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Dossier

SpecXcraft : des connaissances spéculatives mais ancrées dans l’expérience

Entretien avec Giulietta Lakí (Espèces Urbaines, ULB), Hélène Gassmann (Natagora), Florence Peeraer (Centre Vidéo de Bruxelles)

22-06-2026

Le projet Speculative crafting for un/common futures – specXcraft en abrégé – a réuni quatre organisations basées à Bruxelles : Espèces Urbaines, Natagora, le Centre Vidéo de Bruxelles (CVB) et Constant. S’appuyant sur la SF et la fiction spéculative, elles ont exploré les futurs de Bruxelles, a déployé un protocole au cours d’une série d’ateliers créatifs, avec ses publics respectifs, avant un temps de mise en commun. Une publication et quelques court-métrages expérimentaux témoignent de ce processus avant tout basé sur l’expérience. Reprendre le pouvoir sur les récits opère un déplacement au niveau de la pensée qui permet d’appréhender autrement les fictions que l’on vit au quotidien et d’y opposer une multiplicité d’imaginaires.

Propos recueillis par Hélène Hiessler pour Culture & Démocratie

Vous avez toutes pris part au projet specXcraft : quel y a été votre rôle ?
Giulietta Lakí : Je suis chercheuse en anthropologie et fais partie du collectif de recherche-action Espèces Urbainesn. En tant que chercheuse en anthropologie, j’ai toujours travaillé sur Bruxelles et à partir du terrain, d’abord de l’espace public vu par ses objets − les traces matérielles d’interactions dans la rue −, puis sur la participation citoyenne prise au sens large. Au sein d’Espèces Urbaines, c’est ce qui nous a amené·es à l’élaboration de specXcraft. Nous avions été contacté·es par des collègues pour réaliser le volet « participation citoyenne » d’une recherche en prospective sur Bruxelles. Mais plutôt que d’inviter les Bruxellois·es à réagir à des scénarios du futur formulés par des expert·es, nous avons préféré écrire notre propre projet et travailler sur ces scénarios directement avec elleux. Nous avons pensé à des personnes avec un vécu épais, des activistes, parce que plus notre expérience est épaisse sur un sujet en particulier, plus on va être à même de développer une vision différente. Pour moi ce lien entre connaissance et expérience est très important. C’est ainsi que nous sommes allé·es vers trois associations : Constant, le CVB et Natagora.

Il y a un imaginaire du futur mainstream très cadenassé qui donne une impression d’avenir inéluctable. Avec Espèces Urbaines, nous avions envie de nous en ressaisir, mais pas pour aller vers un unique imaginaire alternatif. L’enjeu était de travailler sur différentes manières de vivre le dissensus, de l’épaissir à partir d’expériences différentes mais sans forcément chercher à les lisser pour se mettre d’accord. Il s’agissait plutôt de soigner la différence et la pluralité. C’est pour cela qu’on a mis en place ce qu’on a appelé des « trajectoires », des processus rassemblant différentes étapes et dispositifs, conçus avec nous mais adaptés aux réalités de chaque association. Pendant un an et demi, elles se sont développées en parallèle, chacune avec un groupe qui partageait une proximité d’expérience, travaillant à imaginer des récits pour le futur, et elles se sont croisées dans un second temps lors d’un moment « diplomatique ».

Florence Peeraer : J’ai été pour ma part impliquée dans la « trajectoire » du CVB, qui est une association d’éducation permanente et un atelier de production vidéo travaillant de manière transversale sur l’image et son pouvoir de vérité. La question de la fiction, de la vérité et de son double, du réel et des faux-semblants, et la déconstruction de ces oppositions m’intéresse beaucoup, en lien avec le documentaire et le cinéma. Au CVB, avant specXcraft, je m’occupais surtout de diffusion, mais par la suite j’ai commencé à animer un ciné-club mensuel avec des adolescent·es dans le cadre d’un programme de cohésion sociale avec le service de santé mentale Le Méridien. Le projet m’a donné l’envie d’être plus sur le terrain et de travailler aussi ce lien entre connaissance et expérience.

