Un leitmotiv traverse la démarche artistique de Philippe Braquenier : la photographie comme reproduction du réel. Depuis une décennie, l’artiste visuel belge s’intéresse à l’usage intensif que les partisan·es de la théorie complotiste du platisme – selon laquelle la terre serait plate – font de l’image photographique pour constituer une contre-archive contestant le savoir officiel. Sa série Earth Not a Globe reprend le sous-titre de Zetetic Astronomy (1875), ouvrage de référence de Samuel Birley Rowbotham sur la théorie platiste. Il y interroge ses principales croyances en les revisitant à travers photos et installations afin d’amener le public à une pensée critique.
Propos recueillis par Coraline Burre pour Culture & Démocratie.
Pourquoi cet intérêt marqué pour le platisme ?
Mon intérêt pour l’idéologie platiste est arrivé un peu par hasard lorsque je travaillais sur mon documentaire précédent, Palimpsest, qui portait sur la pérennité du savoir. Ou comment on essaie de le sauvegarder sur de longues périodes de temps ? Je faisais alors beaucoup de recherches sur des forums de vulgarisation scientifique et j’ai commencé à voir passer pas mal de discussions et de contenus sur les platistes. Cela m’avait vraiment interpelé. Je m’étais dit : comment, au XXIe siècle, peut-on encore croire à une idéologie pareille et remettre en question des fondamentaux scientifiques ?
J’ai d’emblée remarqué que les platistes avaient un lien à l’image presque dichotomique. Leurs images sont des preuves et les images en provenance de toute forme d’autorité, comme la NASA par exemple, sont des contrefaçons. Quelque temps après a débuté la campagne présidentielle de Donald Trump où des concepts comme les fake news ou la post-vérité sont apparus dans le discours médiatique. C’est là que je me suis dit que parler des théoriciens du complot, et particulièrement des platistes, faisait sens. La cérémonie d’investiture de Trump du 20 janvier 2017 a achevé de me convaincre, suite à la publication de la photo de l’agence Reuters montrant une foule clairsemée, contrairement à ce qui fut le cas lors de l’investiture d’Obama. L’administration Trump a rapidement rejeté cette photo en déclarant qu’elle n’avait pas été prise au moment indiqué par l’agence.
Une photographie est-elle une preuve de vérité ?
Quand on travaille avec le medium photo, on sait très bien que ce qu’on montre n’est pas la vérité. Rien que le fait de poser un cadrage à l’image fait qu’on cible une partie de la vérité. Par contre, il semble communément admis dans l’inconscient collectif qu’une photographie représente la réalité. Je crois qu’il y a une sorte d’amalgame entre les deux. Entre ce qu’on projette d’une photographie, c’est-à-dire une représentation fidèle de la réalité de par sa technologie, et le montage induit par le travail de prise photographique. C’est suite à cette interprétation que la photographie s’est vue refuser le statut d’art pendant longtemps, car on voyait en elle uniquement une « reproduction du réel ».
Pourtant, les frères Auguste et Louis Lumière avaient à peine diffusé le premier film photographique en 1896, Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, que déjà d’autres tentaient de modifier les images au moyen des premiers effets spéciaux, pour en faire quelque chose de divertissant. Dès le départ, le potentiel trompeur de l’image était là et a été utilisé, à bon ou mauvais escient. Le réalisateur français Georges Méliès est le premier à développer les techniques de transformation, de disparition et de substitution dans ses films au tout début du XXe siècle. Et, des années avant Photoshop, Joseph Staline a été un grand utilisateur de l’effacement photographique, forme de censure, où des personnalités tombées en disgrâce étaient supprimées des clichés.
Quels sont les principaux outils utilisés par les platistes pour construire une réalité alternative ?
La photographie et la vidéo sont les outils de prédilection des platistes pour plusieurs raisons. Ces deux techniques s’inscrivent dans le réel. Les platistes utilisent d’ailleurs un appareil en particulier : un Nikon Coolpix P900 ou P1000, un appareil amateur qui a la caractéristique d’avoir un zoom hyper puissant (125x sur le P1000). Pour eux, c’est un peu le summum de la technologie. Ils font des observations des astres, de l’horizon… Une fois les observations faites, ils les diffusent. L’image a un double rôle chez les platistes ; à la fois support pour étayer leur théorie et ensuite média pour les diffuser et gagner une communauté. J’ai suivi une trentaine de créateurs de contenu, dont les plus connus sont Mark Sargent, youtubeur conspirationniste américain qui a véritablement popularisé le platisme ou encore Jeran Campanella.
