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Dossier

🌐 Peindre la Toile

Entretien avec Emmanuelle Quertain, artiste peintre

26-06-2026

À partir de son Ɠuvre My Address, Emmanuelle Quertain propose une rĂ©flexion sur notre rapport aux images Ă  l’heure du numĂ©rique. Elle explore les liens entre peinture, attention, mĂ©moire et langage, tout en interrogeant les effets de la surabondance des contenus et des images gĂ©nĂ©rĂ©es par l’intelligence artificielle sur notre perception du rĂ©el, de la vĂ©ritĂ© et des autres.

Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie.

L’Ɠuvre My Address – dont une partie ouvre ce Journal – est constituĂ©e de 465 aquarelles que vous avez peintes Ă  partir de contenus vus en ligne. Vous dites que cela correspond Ă  un « portait de l’adresse IP de l’artiste Â». Qu’est-ce que cela signifie ?
L’idĂ©e de dĂ©part Ă©tait de produire un geste pictural qui puisse traduire toutes les datas que je consomme sur mon ordinateur. J’ai toujours eu le mĂȘme appareil et je n’ai pas de smartphone donc ma seule adresse Ă©lectronique se trouve sur cet ordinateur. À la base ce n’est pas du tout un fondement esthĂ©tique mais plus quelque chose de l’ordre de la localitĂ©, du non-mouvement. Comme si l’ordinateur pouvait correspondre Ă  la personne Ă  laquelle il appartient. Aujourd’hui, il est facilement possible de rĂ©colter, racheter et revendre les informations qui se trouvent en ligne. On peut donc se faire une idĂ©e assez rapide sur une personne Ă  partir de la collecte des donnĂ©es qui la concernent en matiĂšre de consommation mais aussi de ses revendications personnelles, politiques et mĂȘme des choses plus intimes.

Je voulais faire du pop corn, comme avec un grain de maĂŻs, mais avec le contenu de mon ordinateur grĂące Ă  un geste de peintre. J’ai balisĂ© le contenu en supprimant tout ce qui Ă©tait strictement typographique, pour ne pas me retrouver Ă  devoir trop Ă©crire. Donc il n’y a pas d’email, de tableau Excel, de document Word ou toute chose qui serait uniquement de l’écrit. J’ai aussi enlevĂ© tous les contenus fictionnels, donc pas de sĂ©rie, pas de film, pas de porno, pas de choses inventĂ©es. Il ne reste que des informations et des documentaires. C’est un Ă©chantillonnage, sur cinq mois, des informations que j’ai consultĂ©es et des documentaires qui m’ont intĂ©ressĂ©e. My Address associe donc beaucoup de contenus entre eux pour pouvoir ĂȘtre aussi plus largement un portrait des mĂ©dias.

Je savais qu’il faudrait peindre beaucoup d’aquarelles, car je voulais imiter la notion de quantitĂ©, mĂȘme si je n’ai jamais eu un rapport trĂšs direct Ă  la notion de production. Puis la galerie Beige Ă  Bruxelles m’a invitĂ©e Ă  exposer cette recherche. J’ai donc calculĂ© le nombre de dessins que je devais faire en fonction des dimensions de la galerie pour qu’on ait cette sensation d’ĂȘtre immergé·e dans cet ensemble de travaux. J’ai appelĂ© cela les datas painting.

Vous dites que « l’attention est devenue une ressource rare et disputĂ©e Â». Cette exposition est aussi une rĂ©flexion sur notre capacitĂ© d’attention. La multiplicitĂ© des images rĂ©unies dans une mĂȘme piĂšce fait que l’on ne peut pas se concentrer sur chacune d’entre elles, l’Ɠil est saturĂ©.
Ça dĂ©pend de chacun·e. On peut lire l’ensemble des images comme un film, en les suivant les unes aprĂšs les autres. La liste des titres des vidĂ©o reprĂ©sentĂ©es est indiquĂ©e, donc quand on regarde l’ensemble, on peut y associer certaines images : des moteurs de voitures Rolls-Royce, des drones, des figures de musique pop fĂ©ministes, une fresque retrouvĂ©e Ă  PompĂ©i, etc. C’est un peu comme dans les rĂȘves, une image nous arrive, et puis une autre et on a l’impression qu’on ne pourra pas tout voir. Et ça me semble aussi une maniĂšre trĂšs juste de parler de ce que sont l’attention ou la concentration. Souvent la perception se focalise sur une chose, et elle en dĂ©place et minimise d’autres pour nous permettre de nous concentrer. C’est pour ça qu’on a tendance Ă  classer, pour pouvoir structurer les choses, qu’elles soient apprĂ©hendĂ©es, digĂ©rĂ©es et retenues par la mĂ©moire. Le rĂ©el est beaucoup plus complexe, et on ne peut pas tout percevoir, donc le cerveau trie. Moi quand je regarde une image, je regarde d’abord au milieu. En gĂ©nĂ©ral on voit lĂ  oĂč c’est le plus colorĂ©, lĂ  oĂč ça bouge, oĂč ça crie. Et donc si on veut contrer cette maniĂšre logique de fonctionner, il faut dĂ©libĂ©rĂ©ment balader son Ɠil d’un cĂŽtĂ© ou d’un autre.