Hélène Gassmann : Natagora, qui est une association de protection de l’environnement active en Fédération Wallonie-Bruxelles, a coconstruit le projet specXcraft avec Espèces Urbaines. Mon rôle était de porter la voix de la justice environnementale dans les nouveaux récits qu’on aurait envie de construire. Et pour ça, j’ai rassemblé un petit groupe de personnes actives de différentes manières dans la défense du vivant à Bruxelles pour mener notre « trajectoire ».

Vous avez parlé de diplomatie : pouvez-vous l’expliquer ?
G. L. : Dans l’écologie des pratiques selon Isabelle Stengers, on ne peut pas discréditer d’autres pratiques au nom de la sienne, parce qu’aucune ne prime. Une telle écologie implique donc un milieu extrêmement pluriel, dans lequel aucune raison ne peut effacer les autres. C’est pourquoi il faut de la diplomatie, c’est-à-dire des manières de se rencontrer sans s’écraser. Et aussi apprendre à comprendre les autres sans vouloir parler à leur place. Selon ce principe de diplomatie, on a mis en place pendant une journée plusieurs petits dispositifs qui ont permis aux différents groupes de se présenter des bribes d’histoires développées au cours de leur trajectoire et d’essayer de voir de quelle manière elles résonnaient. Les participant·es ont exploré différentes manières d’entrer en relation avec les récits et enjeux des autres. À partir de là, l’idée était de se les réapproprier, d’en proposer une autre version, puis encore une autre, et encore une autre. Un peu dans l’esprit du « plurivers » de William Jamesn. En cherchant des petites résonances et rebondissements entre des bribes de récits et notre propre contexte, on a commencé à tisser des liens entre ces luttes et les fictions qu’elles ont générées. La diplomatie s’est donc exercée durant cette journée, mais aussi dans la publication, et d’une certaine manière elle a traversé l’ensemble du projet parce que ce sont quand même quatre associations différentes, chacune avec sa propre culture de travail, des visées et un fonctionnement très différents qui se sont réunies. Apprendre à travailler ensemble, tout faire de manière collective et horizontale implique beaucoup de frictions, beaucoup d’ajustements.

Selon vous, y a-t-il une crise de la vérité ?
H. G. : Si je prends le prisme environnemental, oui, c’est très clair. Le climato-scepticisme n’a jamais été aussi répandu et j’ai l’impression qu’il y a des sphères de rejet qui englobent toutes les formes de progrès [en matière de sciences sociales et environnementales], qui croisent climato-scepticisme, masculinisme, misogynie, LGBTphobie, etc., pour défendre une autre vérité. Chez Natagora, quand on essaie d’explorer comment faire pour améliorer la biodiversité, on voit bien qu’on est confronté·es à un mur. La « vérité » des politiques actuelles c’est la nécessité de plus de contrôle, d’armement, et des solutions technologiques. Pourtant, tous ces écosystèmes dont nous faisons partie, si on n’en prend pas soin maintenant, on est foutu·es. Et dire que ce n’est pas si grave, que le plus important c’est la croissance et notre « survie » en tant que nation, c’est quand même un énorme déni.

F. P. : Pour moi, le mot vérité ne veut pas dire grand chose. Je n’ai pas l’impression que les civilisations aient jamais reposé sur des « vérités » mais plutôt sur des croyances, propres à chacun·e, et toujours en mouvement. Ce qui est difficile pour le moment, c’est qu’on ne sait plus à qui ou à quoi accorder sa confiance. Je parlerais donc plutôt de crise de la croyance ou de la confiance.

