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Dossier

🌐 Attachement, patrimoine et vĂ©ritĂ©

Un Ă©change entre Manon Istasse, anthropologue et chargĂ©e de missions Ă  l’Eden (centre culturel de Charleroi), et Thibault Galland, chargĂ© de projets pour la Plateforme d’observation des droits culturels

03-06-2026

Cet article interroge la maniĂšre dont se posent des questions liĂ©es Ă  la vĂ©ritĂ© dans diffĂ©rentes rĂ©alitĂ©s patrimoniales en FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles et au Maroc. À travers des exemples concrets de polĂ©miques autour de formes de patrimoine, Thibault Galland et Manon Istasse proposent d’éclairer les relations, les affects, les influences et les formes d’autoritĂ© qui traversent les communautĂ©s patrimoniales grĂące aux notions d’attachement, de prises et de boites noires. Ces derniĂšres permettent de rendre compte de la circulation des significations selon des modalitĂ©s plus ou moins libĂ©ratrices.

 

Le cas de la Ducasse d’Ath
En premier lieu, prenons l’exemple particulier de la polĂ©mique autour du personnage du « Sauvage Â» et de la dĂ©marche menĂ©e en rĂ©ponse par la Maison culturelle d’Ath (MCAn). Les cĂ©lĂ©brations rituelles de la Ducasse d’Ath ont lieu annuellement fin aoĂ»t et ont Ă©tĂ© reconnues patrimoine culturel immatĂ©riel (PCI) par l’Unesco en 2005. En 2022, cette reconnaissance leur a Ă©tĂ© retirĂ©e en raison de la polĂ©mique autour de la prĂ©sence d’un des personnages du folklore athois, le « Sauvage Â», reproduisant la pratique du blackface. Dans ce contexte, la MCA est mobilisĂ©e pour travailler avec la population l’évolution de ce personnage par des processus participatifs et citoyens ainsi que des approches crĂ©atives.

En sociolinguistique, la notion de « polĂ©miquen Â» renvoie Ă  des situations oĂč des opinions contraires sont dĂ©battues ou confrontĂ©es, avec plus ou moins d’opposition et de violence. Ici, elle permet d’identifier et de schĂ©matiser les positions des un·es et des autres : d’un cĂŽtĂ©, l’idĂ©e que le personnage est raciste et nĂ©grophobe, de l’autre, l’idĂ©e que le personnage ne l’est pas. Et entre les deux, bon nombre de citoyen·nes et acteur·ices plus ou moins partagé·es entre l’une et l’autre conviction. La dĂ©marche de la MCA s’est attachĂ©e Ă  questionner et distribuer l’autoritĂ© entre les diffĂ©rentes parties prenantes, au-delĂ  du groupe des acteur·ices du folklore. De cette façon, la lĂ©gitimitĂ© des formes de ce patrimoine a Ă©tĂ© interrogĂ©e. Ces formes ont Ă©tĂ© mises en relation avec les histoires patrimoniale et coloniale afin de mieux en faire comprendre la portĂ©e discriminatoire pointĂ©e dans le contexte de la polĂ©mique. Tout ceci a Ă©tĂ© menĂ© avec un souci de dialogue entre des citoyen·nes de la communautĂ©, des expert·es et des autoritĂ©s externesn en matiĂšre de patrimoine et de lutte contre les discriminations. Le processus a abouti Ă  l’évolution du personnage folklorique – ainsi qu’un autre personnage secondaire – en un « Diable Â» jugĂ© plus respectueux de la diversitĂ© des identitĂ©s culturelles tout en Ă©tant validĂ© en grande partie par la communautĂ© patrimoniale athoise.

Faire Ă©voluer le patrimoine culturel avec la population requiert un temps long ainsi qu’une certaine luciditĂ© par rapport aux responsabilitĂ©s des parties prenantes en matiĂšre de droits culturels. À travers la dĂ©marche, se fait jour un certain attachement de la population athoise Ă  son patrimoine, un sentiment d’appartenance propre Ă  cette communautĂ© patrimoniale. C’est notamment sur cet attachement, ce sentiment d’appartenance qu’a dĂ» travailler la MCA avec la population, dans l’optique de dĂ©nouer la polĂ©mique et de faire Ă©voluer le patrimoine pour qu’il ne reproduise plus des stĂ©rĂ©otypes stigmatisants et des formes de discriminations racistes, tout en veillant Ă  respecter l’importance que cette forme de patrimoine a pour la communautĂ© athoise.