Un des mantras platistes est Do your own research, qui est un peu l’apologie de l’auto-éducation. On valorise l’apprentissage autonome et le rejet des savoirs déjà établis.
Niveaux à bulles, lasers, gyroscopes… Une multitude d’objets du quotidien peuvent devenir outils et participer à des expériences venant étayer les théories platistes qui ensuite sont documentées avec la photographie et la vidéo. On est dans de la pseudo-science. D’un côté, le platisme critique et rejette tout ce qui a trait à la science, aux savoirs reconnus. Et d’un autre, la théorie platiste vient s’appuyer sur des expériences empiriques, qui viennent rappeler les méthodes scientifiques. Un des mantras platistes est Do your own research, qui est un peu l’apologie de l’auto-éducation. On valorise l’apprentissage autonome et le rejet des savoirs déjà établis.
Comment le platisme a-t-il évolué en un mouvement en deux siècles d’existence ?
L’auteur britannique Samuel Birley Rowbotham a popularisé la théorie platiste dès la seconde partie du XIXe siècle. Il y avait une volonté de vulgarisation et de diffusion des savoirs auprès de la classe ouvrière. Rowbotham se rendait dans des universités populaires pour propager ses idées auprès d’une population qui était désireuse d’apprendre des choses dans une forme d’enseignement plus ouverte, plus accessible, à la façon de l’éducation populaire. Il jouait sur le doute, la remise en question du savoir scientifique et institutionnel. Au fil d’expériences menées, il a remis en question bon nombre de savoirs pourtant attestés scientifiquement et a consigné de nouvelles théories dans des écrits dont le plus célèbre ouvrage est Zetetic Astronomy. Earth Not a Globe en 1881.
Avant l’avènement des réseaux sociaux, le platisme était quelque chose de beaucoup plus marginal, suivi par quelques adeptes qui discutaient parfois entre eux mais sans forte communautén. C’est assurément les plateformes et les réseaux sociaux qui ont facilité et amplifié la circulation et, par là, le succès des idées platistes. Une fois qu’on rentre dans du contenu complotiste, l’algorithme favorise inévitablement les contenus du même type. Il y a eu un pic en 2018-2019. Aujourd’hui, on constate un essoufflement du mouvement. Les conventions platistes qui drainaient des centaines de personnes semblent avoir disparu du paysage. Le leadership s’est effrité. Les grandes figures se font plus rares sur les réseaux mais il reste de nombreux adhérents aux idées platistes.
D’où vient cette quête d’une autre vérité ?
L’idéologie platiste séduit tout type de profil, de toute origine, avec tout type de parcours éducatif, y compris des ingénieurs, qui se laissent entrainer par le dogme voire contribuent à l’alimenter en réfutant eux-mêmes des faits scientifiques. Il y a plusieurs types de platistes. On y retrouve aussi bien ceux qui ont une approche pseudo-scientifique, que d’autres qui ont une vision très évangéliste, basée uniquement sur les récits de la bible. Les créationnistes prennent, par exemple, les textes de l’Ancien Testament à la lettre et se trouvent pleinement en phase avec l’idéologie platiste. Il ne faut pas négliger que le platisme est inscrit dans plein d’idéologies religieuses (le christianisme, l’islam, l’hindouisme,…) Et puis, il y a ceux qui arrivent par défiance et sont séduits par ce type de théories complotistes.
Comme dans toutes les théories du complot, l’intérêt est de faire sens par rapport à sa propre existence dans le monde, de trouver sa place, de se faire une place. On est dans une conception très individualiste. On rejoint cette communauté avant tout pour soi.
L’attrait vient sans doute de la méfiance grandissante affichée envers toutes les figures d’autorité, qui est un des moteurs du platisme et de la place laissée au doute. Je me rappelle d’un sondagen qui constatait que 84 % des personnes interrogées croient depuis toujours que la terre est ronde, 5 % sont sûres qu’elle est ronde, mais commencent à en douter, 2 % croyaient qu’elle était plate, mais maintenant en doutent, et 7 % ont sélectionné « Autres/Je ne suis pas sûr ». C’est justement cette part importante de personnes qui doute qui est susceptible de se laisser convaincre par les théories platistes.
Qu’est-ce qui fait autorité chez les platistes ?
