameuses actrices de nos libertés.

On ne peut perdre de vue, en effet, que dans la langue française les mots « édition » et « liberté » sont féminins.

Longue vie !

1

Pour l’auteur, l’ère nucléaire est une période nouvelle de l’histoire de l’humanité caractérisée, à titre principal, par la soumission des populations de la planète à la domination des technosciences industrielles ; l’ère nucléaire commencerait au petit matin du 6 août 1945 par la destruction des populations et de la cité d’Hiroshima (Japon), du fait de l’usage de la première bombe atomique ; elle est confirmée le 9 août 1945, par la destruction des populations et de la cité de Nagasaki (Japon) du fait de l’usage de la deuxième bombe atomique connue dans l’histoire de l’humanité. À dater de ce jour, les populations de la planète sont informées que les technosciences industrielles ont la capacité de détruire l’humanité, voire la vie sur la planète, elle-même.

2

Cette proposition surprendra probablement de nombreuses lectrices et de nombreux lecteurs : pourtant, l’industrie nucléaire civile et militaire détruit durablement les conditions de la vie humaine sur cette planète, pour des centaines de générations à venir. De même pourraient être classées parmi les crimes contre l’humanité : la production et la consommation d’énergies fossiles et notamment du charbon et du pétrole, l’industrie aéronautique et l’aviation commerciale, civile et militaire, dans leurs formes actuelles, ainsi que la production et la consommation de plastique, l’amplification des ondes magnétiques ; toutes ces industries qui se sont développées durant l’ère nucléaire, en portant gravement atteinte à l’avenir de l’humanité.

3

Hermann Hesse (1877-1962), écrivain, poète, romancier et essayiste, né en Allemagne et optant pour la nationalité suisse en 1924 ; auteur de plusieurs romans qui marqueront la littérature européenne, dont Siddharta (1922), Le loup des steppes (1927), Le jeu des perles de verre (1943) ; prix Nobel de littérature en 1946.

4

Extrait du texte « Magie du livre » (1930) in Hermann Hesse, Magie du livre – écrits sur la littérature (1900 à 1961), Librairie José Corti, trad. de François Mathieu et Britta Rupp Eisenreich, 1994, p. 287-295.

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