Le cas de la médina à FÚs (Maroc)
Les travaux de Manon Istassen sur la mĂ©dina Ă  FĂšs au Maroc posent la question de l’autoritĂ© du savoir Ă  travers l’analyse de la relation qu’ont ses habitant·es Ă  la mĂ©dina en tant que site du patrimoine mondial depuis 1981. Cette recherche a tentĂ© de mieux cerner qui a le droit de dĂ©finir et d’affirmer que tel Ă©lĂ©ment de la mĂ©dina ou tel logement relĂšve vĂ©ritablement du patrimoine. La situation de dĂ©part Ă©tait d’un cĂŽtĂ©, les expert·es du patrimoine qui appliquent une dĂ©finition du patrimoine culturel – puisque la mĂ©dina de FĂšs est classĂ©e patrimoine mondial de l’Unesco – et de l’autre, des habitant·es qui ne partagent pas vraiment la mĂȘme dĂ©finition. Ces dĂ©saccords provoquent une crise de l’autoritĂ© du savoir : d’un cĂŽtĂ©, des expert·es qui postulent que les habitant·es ne sont pas Ă©duqué·es et ne connaissent rien au patrimoine et, de l’autre, les habitant·es affirmant que les expert·es ne savent pas comment vivre dans les maisons de la mĂ©dina.

Manon Istasse s’est intĂ©ressĂ©e Ă  ce qui se dit et se fait en pratique, au-delĂ  des apparentes oppositions binaires. Sur le terrain, la chercheuse a donc veillĂ© Ă  comprendre les maniĂšre de vivre des habitant·es dans leur maison. La notion de patrimoine n’a pas Ă©tĂ© directement Ă©voquĂ©e mais a Ă©tĂ© Ă©tayĂ©e au travers des Ă©changes et des expĂ©riences autour des habitations, des maniĂšres d’y vivre, des gouts et apprĂ©ciations des un·es et des autres. Au terme de la recherche, le patrimoine est apparu comme une qualitĂ© que les gens accordaient Ă  leur maison, une qualitĂ© parmi tant d’autres et notamment liĂ©e Ă  la nostalgie, Ă  un sentiment de menace, de perte ou de disparition. Ainsi, la notion de patrimoine a Ă©tĂ© comprise davantage Ă  partir de l’expĂ©rience que de la seule dĂ©finition des expert·es. Se replacer dans le quotidien, au niveau des relations que les gens tissent tous les jours avec les objets qui les entourent, a permis de sortir de la frontiĂšre entre ce qui est patrimoine et ce qui ne l’est pas, et de la dĂ©marcation entre qui a l’autoritĂ© de l’affirmer ou non.

Le conflit, la crise de l’autoritĂ© du savoir, la polĂ©mique et le questionnement de la lĂ©gitimitĂ© arrivent quand il y a rĂ©duction d’un objet Ă  une qualitĂ© unique ou Ă  une seule prise, ou du moins quand il y a volontĂ© d’un groupe d’imposer sa prise au sein d’une communautĂ©.

Un seul objet, des prises multiples
À partir de ces deux exemples, nous pouvons dĂ©duire qu’il importe de ne pas appauvrir les objets – qu’ils soient matĂ©riels ou immatĂ©riels comme les habitations de la mĂ©dina ou le folklore athois – ni rĂ©duire l’expĂ©rience que les gens en font. Il s’agit plutĂŽt de montrer comment un objet offre de nombreuses prises, de nombreuses possibilitĂ©s de s’y relier comme autant de formes d’attachementn. Le patrimoine devient alors l’une d’elles. Le conflit, la crise de l’autoritĂ© du savoir, la polĂ©mique et le questionnement de la lĂ©gitimitĂ© arrivent quand il y a rĂ©duction d’un objet Ă  une qualitĂ© unique ou Ă  une seule prise, ou du moins quand il y a volontĂ© d’un groupe d’imposer sa prise au sein d’une communautĂ©. En d’autres mots, il y a lĂ  un questionnement sur les tentatives d’écraser la pluralitĂ© des expĂ©riences pour imposer un mode unique tenu comme l’unique vĂ©ritable relation aux objets, la seule maniĂšre « vraie Â» de vivre ces expĂ©riences.