G. L. : Spontanément, il me semble qu’avant d’avoir un problème de vérité, on a un problème d’expérience. La vérité, ce n’est pas vraiment notre préoccupation première quand on vit au jour le jour. Le problème n’est pas tant de savoir ce qui est vrai, mais plutôt de savoir ce qu’on en fait. On a par exemple un problème de manque d’empathie, une difficulté à se mettre à la place des autres qui me semble semble aggravée par la diminution des interactions en face à face avec d’autres ou des expériences en commun. Il y a un flux d’informations médiatiques qui envahit tout, et qui a tendance à remplacer des expériences directes avec d’autres personnes, avec le milieu qui nous entoure, etc. Dans cette dynamique, on se coupe vraiment d’une grande part de notre intelligence expérientielle.

Une connaissance qui se pense incontestable, coupée de toute expérience, de toute croyance, telle que celle produite par la science « moderne », c’est une connaissance appauvrie.

Si je réponds d’un point de vue anthropologique, ça me renvoie à un texte de Bruno Latour qui vient d’être réédité aux éditions Météores : Pourquoi la critique est-elle à court de carburant ? Latour et d’autres chercheur·ses ont longtemps travaillé à montrer que la science est « construite » et se posent la question de leur responsabilité dans ce qui est une sorte de retournement de ce geste de déconstruction, et de l’actuelle « crise » d’autorité des institutions. Mais montrer que la science est construite et qu’il n’y a pas d’autorité divine n’empêche pas qu’on doive se mettre d’accord sur une méthode scientifique. William James montre très bien à quel point la connaissance est liée à l’expérience, et que dans l’acte de produire de la connaissance, participent aussi les émotions, les croyances, etc. Or une connaissance qui se pense incontestable, coupée de toute expérience, de toute croyance, telle que celle produite par la science « moderne », c’est une connaissance appauvrie. Il s’agit de produire des connaissances qui correspondent davantage à la richesse de notre expérience.

F. P. : Sur la question de la multiplication des sources d’information, il y a un double mouvement. Il y a quelque chose d’intéressant, de très dynamique dans tout ce phénomène de démocratisation de l’information via les réseaux sociaux. J’ai repris depuis quelque temps des études de psychologie, et dans le cursus que je suis, cette critique d’une science moderne coupée de l’expérience n’est que très superficiellement présente. En deuxième année de bachelier, le contenu des cours de psychologie cognitive et de psychologie de la personnalité repose sur des bases qui relèvent vraiment de la science moderne aseptisée. On commence par nous enseigner ce prisme occidental de la psychologie cognitive, qui est très restreint. C’est très révélateur du fait que les personnes ou les institutions au pouvoir aujourd’hui ne sont pas du tout dans une « crise de la vérité », dans une remise en question de leur autorité, et qu’au contraire elles essaient de s’accrocher à leur pouvoir, coute que coute.

H. G. : Dans les discours et décisions politiques, on entend partout le mot simplification. On veut tout simplifier, « faire mieux avec moins ». Et de fait, nos mondes sont si complexes que les discours qui fonctionnent le mieux aujourd’hui, les plus faciles à entendre, ce sont les discours simplistes : « c’est à cause des étranger·es que le monde va mal », « les trans sont un danger pour nos enfants », etc. Il y a tellement de complexité que les gens ont besoin de discours simples pour s’y retrouver.

G. L. : Mais si on se place à un niveau institutionnel, il y a quand même un niveau de complexité qui me semble nous éloigner de l’essentiel. Qu’est-ce qu’on simplifie ? Est-ce qu’on simplifie les discours ou bien notre manière de s’organiser, de vivre ?