L’essence du platisme est le doute. Et par là même, le mouvement laisse place à beaucoup de contradictions. S’il n’y a pas de réponse à un phénomène, les platistes disent qu’ils ne savent pas et surenchérissent même que la science n’a pas non plus réponse à toutes les questions. Il est important de différencier la manière dont les platistes perçoivent le doute de celle dont les scientifiques le perçoivent. Il y a vraiment une façon antagoniste de l’envisager. Pour la science, le doute est un moteur positif dans la démarche pour essayer de trouver des réponses, d’élargir les connaissances. Chez les platistes, c’est un phénomène négatif qui tient lieu de point de départ, une critique du savoir et des institutions. Il porte sur tout ce qui touche à l’autorité classique. Les platistes se confortent dans une nouvelle vérité, celle de la terre plate et cherchent alors à l’étayer. Il y a une vision globale : la terre est un disque entouré de glace est recouverte d’un dôme. Mais il n’y a pas de consensus au sein de la communauté et en soi, ce n’est pas un problème.
C’est quoi le savoir pour un platiste ?
C’est le savoir alternatif. Il y a cette volonté de faire un pas de côté par rapport aux connaissances traditionnelles. C’est une façon de se démarquer. Par exemple, pour expliquer théoriquement l’origine des couleurs du ciel, ils vont parler d’ionisation de gaz rares plutôt que de parler de longueurs d’onde par rapport à l’atmosphère. Les platistes cherchent juste d’autres manières de valider des savoirs. Leur réponse est une vision alternative. Comme dans toutes les théories du complot, l’intérêt est de faire sens par rapport à sa propre existence dans le monde, de trouver sa place, de se faire une place. On est dans une conception très individualiste. On rejoint cette communauté avant tout pour soi. Cela répond à une quête individuelle, dans un questionnement par rapport à soi, un doute, une contestation qui va trouver une réponse immédiate.
La communauté est basée sur l’empirisme et peut s’ouvrir au dialogue. Un des cas récents les plus célèbres est celui du créateur de contenus, Jeran Campanella. Alors qu’il affirmait que même si on lui payait un billet pour l’Antarctique pour voir le soleil de minuit de ses propres yeux, il ne changerait pas d’avis, Campanella a accepté de participer à The final experiment, une expérience en Antarctique pour tester la validité des croyances modernes de la terre plate organisée par Will Duffy. En 2024, ce pasteur chrétien américain a invité plusieurs créateurs de contenu en ligne à challenger plusieurs théories sur place. Campanella a alors reconnu que son modèle de terre plate n’était plus valide après l’avoir constaté par lui-même et s’est éloigné de la communauté platiste après cette expédition. Maintenant, il milite pour essayer d’alerter les autres sur les mensonges platistes. Il n’y a pas de vérité absolue.
Est-ce qu’il y a une « crise de la vérité » ?
Il y a bel et bien une « crise de la vérité » selon moi. Mais qu’est-ce que la vérité ? Chacun·e a des vérités qui peuvent s’entremêler, voire être contradictoires même dans une simple conversation du quotidien. D’autant plus aujourd’hui, avec les profonds changements technologiques en cours, où des éléments faux, créés de toutes pièces par l’intelligence artificielle, vont être pris pour des vérités établies. Les IA s’alimentent avec les informations trouvées en ligne, parfois erronées, sur base desquelles elles vont créer des données textuelles, voire des images, dont il devient difficile de vérifier la véracité. Ceci se produit à cause de l’IA, à cause de l’annulation de la modération sur la plupart des réseaux sociaux. Les failles du système éducatif sont aussi à mettre en lien. Il n’y a plus de culture des sciences, de cours d’épistémologie [étude des connaissances]. Donc on oublie le cheminement de la science. Comment on est arrivé·e à ces savoirs ? Il serait bien plus utile de recontextualiser tout ce bagage plutôt que d’ingérer des données sans ancrage. La solution passera par l’éducation et la médiation selon moi. Un projet comme celui d’Olivier Sartenaer, Doubt my sciencesn, est un modèle dans le genre.
Une société platiste internationale existe toutefois depuis les années 1950 : La Flat Earth Society (aussi appelée International Flat Earth Society ou International Flat Earth Research Society) est une organisation soutenant l’idée de la terre plate, fondée en 1956 par l’Anglais Samuel Shenton.
YouGov, 2018, échantillon de 8215 adultes américains.
Créé en 2020 par Olivier Sartenaer (UNamur), le projet Doubt my Sciences vise à développer et transmettre des outils issus de l’épistémologie (l’étude systématique de ce qui rend les connaissances scientifiques fiables et bien fondées) aux élèves de l’enseignement secondaire en Région de Bruxelles-capitale.