L’attachement et l’actualisation des patrimoines
La notion d’attachement permet de prendre du recul et de rendre visibles les diverses prises possibles sur les objets, comme autant de relations entre les ĂȘtres humains et les objets (patrimoine, habitat, fĂȘte et rituel, etc.). Elle permet de ne pas disqualifier un point de vue en faveur d’un autre en fonction de tel ou tel motif mais de comprendre de façon plus approfondie les positions respectives, pour ainsi amener dans chaque point de vue une part de relativisme vis-Ă -vis de ce qui est perçu comme vrai, et donner des clĂ©s pour Ă©tablir un accord qui soit respectueux des parties prenantes. Par exemple, c’est cerner pourquoi il est important que le personnage du « Sauvage Â» prĂ©sente tel ou tel attribut ou comportement car cela tient du sens et de la tradition pour la communautĂ©, mais aussi, d’un autre cĂŽtĂ©, (faire) entendre que cette forme de patrimoine et certains de ses attributs reproduisent des stĂ©rĂ©otypes racistes et qu’ils doivent donc ĂȘtre remis en question ; ou pourquoi telle maison qui semble dĂ©labrĂ©e est importante dans un quartier de la mĂ©dina, et, d’un autre cĂŽtĂ©, valoriser l’importance de reconnaitre et protĂ©ger des formes typiques d’habitat. Ces degrĂ©s d’importance dessinent des relations qui attachent et relient aux objets. Cela configure des espaces gĂ©ographiques, des lieux de communautĂ© oĂč les discours et expĂ©riences liĂ©s Ă  telle importance ou tel attachement vont ĂȘtre lĂ©gitimes et avoir des effets d’autoritĂ©, voire reproduire des formes de domination et de stigmatisation.

De surcroit, avec la dimension plus globale qu’apportent entre autres les reconnaissances Unesco, ces discours doivent ĂȘtre partageables Ă  plus grande Ă©chelle. Ainsi s’établissent diffĂ©rents « niveaux Â» au regard des objets et des expĂ©riences. Sans que ces niveaux soient nĂ©cessairement hiĂ©rarchisĂ©s ou exclusifs, ils vont rendre valables certains discours et expĂ©riences plutĂŽt que d’autres. Cela permet de comprendre comment l’autoritĂ© de certains points de vue prĂ©vaut ou fait polĂ©mique vis-Ă -vis d’autres positions Ă  Ath et Ă  FĂšs. L’intĂ©rĂȘt de la notion d’attachement est qu’elle permet de relativiser la vĂ©ritĂ© des discours et expĂ©riences selon les Ă©chelles et niveaux. Et ce, sans faire abstraction des relations de domination, car tous les discours et expĂ©riences ne sont pas valides tout le temps et Ă  tous les niveaux, voire que certains points de vue doivent remis en cause car ils sont stigmatisants et vecteurs de discrimination. Plus encore, les notions d’attachement et d’échelles permettent de remettre les objets dans des relations humain·es et non-humain·es de prise et d’emprise, dans des discours et des expĂ©riences qui accordent une importance aux objets par le moyen de normes, d’histoires, d’influences, d’autoritĂ©, de domination, etc.

En ce sens, s’il y a relativisation des discours et expĂ©riences en tenant compte des attachements, cela ne veut pas dire non plus qu’il n’y a pas de conflit ni de friction entre les diffĂ©rents niveaux et Ă©chelles, comme l’attestent manifestement les tensions Ă  travers la polĂ©mique Ă  Ath et l’autoritĂ© institutionnelle Ă  FĂšs sur des aspects liĂ©s au patrimoine et Ă  sa transmission. Pour ouvrir la rĂ©flexion, la notion d’actualisationn permet de poser des questions liĂ©es aux objets et au patrimoine au prĂ©sent : quand est-ce qu’on accorde la qualitĂ© de patrimoine ? Comment est-ce que cela se fait, en fonction de quels critĂšres ? Quels sont les effets de cette qualification ? Comment est-ce que cela change au fil du temps ? Ainsi, pour des objets patrimoniaux, actualiser revient Ă  poser ces questions au moment prĂ©sent, en rentrant dans le quotidien des humain·es pour saisir l’importance et le sens que cela prend dans leur expĂ©rience et depuis leur situation.