Dans le projet, vous vous intéressez à un type de fictions bien particulières, des « formes d’imagination situées, responsables, spéculatives, fabriquées, plurielles et collectives ». Les politiques d’austérité actuelles utilisent elles aussi l’argument de la responsabilité – à l’égard de l’objectif consistant à réduire la dette, à booster la croissance, etc. En quoi vos fictions sont-elles différemment « responsables » ?
G. L. 
: Dans l’ouvrage Au risque des effetsn, inspiré des travaux de William James, il y a cette idée que pour toute connaissance, toute « vérité », même fabriquée avec soin, il faut se demander ce qu’elle a comme effet. « Si c’est vrai, qu’est ce que ça change ? » était le titre de la thèse du philosophe Thierry Drumm : une connaissance qui tient la route ne nous dit pas encore ce qu’elle va faire dans le monde. Même chose pour les outils que pour les idées : tout dépend de ce qu’on en fait. La question des conséquences, c’est celle-là : que seront les effets de ton récit, de ta fiction dans le monde ? Dans ce projet, on avait envie de s’affranchir des contraintes qui nous sont données par [le cadre de pensée dominant], de pouvoir spéculer librement, mais sans pour autant se dire qu’on pouvait faire n’importe quoi. Il s’agit de s’exercer à se dire : si on imagine ça, quelles sont les conséquences ? En général, mais aussi au niveau de l’expérience, dans les corps, dans la vie de quelqu’un qui vivrait à cette époque, etc.

Il s’agit donc de prioriser certaines conséquences par rapport à d’autres ?
G. L. : Aucune vérité, forme, science ou outil n’est neutre. Et du moment qu’on prend acte de cela, il est impossible de ne pas faire de choix. La question est de bien les faire, ce qui n’est pas facile. Dans specXcraft, nos choix, nous les faisons avec une visée émancipatrice. Au tout début du projet, à Espèces Urbaines, on s’est demandé qui contacter dans les associations bruxelloises. Parmi les personnes plutôt dissidentes par rapport à l’imaginaire mainstream, il y a aussi l’extrême droite. Aux États-Unis, les personnes qui ont pris d’assaut le Capitole étaient clairement à fond dans un autre récit, par exemple. Mais finalement, on a préféré dans un premier temps commencer par cibler des personnes engagées dans des luttes auxquelles on peut souscrire. Parce que même parmi tout ce à quoi on souscrit, il y a toujours des moments de tension autour des choix à faire, des priorités à donner – entre par exemple un engagement écologique, un engagement pour la santé de tout·es ou pour la justice sociale. On est sans cesse face à des moments de friction. Et on s’est dit que se rendre capables, pour commencer, de manœuvrer avec ce types de tensions, ce serait un premier pas pour s’entrainer avant d’en aborder de plus grandes.

Pouvoir se raconter dans un monde où on a gagné en tant que militant·e, ça fait énormément de bien !

Comment cette pratique de fiction du futur agit-elle sur notre présent, sur les dynamiques dans lesquelles on est pris·es aujourd’hui ?
H. G. : Ce que j’ai pu vraiment constater comme conséquence, c’était pour les participant·es, pendant le processus, de pouvoir enfin lâcher le dossier qu’il faut rendre demain, l’argumentaire qu’il faut écrire contre telle dinguerie qui vient de sortir, etc. Cette possibilité de pouvoir déposer un quotidien chargé pour aller explorer ce qui leur parle vraiment, ce qui leur semble essentiel à défendre et qui les met en mouvement dans leur quotidien. Pouvoir se raconter dans un monde où on a gagné en tant que militant·e, ça fait énormément de bien ! Offrir cet espace-là à des personnes qui souffrent des injustices, et qui dépensent beaucoup d’énergie à les combattre c’est vraiment un aspect positif très important de l’exercice.

F. P. : Pour moi, ce qui compte, c’est le processus, c’est ce que la pratique peut apporter dans la manière de réfléchir. La fiction spéculative telle que pratiquée dans specXcraft crée un déplacement au niveau de la pensée. Les conséquences sont réelles, mais plus de l’ordre d’un presque rien. Se permettre un déplacement formel un peu radical, ça peut conduire à parler de choses qui ont l’air anodines mais qui au fond ne le sont pas. Pour les films produits par le CVB, on a repris le concept de « tremblement de temps », ce « tremblement de terre temporel » imaginé par l’écrivain américain Kurt Vonnegut. Ça déverrouille quelque chose dans la façon d’imaginer le futur ou le présent. On a développé des outils qui travaillent ce déplacement-tremblement dans l’idée de décoincer un peu nos façons de raconter et nous aider à sortir des récits hyper formatés.

