Complot : de la dissonance cognitive à la fascination
Entretien avec Wu Ming 1Cet entretien est aussi disponible dans sa version originale en italien
Chemtrails, reptiliens, QAnon… l’époque semble particulièrement propice aux « fantasmes de complot ». Wu Ming 1, auteur notamment de l’ouvrage Q comme Qomplotn, a consacré plusieurs décennies à une recherche extrêmement documentée sur certains de ces fantasmes. Au fil de cet entretien, il revient sur les mécanismes à l’œuvre dans l’élaboration de ces croyances. Autour de quel « noyau de vérité » se forment-elles ? À quels besoins répondent-elles ? Quels affects suscitent-elles ? En s’interrogeant également sur les moyens de démantèlement de ces narrations toxiques, Wu Ming 1 invite à remplacer l’émerveillement du complot par la fascination de la lutte.
Propos recueillis et traduits par Lapo Bettarini, médiateur culturel, scientifique et membre de Culture & Démocratie
En quoi les fantasmes de complot servent-ils de récits de diversion qui désamorcent les conflits sociaux ?
Chaque « fantasme de complot » s’articule autour d’un « noyau de vérité » : une situation vécue, un problème réel mais mal identifié, une inquiétude difficile à exprimer. Le fantasme de complot part de ce noyau, mais s’en éloigne aussitôt, dans un mouvement que l’on pourrait qualifier de « spiralé ». Ces dernières années, plusieurs fantasmes de complot ont vu le jour à partir d’angoisses liées à la crise climatique et à l’inaction des gouvernements et des institutions internationales. À chaque fois qu’il y a une inondation, un ouragan, un méga-incendie, une sécheresse catastrophique, on recommence à parler du réchauffement climatique. Depuis plusieurs décennies déjà, nous savons quelle est la tendance, pourtant aucun·e dirigeant·e n’a pris de mesures concrètes.
Les COP climat ne sont que de purs spectacles, tristes et ennuyeux de surcroit. Au cours de la dernière décennie, le greenwashing s’est fait omniprésent. Chaque politique est devenue « verte », on a vu émerger pléthore de pseudo-solutions, de mesures purement cosmétiques, ou qui confient le sort du climat à des mécanismes de marché, eux-mêmes responsables du problème. Aujourd’hui, le sujet semble avoir tout simplement disparu des agendas politiques. L’Union européenne est revenue sur presque toutes les promesses faites au cours des dernières années, malgré le fait que la crise climatique soit sous nos yeux et que ses conséquences nous atteignent de plus en plus durement. Nous voyons toutes et tous ces colonnes de fumée noire et toxique s’élever des sites énergétiques bombardés en Iran. Nous savons que les guerres en Ukraine, en Palestine et en Iran ont eu et continueront d’avoir des conséquences climatiques et environnementales désastreuses mais le discours dominant sur la guerre se concentre sur d’autres aspects. Cela génère une sorte de dissonance cognitive : ce que je vois est tragique, la crise climatique est extrêmement grave, mais ceux et celles qui sont au pouvoir tiennent des propos déraisonnables, voire ont même totalement cessé d’en parler. La critique de l’économie politique, l’analyse de classes, les critiques écologiste et décoloniale nous aident à comprendre cette contradiction, mais elles nécessitent méthode, engagement, patience et concentration. Autant de choses que les fantasmes de complot n’exigent pas. C’est pourquoi ces fantasmes s’imposent d’abord et, à leur manière, résolvent cette dissonance cognitive. La crise climatique devient un récit dont il faut se méfier et des récits de substitution émergent.
Prenons un exemple concret : les fantasmes de complot sur les chemtrails (trainées chimiques) et la guerre climatique, sujets sur lesquels j’ai beaucoup écritn. Ils partent d’un phénomène réel : l’augmentation vertigineuse du trafic aérien a effectivement accru la quantité de trainées blanches dans le ciel. Ces trainées sont les symptômes visibles d’une augmentation de la pollution et des émissions responsables du changement climatique. Ceux et celles qui regardent le ciel avec inquiétude pressentent qu’il y a quelque chose qui ne va pas : c’est le « noyau de vérité ». Mais voilà que le fantasme de complot commence à s’emballer : voilà les machinations mondiales maléfiques avec des millions de complices, voilà les chemtrails servant à nous empoisonner ou à contrôler nos esprits, voilà la « guerre météorologique » menée à l’aide de plans secrets de géo-ingénierie, etc.