Les notions d’attachement et d’échelles permettent de remettre les objets dans des relations humain·es et non-humain·es de prise et d’emprise, dans des discours et des expĂ©riences qui accordent une importance aux objets par le moyen de normes, d’histoires, d’influences, d’autoritĂ©, de domination.

Dans l’ensemble, on ne cherche pas Ă  Ă©vacuer le fait que les formes d’attachement soient tributaires des positions que chacun·e occupe dans les situations. Qu’au sein des communautĂ©s ou groupes, des influences, des rapports de force et de domination, et des formes de nĂ©gociations se font jour et orientent les discours et expĂ©riences. Pour rendre compte et travailler ces maniĂšres de coexister avec plus ou moins de conflit ou de violence, les mĂ©thodologies propres Ă  l’anthropologie et Ă  la facilitation sont des pistes Ă  prolonger. L’un et l’autre rĂŽle qui dĂ©coulent de ces pratiques permettent d’adopter des postures de recul vis-Ă -vis des situations, afin de mieux saisir ce qui constitue celles-ci. Et ce, pour qu’à un moment, il soit possible de façon diplomatique d’intervenir et/ou de renouer les liens entre les parties prenantes. En d’autres mots, cela permet de « mettre toutes les cartes sur la table Â» et de coconstruire Ă  partir des logiques des un·es et des autres. À nouveau, cela rend justice aux diffĂ©rents points de vue tout en remettant les discours et expĂ©riences en perspective et en relevant les formes de domination que ceux-ci peuvent exercer. Ceci, pour qu’à partir des divergences, on puisse dĂ©celer et se baser sur des dĂ©nominateurs – mĂȘme les plus infimes – qu’ont en commun les parties prenantes.

Appuyons que la notion d’attachement est un vĂ©ritable outil, car elle permet de poser la question de la vĂ©ritĂ© Ă  partir des situations, de relativiser les prises sur les objets en Ă©vitant de rĂ©duire les expĂ©riences et en veillant Ă  ce que les points de vue en prĂ©sence ne soient pas stigmatisants mais respectueux de toutes les parties prenantes. Ceci, afin de chercher des pistes pour dĂ©nouer les problĂšmes en reconnaissant ce qui compte pour les acteur·ices, habitant·es (Ă  partir de leurs sentiments, leur trajectoire et leurs affects), en laissant une place aux objets, aux collectifs et aux systĂšmes (normes et conventions sociales). Cela permet de rĂ©gler les curseurs du changement en laissant une place Ă  la complexitĂ© des situations tout en cherchant Ă  renverser les relations de domination.

La prise, l’emprise et la « boite noire Â»
Pour aller plus loin, la notion de prise possible sur un objet renvoie Ă  toutes les maniĂšres dont on peut rattacher un objet – ou une personne – Ă  quelque chose de connu. Par exemple, un objet renvoie Ă  une « chaise Â», Ă  la « couleur jaune Â», Ă  la « matiĂšre plastique Â», etc., ce sont autant de prises ou des formes d’accordn et de conventions qui sont partagĂ©es afin de permettre qu’un Ă©lĂ©ment ne soit plus isolĂ© mais puisse ĂȘtre rattachĂ© Ă  un rĂ©seau de rĂ©fĂ©rences et de significations. Dans ce systĂšme de prises, il y a des instances qui vont casser ou orienter les prises, celles-ci vont faire emprise vis-Ă -vis des relations et formes d’accord. Et ce, sans que cela ne soit nĂ©cessairement nĂ©gatif, si on pense Ă  des formes d’éducation ou de transmission. NĂ©anmoins, il s’agit de dire que ces emprises bloquent les prises possibles vis-Ă -vis des objets et/ou personnes. À ces notions, s’ajoutent celle de boite noire – telle que l’a dĂ©veloppĂ©e Bruno Latourn – qui dĂ©signe un ensemble d’accord et de conventions tout fait, qu’on n’interroge pas et qui permet de faire circuler les objets et les personnes. Ces boites noires sont destinĂ©es Ă  ĂȘtre largement partageables : pensons Ă  l’exemple de la prise « chaise Â» et son usage « pour s’asseoir Â» qui ne sont pas constamment questionnĂ©s. L’image de la boite noire souligne qu’il s’agit d’un paquet opaque de conventions sur lesquelles les gens peuvent ĂȘtre d’accord, avec l’idĂ©e que plus l’accord sera partagĂ©, plus la boite noire pourra circuler facilement et rapidement.