H. G. : Ce qui m’a marquée aussi, c’est les liens très particuliers qui se sont tissés entre les participant·es. Ouvrir son imaginaire aux autres, c’est un peu comme revenir en enfance. « On dirait que tu étais un tel, et on dirait que tu faisais ceci ou cela », etc. Il y a une connivence, presque une forme d’intimité qui se crée. Donc en termes de liens sociaux, de notre besoin d’être reliés aux autres, ça a un impact assez fort.

G. L. : C’est l’inverse de l’appauvrissement de l’expérience que j’évoquais tout à l’heure. Dans cette vie très atomisée, en particulier en ville et surtout avec les réseaux sociaux, on se coupe beaucoup de la possibilité d’avoir de la joie ensemble, de partager des choses, de l’empathie. Et puis dans notre quotidien, on a une vision très instrumentale de notre emploi du temps. Tout a un but très précis. Quand on se vit un peu comme une « to-do list », le fait de créer des moments d’interactions différentes comme avec specXcraft, c’est salutaire.

F. P. : Dans notre quotidien, on vit avec une profusion de fictions qu’on nous présente comme réelles et vraies. Cela génère de l’angoisse et de la confusion : il devient difficile d’imaginer penser de la fiction qu’on puisse prendre au sérieux en tant que telle sans que cela amoindrisse son importance. Avec specXcraft, il y a un peu une inversion de ce rapport : on est dans ce plaisir de créer de la fiction qui fait du bien parce qu’on la reconnait comme telle, et paradoxalement elle est très ancrée dans l’expérience réelle et a une dimension collective. C’est une fiction qui finalement a aussi des conséquences sur le réel mais à un autre endroit – dans ces petits déplacements, justement.

H. G. : Ce qui permet de se lancer dans de la spéculation, c’est aussi de s’autoriser à aller vers des scénarios un peu fous. Au départ du projet, à Natagora, on imaginait sortir des ateliers avec de la matière pour pouvoir aller dans l’espace public et mobiliser d’autres personnes. Finalement ça n’a pas été possible parce que les récits auxquels on est arrivé·es n’étaient pas suffisamment transposables au grand public. Même si l’idée n’était pas de faire quelque chose « pour les autres », la question s’est posée quand même de : qu’est-ce qu’on en fait ?

G. L. : Il y a eu un premier pas, une étape intermédiaire dans ce sens, avec le moment diplomatique avec le CVB, Natagora et Constant, quand les fictions sont sorties du groupe qui les a produites. Mais ça reste dans une espèce de bulle avec d’autres groupes qui ont aussi produit leur « folie ». C’est une sorte de safe space mais un peu ouvert.

Chaque personne qui devient, même le temps d’un instant, créatrice de récits ou créatrice de vérité, se pose dans une tout autre posture et entraine sa capacité à décoder les récits des autres – une posture très différente de celle de simple consommateur·ice d’informations ou de récits.

Cette manière de produire de la fiction, est-ce un outil accessible à tout le monde – au-delà des militant·es qui ont déjà une visée bien identifiée par exemple ?
G. L. : C’est un outil déjà utilisé dans des contextes divers et de façon très différente. L’armée française, par exemple, utilise la SF dans le cadre de son projet Red Teamn pour préparer différents scénarios de défense nationale. La fiction spéculative n’est pas un « bon » outil en soi : tout dépend de ce qu’on en fait. Quant à savoir s’il y a des « prérequis » pour s’en servir : je pense qu’on peut se l’approprier de manière très sauvage. Dans specXcraft, on a pris beaucoup de précautions, on a mis énormément de soin dans le dispositif pour que l’expérience ne soit pas « savante », qu’elle soit accessible et que chaque personne puisse s’y retrouver. Avec ce soin, cette attention, specXcraft a vraiment bien marché. Mais l’arrivée dépend de chaque groupe, de chaque personne puisque tout part de leur expérience, donc cette pratique n’est pas forcément intéressante tout le temps, partout.