Autres exemples : tout fantasme de complot concernant de prétendues « lobbies sans patrie » est un substitut de la critique de la financiarisation extrême de l’économie et de la mondialisation néolibérale. La variante la plus extrême étant le fantasme sur les soi-disant « reptiliens », né du sentiment – par ailleurs fondé – que l’exercice réel du pouvoir est très éloigné de la vie des gens ordinaires, et est donc pratiquement « alien ». Les individus que nous voyons à l’œuvre dans les dossiers Epstein pourraient-ils être autre chose que des « aliens » ?
Chaque “fantasme de complot” s’articule autour d’un “noyau de vérité” : une situation vécue, un problème réel mais mal identifié, une inquiétude difficile à exprimer.
Le complotisme pourrait-il être un moyen détourné de critique et de participation politique ?
Pensons à l’aphorisme apocryphe, attribué au socialiste français August Bebel (1840-1913) : « L’antisémitisme est le socialisme des imbéciles. » En général, ceux et celles qui le citent mettent l’accent sur les termes « antisémitisme » et « imbéciles », mais le cœur de l’aphorisme réside dans le mot « socialisme ». Cet aphorisme nous dit que le conspirationnisme est un anticapitalisme détournén. Les fantasmes de complot sont des imitations de la critique du système, des ersatz de lutte qui interceptent et détournent le mécontentement, canalisant les énergies sociales vers des lieux où elles seront dissipées ou, pire encore, utilisées pour alimenter des projets réactionnaires. C’est pourquoi, comme l’indique le sous-titre de mon livre « les fantasmes de complot défendent le système ».
Toutefois, ils ne parviennent à le faire que là et quand il n’y a pas de luttes collectives, pas de véritables praxis politiques de libération. Si, ces dernières années, les fantasmes de complot semblent dominer de nombreux espaces, c’est parce que ceux-ci sont restés vides. Nous avons vu cela se produire au cours des deux années de la pandémie de Covid-19, à laquelle je consacre dans le livre une série de chapitres intitulée « In viro veritas ». Au cours de cette crise, de très nombreuses personnes se sont senties dépossédées de tout pouvoir de décision, abandonnées et livrées à des mesures souvent absurdes, contradictoires et manifestement inutiles au regard des objectifs déclarés mais imposées avec une rigueur digne de la loi martiale.
En Italie, presque tous les partis de « gauche » ont choisi d’adhérer inconditionnellement aux politiques de lutte contre la pandémie, par peur de passer pour des « négationnistes » ou des « antivax ». La seule force politique qui ne s’est pas ralliée à « l’union sacrée contre la pandémie » et a voté contre le gouvernement de Mario Draghi a été Fratelli d’Italia, le parti post-fasciste de Giorgia Meloni qui a remporté les élections à l’automne 2022. « Corrélation n’est pas causalité », mais le lien entre la pandémie et la victoire de la droite mériterait d’être étudié et non refoulé comme cela a été le cas jusqu’à présent.
Pourquoi la vérification des faits ne suffit-elle pas ?
Il est nécessaire de démanteler les discours toxiques. Chez Wu Ming, nous nous consacrons à cette tâche depuis des décennies et l’ouvrage Q comme Qomplot fait partie de ce travail. Mais démanteler ne suffit pas. Les debunkers (démystificateur·ices) autoproclamé·es se contentent d’épingles pour percer et faire éclater les bulles des fantasmes de complot. Il·elles s’investissent beaucoup, mais n’obtiennent pas de grands résultats, bien au contraire. Comme il·elles font éclater ces bulles au nom de l’establishment, du « consensus libéral », d’une quelconque « autorité » – qu’elle soit politique, journalistique ou scientifique – il·elles obtiennent souvent l’effet inverse. Il·elles sont perçu·es comme des défenseur·ses du système – ce qu’il·elles sont souvent vraiment – et leur intervention finit par renforcer les positions qu’il·elles voulaient combattre. Aujourd’hui, on fait énormément de fact-checking (vérification des faits), parfois avec d’excellentes méthodes, très précises, et pourtant les complots prolifèrent. Pourquoi ? Principalement pour deux raisons.