Par rapport Ă  nos cas liĂ©s au patrimoine, on a Ă©voquĂ© les dĂ©bats autour de la dĂ©finition des objets et expĂ©riences comme relevant du patrimoine ou non, ainsi qu’à leur possible Ă©volution. À cet effet, les dĂ©finitions posĂ©es par des institutions comme l’Unesco dans des conventionsn sont relativement gĂ©nĂ©rales et consensuelles afin de s’appliquer largement. DĂšs qu’on rentre dans les procĂ©dures ou dans des situations prĂ©cises, les prises de ces conventions avec les rĂ©alitĂ©s et expĂ©riences locales vont ĂȘtre plus tĂ©nues et moins Ă©videntes, car ces conventions sont pensĂ©es pour ĂȘtre partageables Ă  l’échelle globale de la planĂšte Ă©tant donnĂ© l’ambition de reconnaitre, prĂ©server et soutenir le patrimoine mondial. En outre, la notion d’échelle que nous avons Ă©voquĂ©e, appuie celle de prise en ce qu’à des niveaux plus locaux et quotidiens, la dĂ©finition patrimoniale de l’Unesco et ses conventions ne sont pas si importantes et n’ont pas nĂ©cessairement beaucoup d’emprise sur les situations et les pratiques.

Ces boites noires qui se veulent universelles rendent compte de la difficulté de produire des accords et des conventions qui puissent valoir pour toutes les situations et les différentes échelles.

Dans le cadre de ce dossier autour de la « crise de la vĂ©ritĂ© Â», ces boites noires qui se veulent universelles rendent compte de la difficultĂ© de produire des accords et des conventions qui puissent valoir pour toutes les situations et les diffĂ©rentes Ă©chelles. Si la qualitĂ© d’une boite noire dĂ©pend de la qualitĂ© de sa construction, l’enjeu est alors de la construire collectivement pour qu’elle soit davantage commune et partagĂ©e. Pensons au cas du « Sauvage Â» oĂč l’enjeu a Ă©tĂ© d’associer la population Ă  l’évolution du patrimoine pour travailler avec les attachements des membres de la communautĂ© patrimoniale et de dĂ©nouer la polĂ©mique liĂ©e Ă  la reproduction de stĂ©rĂ©otypes stigmatisants. Soulignons Ă  nouveau frais que l’anthropologue et le facilitateur ou la facilitatrice vont avoir pour fonction de rendre la boite noire et son processus de construction accessibles et transparents.

Une piste : « faire ruminer le sens commun Â»
Ces mots viennent de la philosophe Isabelle Stengersn et appellent Ă  un travail et Ă  une responsabilitĂ© partagĂ©s vis-Ă -vis de nos expĂ©riences et du sens commun. C’est bien l’objectif de la dĂ©marche de la MCA qui a cherchĂ© Ă  reconnaitre les points de vue en prĂ©sence par rapport aux patrimoines locaux afin de les amener Ă  ruminer ensemble : Ă  faire en sorte que les un·es et les autres entendent les diffĂ©rentes positions et que des articulations et agencements deviennent possibles et plus respectueux non seulement au sein de la communautĂ© patrimoniale, mais aussi vis-Ă -vis des expert·es et des conventions relatives aux patrimoines. En avançant sur un temps long et avec diplomatie, une base commune s’est peu Ă  peu Ă©tablie Ă  travers ce processus, qui a abouti Ă  un accord dans le cadre de la Ducasse d’Ath. Au final, c’est peut-ĂȘtre Ă  travers ce processus que se produit une forme de vĂ©ritĂ© dans la mesure oĂč celui-ci est plus dĂ©mocratique et accessible que les conventions qui tant qu’elles ne sont pas traduites dans les termes de la communautĂ©, restent imposĂ©es depuis l’extĂ©rieur de celle-ci et risquent de disqualifier les attachements, de rĂ©duire les expĂ©riences de ses membres. En guise d’ouverture, avançons que la vĂ©ritĂ© serait en quelque sorte dans la maniĂšre dont on va qualifier le processus, l’expĂ©rience qu’on en a fait, les effets qu’il produit en termes de sens commun et Ă  partir des attachements initiaux.