Cette pratique de la SF, de la fiction peut-elle être une ressource dans le contexte spécifique de la crise de la vérité ? Aider à faire le tri, à ne pas se laisser happer par les discours mainstream ? Vous parlez de fictions « émancipatrices » : en quoi le sont-elles ?
G. L. : Pour commencer, chaque personne qui devient, même le temps d’un instant, créatrice de récits ou créatrice de vérité, se pose dans une tout autre posture et entraine sa capacité à décoder les récits des autres – une posture très différente de celle de simple consommateur·ice d’informations ou de récits.

H. G. : Et cette posture peut redonner un certain pouvoir sur les choses à un endroit où elles étaient davantage subies. La question de ce qu’on veut pour l’avenir, on ne nous la pose pas beaucoup en réalité. Quand on consomme des blockbusters tout faits, on ne se demande pas forcément si l’histoire va dans le sens qu’on voudrait. Quand on est soi-même dans l’exercice de création de fiction, on prend conscience de notre pouvoir d’inventer. Et le fait de le faire ensemble, de comprendre que d’autres personnes ont une vision similaire, ou un peu contradictoire, tout ça nous enrichit.

G. L. : Il y a ce premier niveau : s’exercer, individuellement, à être auteur·ice. Et puis il y a le niveau collectif, qui rend l’expérience très forte. On n’a pas souvent l’occasion de construire des récits du futur ensemble. Bien sûr, ça arrive de devoir se mettre d’accord avec des collègues, mais de le pratiquer ainsi, dans ce temps suspendu et dans la joie, ce n’est pas forcément la même chose. Or pratiquer cette diplomatie, c’est commencer à s’organiser ensemble.

F. P. : Je pense que specXcraft offre un outil pour penser autrement toutes les fictions qu’on est en train de vivre. La forme, la manière de le faire est essentielle, mais tout autant le fait de se dire que ce que les participant·es sont en train d’inventer est vraiment important : les faire exister ouvre des possibles, donne de l’espoir. Dans specXcraft, la spéculation narrative est prise très au sérieux. Elle ouvre des possibles qui nous manquent. Ces fictions possibles sont différentes de celles qui nous sont balancées tous les jours et qu’on considère comme un divertissement, aussi parce qu’on peut, dans l’espace du jeu, les vivre de manière active, ne pas rester dans le détachement. La différence est dans la manière de les créer, de les appréhender, dans le soin et l’investissement qu’on y met. Et dans la croyance qu’on y engage plutôt que dans la vérité qu’on leur prête.

H. G. : On dit souvent aux activistes qu’iels sont de doux rêveur·ses, des utopistes, etc. Avoir cet espace-là où ce qu’iels souhaitent est vraiment pris au sérieux redonne confiance en ce en quoi on croit, en ce qu’on souhaite pour l’avenir.

1

Espèces Urbaines rassemble des chercheur·ses de l’ULB (LoUISe, Faculté d’architecture, Grap, Faculté des sciences sociales et de philosophie) et de la LUCA School of Arts (Intermedia).

2

Voir: William James, Philosophie de l’expérience. Un univers pluraliste, trad. Stephan Galetic, Les empêcheurs de penser rond, 2007 (1910).

3

Didier Debaise et Isabelle Stengers (dir.), Au risque des effets. Une lutte à main armée contre la raison ?, Les liens qui libèrent, 2023.

4

Lire à ce sujet « Sortir du déni, imaginer demain », entretien entre Zelda Soussan, Ruggero Franceschini et François Schuiten, in Journal de Culture & Démocratie n°54, 2022.

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