La première est que la vérification des faits opère sur le plan de la logique et du raisonnement, tandis que les fantasmes de complot opèrent sur le plan de la fascination. L’anthropologue Giulia Paganelli appelle cela la « merveille noire ». Dans Q comme Qomplot, j’ai utilisé le concept kantien de « sublime », mais nous disons la même chose : les complots suscitent l’émerveillement, et plus ils sont horribles plus c’est le cas. Je décris quelque chose d’atroce – des abus sur des enfants lors de rituels sataniques, des avions répandant quotidiennement des poisons dans l’atmosphère – mais je le fais de manière fascinante. Les monstruosités sont toujours séduisantes. Et ce faisant elles répondent étrangement à des besoins réels, car dans la vie nous avons besoin de surprise, d’émerveillement, de points de vue différents sur le monde. Les fantasmes de complot fournissent tout cela et, bien qu’ils décrivent des scénarios terrifiants, ils aident aussi à réduire notre anxiété, car ils semblent tout expliquer et nous donnent l’illusion d’avoir tout compris.
Les monstruosités sont toujours séduisantes. Et ce faisant elles répondent étrangement à des besoins réels, car dans la vie nous avons besoin de surprise,
d’émerveillement, de points de vue différents sur le monde.
La deuxième raison est que, comme je le disais, adhérer à un fantasme de complot donne l’illusion d’être contre l’establishment, contre les mensonges du pouvoir. Nous sommes tou·tes d’accord pour dire qu’il faut « dégonfler ces bulles », mais les faire éclater comme le font les démystificateur·ices ne résout rien. Il faut s’attaquer aux besoins auxquels les fantasmes de complot répondent, ainsi qu’aux noyaux de vérité autour desquels ils se forment. Un problème majeur réside dans le fait que les démystificateur·ices sont souvent le reflet des « complotistes » qu’il·elles traquent. Ce rapport de correspondance est très bien expliqué par Emma A. Jane et Chris Fleming dans leur ouvrage paru en 2014, Modern Conspiracies. The Importance of Being Paranoidn. De même que les complotistes voient des complots partout, les démystificateur·ices voient des complotistes partout. Il suffit de faire remarquer qu’il y a des noyaux de vérité dans les fantasmes de complot pour être ajouté·es à la liste noire des complotistes et des proscrit·es. En France, c’est la posture intellectuelle de Conspiracy Watch et de son omniprésent porte-parole, Rudy Reichstadt.
D’un autre côté, le concept même de fact-checking est désormais considéré comme une pratique honteuse. On le voit bien dans le Manifeste conspirationniste qui a suscité un petit scandale en France il y a quatre ans. L’auteur de ce livre a déclaré d’emblée qu’il se fiche complètement des sources et des preuves, se plaçant ainsi préventivement hors de portée de toute réfutation, car quiconque tenterait de le contredire serait automatiquement relégué·e dans le camp des fact-checkers du régime. Il n’est plus nécessaire de rien démontrer ni de convaincre qui que ce soit, dit le Manifeste conspirationniste, il suffit de faire les « déclarations d’incompatibilité » qui s’imposent, c’est-à-dire d’hostilité réciproque, et d’en tirer les conséquences. C’est une approche qui se veut purement en réaction : puisque la classe dominante, les médias grands publics et la gauche « respectable » taxent de complotisme toute critique du pouvoir, l’auteur décide que cela lui convient : vive le complotisme, vive les complotistes !
