Pouvons-nous imaginer une fin heureuse au capitalisme ? Pour le philosophe Pierre Cassou-Noguès, inventer d’autres possibles est un premier pas pour lutter contre l’imaginaire dominant de l’effondrement. Ce texte, en forme de fiction exploratoire, nous propose de ralentir pour sortir de ces représentations cadenassantes, reprendre la main sur nos émotions, notre attention et nos savoirs et retrouver notre capacité à imaginer d’autres « régimes de vérité ».
Le capitalisme industriel, qui anime l’Occident depuis 250 ans et a peu à peu conquis l’ensemble de la planète, nous conduit vers une catastrophe environnementale qu’occulte seulement aujourd’hui la montée des néo-fascismes. Pouvons-nous cependant lui imaginer une, ou plusieurs fins, heureuses ? Ou bien sommes-nous enfermé·es dans l’imaginaire de l’effondrement, de l’apocalypse, de la fin du monde ? Y-a-t-il des alternatives ? Comment imaginer un happy end au capitalisme ? Ou, comme on devrait le dire dans un franglais correct, un happy ending ? Ou encore, parce que cette fin heureuse ne serait justement pas une fin, un happy no ending ?
Si j’en ai la possibilité, je parcourrais l’Europe dans un grand voyage avec des trains qui s’arrêtent souvent pour ne pas dépasser la vitesse moyenne de 25km/h. Je demanderais aux gens que je rencontre : « Alors comment tu vois le futur ? » et « Ce futur, il pourrait être heureux ? » ou « En quoi ça consisterait pour toi un futur heureux ? ». Un peu comme quand dans le film Chronique d’un été de 1968, Jean Rouch et Edgar Morin demandent : « Alors, c’est quoi pour toi le bonheur ? » En attendant, je me contente d’imaginer.
La dictature de la lenteur. La proposition LUV
Après une pandémie à la fois biologique et informationnelle, devant la nécessité de ralentir la propagation des virus biologiques dans les corps et des virus informationnels à travers les écrans, l’ONU vote à l’unanimité la proposition LUV : Limitation Universelle de la Vitesse. La vitesse des transports est limitée à 25km/h, ce qui est grosso modo la vitesse des cyclistes bien entrainé·es. Cette mesure s’applique à tous les types de transports : transports de marchandises, transports de passagers, transport de l’information. Il n’y a que les transports amoureux sur lesquels nous ne légiférons pas, du moins tant qu’ils ne passent pas par internet. Car les communications numériques (câbles, satellites, etc.) sont maintenant équipées de ralentisseurs, de sorte que l’information respecte la vitesse universelle autorisée, 25km/h. Les utilisateur·ices qui s’inscrivent sur une application de rencontre voient ainsi leur profil gagner peu à peu (à la vitesse de 25km/h) les téléphones d’utilisateur·ices de plus en plus éloigné·es. Les informations en provenance de la côte est de l’Amérique mettent une grosse semaine pour gagner le littoral européen et encore une journée pour se propager jusqu’à Bruxelles ou Strasbourg. Il faut au dernier tube de K-pop près de trois semaines pour nous parvenir de Séoul. À quoi ressembleraient nos vies dans la limitation universelle de vitesse ? L’agriculture doit se réorganiser, un peu. Au moins, il est impossible en Europe de manger à Noël des cerises péruviennes. L’industrie peut toujours exporter ces marchandises sur des porte-conteneurs. Pourtant, si le capitalisme suppose une accélération des flux qui accélère aussi la production de la plus-value, la dictature de la lenteur en marquerait doucement la fin.
Un optimisme uncanny
Le théoricien américain Fredric Jameson a déclaré au milieu des années 1990 qu’il était plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Le problème a été repris par Slavoj Žižek, Mark Fisher ou Luciana Parisi. Paradoxalement, la crise environnementale, qui nous amène en effet à entrevoir la fin du monde que nous connaissons, donne tort à Jameson. Une multitude de collectifs semblent le montrer en pratique : il est possible d’imaginer la fin du capitalisme, et même des fins, heureuses. Plus récemment, John Baird Callicott et Bruno Latour nous ont donné un devoir d’optimisme. Parce que le pessimisme serait autoréalisateur. Baird qualifie pourtant son optimisme de « désespéré ». Notre optimisme doit être paradoxal. Ou étrange, uncanny comme on dirait en anglais.
On peut être invité·e à diner chez des collègues et se lever pour chercher une cuillère : elle sera dans le même tiroir, de la même cuisine, du même appartement dont tou·tes les occupant·es seront habillé·es de la même façon. On se sent chez soi partout.
