Une des caractéristiques principales du cerveau humain est sa fonction prédictive. Quasi compulsive, liée aux contextes de survie. Brassant les milliards d’informations et de données qu’il prospecte ou qui le traversent en dépit de sa volonté. Cherchant à comprendre qui il est, où il est, où il va, avec qui, comment. Cherchant à se situer et à se projeter dans ce qui vient. Pour ce faire, « il assimile des patterns avec facilité et rapidité, et extrapole intuitivement ces impressions pour les appliquer à l’événement suivant. L’esprit humain voit partout des récits, quelques fois même là où il n’y en a pas, et remplit les trous pour leur donner sens et cohérence. [D]ans sa construction d’une représentation mentale, il s’efforce de maximiser l’exactitude et de minimiser l’erreur. » (Leor Zmigrodn) Cette activité prédictive, au départ individuelle, nourrit les dynamiques réflexives collectives des dispositifs par lesquels les individus se forment en interaction avec d’autres et en lien avec les institution sociales.
Aujourd’hui, la tendance à « maximiser l’exactitude et minimiser l’erreur » semble déboussolée. En quelques mois, les États-Unis entendent imposer la fin de la science : interdiction de certaines thématiques de recherche, les sciences du climat au frigo, mise à l’index de termes progressistes, censure de l’histoire de l’esclavage, négation mémorielle des premiers peuples américains. Ces croyances autoritaires s’inscrivent dans des courants internationaux où couvent les foyers complotistes, masculinistes, identitaires, recourant largement aux récits à propos desquels on parle de « faits alternatifs », de « crise de la vérité ».
Au moment de la pandémie de Covid-19, la sociologue Eva Illouz, alertait : « Le complotisme est en passe de dissoudre l’une des dimensions constitutives de la démocratie, à savoir la tension entre croyances fausses et croyances vraies, entre opinion du peuple et opinion des élites expertes. [L]e pari que les démocraties ont fait sur la liberté d’expression et sur la force de la vérité est désormais remis en question. » Elle soulignait les dérives du « subjectivisme ou l’idée que chacun a le droit de définir sa sa vérité » : « Porter atteinte à la vision du réel tel que chacun le définit est devenu une atteinte à la personne elle-même. Cette subjectivation de la vérité a été le résultat conjugué du psychologisme, qui octroie à l’individu la légitimité de ses émotions et de ses interprétations du monde, et des valeurs du pluralisme et de la tolérance, apanage des démocraties qui se doivent de respecter les individus et leurs visions du monde, aussi idiosyncratiques soient-elles. »n
Il est plus qu’urgent de se pencher sur ce dissolvant anti-démocratique. Ce n’est pas un phénomène occulte, insaisissable. Nous ne nous trouvons pas démuni·es face à ses manifestations, ses réseaux. Au contraire, il a une consistance et l’on peut enquêter sur lui, histoire de s’en forger une connaissance « maximisant l’exactitude, minimisant l’erreur » plutôt que de verser dans le fantasme. On peut en dessiner, par la raison, la géographie hétérogène de ce qui se présente comme une vaste et tenace « dissonance cognitive ». Wu Ming 1 est notre guide.
Pour éviter les postures à l’emporte-pièce, les ressources critiques ne manquent pas. Ainsi Julien Giry, docteur en science politique, retrace un historique de la désinformation, objective les différentes formes de fake news et leur impact sur les mécanismes électoraux. Il pointe aussi du doigt l’existence d’une « panique morale » des élites face à la montée du complotisme. Cela évite d’aborder les choses de façon trop binaire, tout bon d’un côté, tout mauvais de l’autre. Pas d’esprit critique sans considérer les tendances et contre-tendances dans toutes leurs configurations.
Au cœur de nos relations au vrai, il y a ce à quoi nous prêtons attention. Florian Forestier, écrivain et philosophe, soulève le capot de l’attention. Qu’est-ce et comment fonctionne-t-elle ? Que font à l’attention les flux numériques ininterrompus ? Que faut-il entendre par « marché de l’attention » et « économie de l’attention » ? En lisant les philosophes Bernard Stiegler d’une part et Jeanne Guien d’autre part, on rencontre les éléments analytiques qui posent une réelle manipulation de l’attention et des émotions par le consumérisme et l’exploitation du biais négatif par les influenceur·ses et leurs algorithmes.