En fin de compte, il se réfugie dans le confort d’une sorte de « campisme »n, à l’instar de ceux et celles qui, trouvant (à juste titre !) répugnant l’impérialisme occidental, deviennent des partisan·es de Poutine. Je rejette toute forme de campisme, que ce soit en géopolitique – je suis horrifié par l’impérialisme occidental tout comme par le régime de Poutine – ou dans la critique des dynamiques sociales. Je ne veux pas avoir à choisir entre Conspiracy Watch et le Manifeste conspirationniste : ce sont les deux faces d’une même médaille.
Existe-t-il selon vous des « fictions démocratiques » qui puissent êtres utiles ? Des narrations émancipatrices ?
L’expression « fictions démocratiques utiles » me fait penser aux « pieux mensonges » ou au « signifiant vide » et à tous les discours sur le populisme qui étaient en vogue il y a une dizaine d’années. Je ne cherche pas à construire un « bon » récit toxique à opposer à un « mauvais » récit toxique. C’est l’approche des disciples d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, pas celle de Wu Ming.
Si les fantasmes de complot sont des substituts aux luttes, alors ce sont de vraies luttes dont nous avons besoin.
Dans le livre, je parle de notre collaboration avec l’historien de l’illusionnisme Mariano Tomatis, à la recherche d’un émerveillement qui stimule la pensée critique et élargisse les horizons, à l’inverse de ce que fait la « merveille noire » des fantasmes de complot. Nous cherchons à atteindre cet émerveillement dans notre littérature, dans notre manière d’écrire, à l’image de la méthode employée par les deux illusionnistes américains Penn & Teller, qui, contre tout préjugés sur la magie, parviennent à captiver le public en révélant leurs tours. C’est cette poétique que nous appelons « montrer la suture », et qu’autrefois nous appelions « garder l’atelier ouvert » et qui montre comment nous utilisons les outils et les techniques avec lesquels l’émerveillement est produit. Toutefois, je trouve indispensable de mettre en garde contre toute technicisation de la question. Le problème ne peut pas se réduire à la mise au point d’un meilleur storytelling.
Si les fantasmes de complot sont des substituts aux luttes, alors ce sont de vraies luttes dont nous avons besoin. En effet, lorsqu’arrivent les vraies luttes, le complotisme perd de son emprise. Il ne disparait jamais complètement, mais il passe au second plan. Si je crois à un fantasme de complot, lorsque je m’engage dans une lutte, je mets ce fantasme de côté pour me tenir aux côtés de personnes qui ne le partagent pas, mais avec qui je partage la situation, la colère et la joie d’être là, à ce moment-là. Cela s’est produit en 2018 sur les rond-points occupés par les Gilets jaunes, et c’est aussi ce qui s’est passé plus récemment lors des grandes mobilisations pour Gaza. Le fantasme de complot devient de moins en moins important, et on finit par l’oublier, car l’expérience de la lutte est bien plus fascinante.
Wu Ming 1, Q comme Qomplot. Comment les fantasmes de complot défendent le système, trad. Anne Echenoz et Serge Quadruppani, LUX, 2022.
Lire Wu Ming 1, Quelque chose de grave se passe dans le ciel, traduction par Lundimatin disponible en ligne : https://lundi.am/Quelque-chose-de-grave-se-passe-dans-le-ciel
NDLR : L’auteur précise bien dans l’ouvrage que l’antisémitisme de l’époque, en tant que fantasme de complot, est un raccourci, une projection, un mécanisme de défense psychologique qui permet de donner un sens aux inégalités sociales, à la concentration des richesses et aux rapports de classe, sans avoir à faire l’effort de comprendre exactement l’idéologie qui les détermine réellement, sans véritable prise de conscience. Il est plus facile de projeter son propre mal-être sur un ennemi occulte présumé.
Emma A. Jane, Chris Fleming, Modern Conspiracies : The Importance of Being Paranoid, Bloomsbury Publishing, 2022.
NDLR : On parle de campisme pour désigner la tendance à réduire la situation internationale à un affrontement entre l’impérialisme et un bloc de pays (la Russie, l’Iran, les BRICS, etc.) considéré comme anti-impérialiste.
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