Outil : « Patrimoine en tension Â»
Manon Istasse, pour l’Eden, avec l’aide des membres de l’équipe de la MCA, de citoyen·nes de Fosses-la-Ville et des membres de l’équipe du centre culturel local, et par ailleurs un circassien, ont dĂ©veloppĂ© un outil qui vise Ă  passer de situations de blocages en matiĂšre de patrimoine Ă  un Ă©lan pour mener de l’action culturelle.
Plus prĂ©cisĂ©ment, l’outil a Ă©tĂ© conçu pour accompagner les communautĂ©s patrimoniales confrontĂ©es Ă  des tensions liĂ©es Ă  la maniĂšre dont des questions de sociĂ©tĂ© interrogent leurs pratiques patrimoniales. Il est composĂ© de cartes permettant d’avancer pas Ă  pas dans la description et l’apaisement de ces tensions. Il se base sur des Ă©tudes de cas assez variĂ©es que pour tenir compte de diffĂ©rentes situations et de multiples maniĂšres de « rĂ©soudre Â» une polĂ©mique. Les cartes permettent quant Ă  elles aux communautĂ©s de tracer leur propre voie, sans suivre un chemin tout tracĂ©.

Cet outil devrait ĂȘtre prochainement transmis et rendu accessible dans le cadre de module de formation organisĂ© par la Plateforme d’observations des droits culturels, autour du patrimoine et des communautĂ©s. N’hĂ©sitez pas Ă  prendre contact avec Thibault Galland pour plus d’information.

3

À travers ces aspects, notons que la polĂ©mique autour du patrimoine questionne aussi l’autoritĂ© surplombante des institutions externes telles que l’Unesco et son principe de reconnaissance du « patrimoine culturel immatĂ©riel Â», ainsi que UNIA (Centre interfĂ©dĂ©ral pour l’égalitĂ© des chances et la lutte contre le racisme et les discriminations) Ă  laquelle le patrimoine devait se conformer pour continuer Ă  exister.

4

Voir Manon Istasse, Living in a World Heritage Site. Ethnography of the Fez Medina (Morocco) [Habiter un site du patrimoine mondial. Ethnographie de la médina de FÚs (Maroc)], Palgrave Macmillan, 2019.

5

Christian Bessy et Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Éditions M. taill., 1995. ; Francis Chateauraynaud, « L’emprise comme expĂ©rience Â», SociologieS [En ligne], 2015.

6

Jean-Louis Tornatore, « L’esprit de patrimoine Â», in Terrain n°55, 2010, p. 106-127 ; Masahiro Ogino, « La logique d’actualisation. Le Patrimoine et Le Japon Â», Ethnologie Française vol. 25, n°1, 1995, p. 57-64.

7

Voir les publications de Francis Chateauraynaud citĂ©es plus haut, ainsi que « Les asymĂ©tries de prise. Des formes de pouvoir dans un monde en rĂ©seaux Â», Documents du GSPR, EHESS, mars 2006.

8

Bruno Latour, EnquĂȘte sur les modes d’existence. Une Anthropologie des Modernes, La DĂ©couverte, 2012 ; Michel Callon et Bruno Latour, « Le grand LĂ©viathan s’apprivoise-t-il ? Â», in Madeleine Akrich et al. (Ă©ds), Sociologie de la traduction, Presses des Mines, 2006.

9

Voir par exemple la Convention du patrimoine mondial de l’Unesco, publiĂ© en 1972.

10

Voir Isabelle Stengers, RĂ©activer le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de dĂ©bĂącle, La DĂ©couverte, 2019, ainsi que l’article « Communiquer l’écologisation : la place du conflit Â» de Thibault Galland paru dans le Journal de Culture & DĂ©mocratie n°60, 2025.

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