Modèle unique
C’est un peu la dictature de la lenteur mais appliquée à la mode, cette forme de circulation des marchandises qui nous oblige, tous les deux ou trois ans, tous les ans, à chaque saison, tous les quinze jours, toujours plus rapidement, à renouveler notre garde-robe dont les couleurs et les formes semblent avoir brusquement enlaidi. Sauf que le Nouvel Ordre Vert (N.O.V.) qui a pris le contrôle de la Planète, n’a pas seulement voulu ralentir la mode mais la stopper net. Les vêtements n’existent plus qu’en un modèle unique simplement décliné en trois tailles : petit, moyen et grand. C’est le principe de l’uniforme. Tout le monde, hommes et femmes, jeunes et vieilles, est habillé pareillement.
Ce principe a progressivement été généralisé à tous les domaines de la vie : mêmes vêtements, mêmes sacs, mêmes stylos, cahiers, ordinateurs. Un nouveau Le Corbusier a dessiné l’appartement idéal, avec ses proportions exactes, qui est fabriqué en série et monté en immeubles partout à travers le monde. Une nouvelle Charlotte Perriand en a dessiné l’unique mobilier. On peut être invité·e à diner chez des collègues et se lever pour chercher une cuillère : elle sera dans le même tiroir, de la même cuisine, du même appartement dont tout·es les occupant·es seront habillé·es de la même façon. On se sent chez soi partout.
Les seules choses qui n’ont pas été uniformisées, ce sont les gens. Les gens sont devenus très artistes, et très poètes aussi. Ils ont besoin de s’exprimer, de montrer leur individualité, c’est normal, nous le comprenons bien, et ils le font dans des objets d’art et des poèmes, des théorèmes mathématiques. Ce qu’eux ne comprennent pas, c’est que nous (avant l’établissement du N.O.V.) ayons pu croire nous exprimer dans des marchandises : dans nos vêtements, dans la décoration de nos logements, dans des choses fabriquées en série et qu’on nous vendait. Pour les citoyen·nes du N.O.V., c’est totalement inimaginable, et un peu dégoutant.
Dystopie
Je fais de mon mieux pour rendre les citoyens et les citoyennes du N.O.V. aussi heureuses que possible mais il me semble que, si nous essayons de nous mettre à leur place, et d’imaginer leur monde, les rues avec les gens dans les mêmes uniformes, les appartements identiques, il est difficile d’échapper à la dystopie. Je ne sais pas bien pourquoi, ou je peux imaginer différentes raisons à la mélancolie que j’associe au modèle unique : ce pourrait être aussi bien l’habitude que nous avons de voir les gens habillés différemment, ou un irréductible attachement à la mode capitaliste ou le fait que j’associerais ce phénomène d’uniformisation à la domination d’un groupe, à une sorte de dictature bureaucratique. La crainte me vient que moi-même, malgré toute ma bonne volonté, je ne réussis pas à penser que l’on puisse désirer exprimer son individualité autrement que dans la marchandise. Cela m’inquiète, évidemment, que je puisse être à ce point soumis à ce fétichisme de la marchandise. La fiction serait ici une forme d’expérimentation, ou d’exploration pour analyser les mécanismes de la mode, cette circulation des marchandises, quels en sont les ressorts, pourquoi nous y tenons, comment imaginer l’abolir…
Si les scénarios vers des fins heureuses semblent parfois un peu tirés par les cheveux, c’est le signe de l’urgence de la situation.
Personne n’y croit
Personne ne croit par exemple au scénario de la dictature de la lenteur ou à celui du modèle unique. Le but n’est pas de proposer des scénarios plausibles. Pour cela, il faudrait être économiste, climatologue, faire des calculs. Il s’agit plutôt de lutter contre l’emprise de l’imaginaire de l’effondrement, montrer que l’on peut imaginer autre chose, un autre type de société et de rapport aux autres qu’humains. Ce sont des fictions, et celles-ci constituent un premier pas. Si les scénarios vers des fins heureuses semblent parfois un peu tirés par les cheveux, c’est le signe de l’urgence de la situation.
Il y a des alternatives
Contrairement à ce que disait Margaret Thatcher, il y a des alternatives. Mais, depuis 40 ans, depuis la chute du bloc soviétique, nous sommes enfermé·es dans ce dogme T.I.N.A. : There Is No Alternative. Et nous avons en effet perdu la capacité à les imaginer.
Des philosophes et des artistes plutôt que des expert·es
Le privilège des expert·es dans les médias actuels, sociologues, économistes, etc., tient au même dogme T.I.N.A. Comme il n’y a pas d’alternative, seule compte la réalité empirique : il faut sonder, mesurer, prédire. Les promoteurs de fake news se contentent seulement de remplacer ces chiffres par d’autres, remplacer les expert·es dont les mesures ont une vérité empirique par des pseudos expert·es qui n’ont aucune expertise. Mais imaginer d’autres futurs n’est pas essentiellement une question empirique mais une question de fiction. Il faut d’abord pouvoir se détacher du réel, prendre non pas de la hauteur (parce que nous ne sommes pas des cosmonautes) mais de la lenteur, dire : « Stop ! Doucement. Où allons-nous ? Où voulons-nous aller ? Ce serait quoi pour toi un happy end dans la situation ? » C’est pourquoi, dans mon grand voyage à travers l’Europe, j’interrogerai des philosophes, des écrivain·es, des artistes, plutôt que des expert·es.
