Qu’est ce que le vrai ? Peut-on le définir ? Vit-on aujourd’hui plus qu’hier une « crise de la vérité » ? Cette « crise » traduit-elle une perte de confiance dans nos institutions et les savoirs établis ? Les technologies numériques accélèrent-elles ce phénomène ? Les contributeur·ices à ce dossier « Mensonges ! » proposent quelques éléments de réponse à ces questions. Ce patchwork en rassemble certains extraits, enrichis de citations extérieures.
Spinoza : Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie.
Julie Lombe :
Où trouver encore
l’éthique,
le sens moral,
l’exactitude,
le sens du vrai,
l’intraitable sens des faits ?
Florian Forestier : Le phénomène des fausses croyances et des rumeurs n’est pas nouveau. On prend trop souvent pour étalon auquel nous comparer un moment exceptionnel de l’histoire des médias, les années 1960-1990, caractérisées par un petit nombre de grands médias et la domination de la télévision. C’est un étalon trompeur. Dans les années 1920-1930 ou à la fin du XIXe siècle, la pluralité des médias, des journaux, était plus importante, avec des orientations idéologiques marquées et un rapport à la véracité au mieux inégal. Ce qui est nouveau, c’est la vitesse de propagation et surtout l’architecture qui la rend indistinguable de l’information vérifiée.
Yurbise : On est entouré·e de fake news à l’heure actuelle. Avec l’IA, on est arrivé·e à un stade où il devient très difficile de dire si une vidéo, une image, une personne est vraie ou pas. Même pour des journalistes conscient·es de la problématique, qui scrutent le faux sur l’image, l’incohérent dans la source, l’exercice de vérification est une épreuve risquée. L’erreur est réelle.
Julien Giry : Si l’on prend un peu de distance, il convient de rappeler que les contenus désinformationnels ne représentent qu’une part infinitésimale des contenus en circulation en ligne. Ensuite, il ne faut pas se tromper en faisant comme si ce qui se passe en ligne, sur certains réseaux socionumériques, serait comme une sorte de décalque en miniature de ce qui se passe dans la société globale.
Michaël Lainé : Le besoin de vérité continue d’opérer en chacun de nous, même chez ceux qui sont pleinement immergés dans leurs bulles. Quand prédominent les besoins de sens, c’est-à-dire de sécurité cognitive, et d’affection, lorsque au surplus, le temps de la réflexion approfondie manque, celui-ci voit son élan entravé. On ne lui permet pas d’aller plus loin. Tout au plus pourra-t-on aménager quelques croyances, retoucher certaines pensées non fondamentales. Le véritable objet du capitalisme numérique est de nous débarrasser le plus possible de l’encombrante présence de la réalité, autant que le permet la vigueur en nous du besoin de vérité.
Pierre Hemptinne : La recherche de la vérité est indissociable de la confrontation aux doutes et tourments, elle n’émerge que dans la confrontation et la controverse démocratiques. Le « besoin de vérité » ne rime pas avec « sécurité cognitive ». Le souci de la vérité implique une tolérance plus grande à l’incertitude, à l’incomplétude et à l’imperfection de nos connaissances.
Séverine Falkowicz et Alexander Samuel : L’exposition répétée aux mêmes contenus nous amène arbitrairement, par effet de familiarité, à les apprécier davantage. Elle renforce la crédibilité des fausses informations dont ils sont porteurs, et la propension à les partager avec autrui. Il en découle un effet de vérité illusoire.
Eva Illouz : La critique du pouvoir, de l’autorité experte et de la science s’est adossée à un autre phénomène, lui aussi central à la culture du doute : le subjectivisme ou l’idée que chacun a le droit de définir sa vérité. Porter atteinte à la vision du réel tel que chacun le définit est devenu une atteinte à la personne elle-même.
Philippe Braquenier : Pour la science, le doute est un moteur positif dans la démarche pour essayer de trouver des réponses, d’élargir les connaissances. Chez les platistes, c’est un phénomène négatif qui tient lieu de point de départ, une critique du savoir et des institutions. Il porte sur tout ce qui touche à l’autorité classique. Ils se confortent dans une nouvelle vérité, celle de la terre plate et cherchent alors à l’étayer.
Wu Ming 1 : Chaque théorie du complot s’articule autour d’un « noyau de vérité » : une situation vécue, un problème réel mais mal identifié, une inquiétude difficile à exprimer.
Daniel Zamora : Comme le résume le politiste Henrik Enroth, « la situation de post-vérité ne concerne pas un rejet des faits ou un déclin de la vérité en tant que telle », mais plutôt « une défiance généralisée et intensifiée » envers les autorités mandatées pour établir les connaissances. À l’ère des fake news, on n’observe pas « un abandon de la recherche de preuves, mais leur quête pathologique ».
Pierre Cassou-Noguès : Les promoteurs de fake news se contentent seulement de remplacer des chiffres par d’autres, remplacer les experts dont les mesures ont une vérité empirique par des pseudos experts qui n’ont aucune expertise. Mais imaginer d’autres futurs n’est pas essentiellement une question empirique mais de fiction.
Giulietta Lakí : Avant d’avoir un problème de vérité, on a un problème d’expérience. La vérité, ce n’est pas vraiment notre préoccupation première quand on vit au jour le jour. Le problème n’est pas tant de savoir ce qui est vrai, mais plutôt de savoir ce qu’on en fait.
Eva Illouz : Le complotisme s’intensifie avec la naissance de l’État moderne et avec l’incertitude qui l’accompagne sur la nature du pouvoir politique : qui au juste nous gouverne est la question posée par le complotisme.
Zoé Fauconnier : Toutes les informations sont placées sur un pied d’égalité, qu’elles relèvent du fait ou de l’opinion. Ça crée une confusion totale sur ce qu’est la liberté d’expression et plus fondamentalement sur ce qu’est la démocratie.
Jil Theunissen : La crise de la presse participe à une crise plus large de la démocratie.
Pierre Hemptinne : La démocratie ne détient pas « la vérité », dénie l’existence de celle-ci sous quelque forme « unique » que ce soit, lutte contre l’instauration de tout monopole sur ce qui est « vrai ». Pour autant, elle entend bien organiser la question de la vérité au sein de la société. Parce que, si le lieu commun selon lequel « la vérité n’existe pas » a toute raison d’être, cela ne revient pas à rendre permis tout et n’importe quoi ! Il convient d’instaurer une relation au vrai qui soit garante de ce que doit être l’usage des savoirs en démocratie.
Sources hors dossier :
· Michaël Lainé, L’ère de la post-vérité. Comment les algorithmes changent notre rapport à la réalité, La Découverte, 2025
· Daniel Zamora, « Le vrai sens des “Fake news” », in Le Monde diplomatique, juillet 2025.
· Eva Illouz, « Croire à la science ou pas est devenu une question éminemment politique, sans doute celle qui va décider de l’avenir du monde », Tribune Le Monde, 10/12/2020.