Accéder aux leviers qui influencent les émotions, forment et orientent les croyances vers telle ou telle « consommation » est devenu le nerf de la guerre. Mais que sont les émotions ? Comment les gérer au mieux en démocratie afin d’éviter le règne des subjectivités individualistes ? Séverine Falcowicz, psychologue, et Alexander Samuel, biologiste moléculaire et mathématicien, déplient les arcanes du tissu émotionnel, individuel et collectif, ses pièges et ses potentiels d’émancipation.
Mieux inscrire ses penchants émotionnels dans l’idéal démocratique, c’est aussi à quoi invite, en poésie, Julie Lombe.
Fake news, faits alternatifs, complotisme sapent les fonctions des organes d’information professionnels. Tour d’horizon de ce que cela représente comme menace sur le droit d’être informé·es avec Jil Theunissen, de l’Association des Journalistes Professionnels et avec Jérémie Nzita Mambu, du média Yurbise, source d’information incontournable auprès de la Gen Z belge francophone.
S’informer sur les phénomènes qui ébranlent la relation au vrai en démocratie, c’est aussi s’intéresser à et essayer de comprendre comment fonctionne un imaginaire complotiste. C’est la démarche du photographe Philippe Braquenier, avec son enquête dans le monde des platistes, merveille d’analyse critique et humaine de connaissances barges.
S’informer complètement, c’est enfin accueillir, dialoguer avec des initiatives de la société civile ou des démarches d’associations d’éducation permanente, telle que La Cible. Sur le terrain, et parce que la contagion du complotisme fait bon ménage avec les mouvances d’extrême droite, elle propose « des outils pédagogiques, des animations, des campagnes et des formations [afin] de définir ce qu’est l’extrême droite, quelles sont les valeurs véhiculées et quels sont les dangers ».
Dans le même sens, là où la méfiance des institutions avive les ressentis paranoïaques, la médiation culturelle ouvre des terrains d’entente créatifs, par exemple quand l’Unesco fige un patrimoine dans des critères qui dénaturent le folklore auquel est attachée une population. Thibault Galland et Manon Istasse suivent deux cas pratiques qui tentent de réconcilier les deux visions.
Si les narrations complotistes font bon ménage avec la négation de la science, comment inventer des récits alternatifs, progressistes, ouvrant la perspective de possibles où, pour tous et toutes, « maximiser l’exactitude et minimiser l’erreur » en termes de qualité de vie, en s’appuyant sur des connaissances scientifiques solides ? C’est l’expérience passionnante du projet specXcraft à Bruxelles. Encore faut-il se doter d’un certain sens de l’orientation, ne pas céder aux sirènes qui chantent « la vérité n’existe pas » et rafraichir régulièrement l’idée que l’on a de la relation au vrai sur quoi se fonde toute démocratie réelle.
Et si l’instrumentalisation des croyances par les flux incessants du numérique souligne à quel point aujourd’hui, tout le monde est tenu de s’adapter aux systèmes technologiques dominants alors qu’en démocratie, l’ensemble de la société civile devrait piloter l’adoption des technologies profitables au devenir humain sur terre, le philosophe et écrivain Pierre Cassou-Noguès ouvre plusieurs chemins de traverse, les seuls finalement pour reprendre la main sur nos émotions, notre attention, nos savoirs : ralentir et à chaque personne rencontrée, demander, en direct, et plus par écrans interposés, « Alors comment tu vois le futur ? » et « Ce futur, il pourrait être heureux ? » Renouer ainsi avec les rêves de happy ending, voire de happy no ending…
Leor Zmigrod, Le cerveau idéologique, trad. Christophe Jaquet, Flammarion, 2025.
Eva Illouz, « Croire à la science ou pas est devenu une question éminemment politique, sans doute celle qui va décider de l’avenir du monde », Tribune Le Monde, 10/12/2020.