Le galet
Des intellectuel·les, comme Jonathan Crary ou Anne Alombert défendaient cette idée depuis longtemps mais, grâce au travail remarquable de l’Association des Briseurs d’Écrans, l’ABÉ, l’addiction numérique est enfin reconnue comme la maladie mentale la plus grave du XXe siècle. On pratique dès le collège des rituels inspirés des exercices spirituels préconisés par Ignacio de Loyola. Les élèves portent dans leur poche une petite pierre, un galet, qu’ils et elles regardent plusieurs heures par jour. Assis·es sans bouger, la tête penchée sur leur galet, ils et elles font plaisir à voir, dans la cour de récréation ou dans les transports. À l’âge où l’addiction numérique était la plus violente, vers 15-16 ans, les adolescent·es regardent leur galet environ 8h par jour. Il·elles y découvrent des mondes merveilleux et emportent cette habitude dans leur vie d’adulte. Instagram, Tiktok, X sont en faillite. Les adolescent·es ont même convaincu leurs parents de prendre le galet, et de bien le regarder avant de voter. Le néofascisme connait un net recul.
Qu’est-ce que le capitalisme ?
Je possède une voiture, je te la prête pour que tu fasses le taxi mais je prends la moitié de ce que tu gagnes. Le capitalisme, la propriété privée des moyens de production (le capital, la voiture en l’occurrence) permet l’exploitation du travail (faire le taxi). Le capitalisme s’est accompagné d’une formidable extension du domaine des machines. Ensuite la distinction entre le capital et le travail, l’exploitation du travail par le capital, se sont généralisées : on parle de capital et de travail cognitifs, même génétiques. Le capitalisme touche tous les aspects de notre vie : travail, loisir, santé, etc. Pouvons-nous imaginer en sortir et en sortir heureusement ?
Automatisation
Dans Le fragment sur les machines, Marx défend l’idée que l’automatisation complète provoquerait la fin du capitalisme. Les machines prendraient en charge entièrement le travail. Se formerait alors un monde où tout serait gratuit, sans valeur. L’exploitation ne se réalisant pour Marx que sur le travail humain, la fin du travail provoquerait automatiquement la fin du capitalisme. Il n’y aurait plus ni riches, ni pauvres, ni exploitation. Il suffirait de prendre ce dont on a besoin et que les machines produisent d’elles-mêmes. Ce serait le village du père Noël, avec des robots à la place des rennes. Des robots à l’usine, des robots qui sourient à la réception des hôtels, des robots comptables, des robots qui scrollent les pages web à notre place… Sauf que, dans ce texte, Marx a négligé l’exploitation de la nature. Rien n’est gratuit qu’à la condition de l’emprunter aux générations futures. Un sac en plastique, gratuit, un voyage en avion, pour 50 euros, ce sont des marchandises que nous ne payons pas à la valeur et que nous demandons aux générations futures de payer pour nous. Parce que nous puisons dans les stocks d’énergies fossiles, parce que le cout du plastique est non seulement dans sa production mais aussi dans le déchet qu’il devient… Il faut souligner que, comme l’ont bien montré Kohei Saito et Jason Moore, Marx ouvre ailleurs d’autres perspectives. Mais le scénario du Fragment des machines n’est pas un happy no ending. Ce serait littéralement un happy end.
Qu’est-ce qu’un happy end ?
C’est aussi une question et qui est étonnamment peu travaillée. Quand apparaissent les happy ends avec cet anglicisme déformé (puisqu’on parle en anglais de happy ending) ? Et pourquoi aimons-nous, avons-nous besoin de ces fins heureuses et invraisemblables comme dans le film de Capra It’s a Wonderful Life où il faut un ange pour sauver James Stewart le jour de Noël ? Les happy ends pourraient-ils être une ruse du règne des machines et des marchandises ? Le meilleur des happy ends serait-il de se débarrasser de cette idée même ? Dans le happy end se conjuguent à la fois une certaine idée du bonheur et une certaine idée du temps. Le bonheur fait un thème philosophique très classique, le temps aussi. Cependant, leur entrecroisement dans le happy end semble les transformer. C’est peut-être là, dans cette figure imaginaire, que se montre la réalité de nos idées du bonheur et de temps. Comment ne pas imaginer le bonheur sous la figure du « plus », et le temps comme une route vers le meilleur des mondes, seulement plus ou moins accidentée ?