L’image est quelque chose qui questionne aussi notre rapport au langage et c’est ce que devrait faire l’art selon moi. Comprendre notre maniĂšre de faire relation avec le rĂ©el par l’intermĂ©diaire de quelque chose que l’on prononce.

Mais l’inconscient optique n’est pas une idĂ©e rĂ©cente. Au cinĂ©ma il y a 24 images par seconde, et si vous insĂ©rez une image au milieu, on la voit sans la voir. La publicitĂ© a beaucoup utilisĂ© ce principe, en insĂ©rant par exemple dans des sĂ©quences d’images des messages incitant Ă  consommer certains produits sans mĂȘme que les gens s’en rendent compte. C’est une forme de violence faite aux ĂȘtres humains pour des raisons purement mercantiles. L’installation My Address parle aussi un peu de ça. Comment tout dessiner quand, dans un documentaire, chaque seconde contient 24 images ? C’est impossible ! Je propose donc un extrĂȘme rĂ©sumĂ©, presque une dĂ©coction ou une extraction d’un flux qui dĂ©passe largement ce que je suis capable de conscientiser d’avoir perçu.

Au-delĂ  de l’attention, My Address questionne donc aussi notre rapport au temps ?
Oui, car le dessin ce n’est pas Ă©ternel, c’est fragile, rien qu’en termes de support. Il y a donc toujours un questionnement sur le rapport au temps. Le temps du dessin est indĂ©niablement plus long par rapport Ă  l’idĂ©alitĂ©, l’instantanĂ©itĂ© de l’image qui dĂ©file. En tant qu’artiste, si on a la prĂ©tention de portraiturer l’histoire avec un grand H, je crois qu’il faudrait parvenir Ă  faire tenir sur une peinture Ă  l’huile quelque chose qui ferait synthĂšse au niveau historique. Ici, c’est exactement l’inverse, c’est un ultra morcellement, un « voler en Ă©clats Â». Mais pour saisir le temps d’une Ă©poque, il faut savoir ĂȘtre dans sa dynamique, comme quand, dans les annĂ©es 1960, Gerhard Richter commence Ă  peindre des photos parce que « c’est pratique, ça va vite ! Â» Mais je crois que la peinture est quand mĂȘme toujours un ralentissement. Ça prend plus de temps dans le faire, et on digĂšre chaque image. Pour moi, c’est de l’attention pure. On sent que chaque fois qu’on dessine quelque chose, on a donnĂ© son attention Ă  cette image, corps et Ăąme, totalement. Donc il faut accepter que si on regarde une image de mort, c’est une forme de transfert, de mort substituĂ©e. Il ne faut pas croire que ça ne nous affecte pas un rĂ©cit, une image.

My Address Ă©tait un travail vraiment performatif parce qu’il fallait arriver Ă  une certaine quantitĂ© pour que la piĂšce tienne dans son ensemble et dans l’espace. Le temps de rĂ©alisation devait donc ĂȘtre rapide, pas parce que je n’ai pas la capacitĂ© de faire mieux, ou que je n’aurais pas pu me concentrer davantage, mais parce qu’il fallait accepter que ce serait fait dans un temps spĂ©cifique, et que ce temps allait morceler, diviser, diluer l’image dans quelque chose qui parfois serait Ă  peine saisi. Peindre quand ça va vite, qu’est-ce que ça donne ? J’avais envie de savoir. Chez moi, ça a donnĂ© ce rĂ©sultat.

Nous questionnons dans ce dossier notre rapport Ă  la vĂ©ritĂ©. Qu’est-ce que serait une image vraie selon vous ?
Une image n’est jamais rien d’autre qu’une image. Il n’y a pas de second degrĂ© en peinture. Ça ne sert Ă  rien de dire qu’une peinture est floue. Quand on voit un effet de mouvement, c’est de la peinture qui est dĂ©posĂ©e diffĂ©remment sur un support. Et c’est ça qui lui donne sa qualitĂ©. La peinture est toujours un lieu original dans lequel il se passe quelque chose. Ce n’est pas rĂ©imprimable ou duplicable Ă  l’infini, et chaque tableau est unique. MĂȘme si on essaie de le reproduire avec la patience d’un faussaire, ce qui s’y passe reste particulier. Je trouve que c’est l’aspect trĂšs Ă©thique de la peinture. C’est un lieu, une surface, un espace dans lequel il se passe une chose Ă  un endroit. Si on veut savoir c’est qu’elle raconte, il faut se dĂ©placer, aller la voir.

Mais le tableau n’est qu’un montreur de tout autre chose. Dans la filiation de Gerhard Richter, selon qui on ne peut que comprendre une partie minime de ce que sont vraiment les choses, de ce qu’est vraiment le rĂ©el, je ne peins que des choses que je ne comprends pas. MĂȘme quand c’est un arbre, je pars de l’idĂ©e que je ne sais pas ce que c’est vraiment et que tout ce que je peux faire c’est d’en capter l’apparence sur la rĂ©tine. MĂȘme si on montre des choses sur un tableau, ce ne sont pas ces choses. Les fous qui sont allĂ©s dynamiter Charlie Hebdo, eux pensent que les images sont autre chose que des images. Pour moi ils ont commis un acte d’une violence inqualifiable. Mais peut-ĂȘtre qu’il y a des espaces de la sociĂ©tĂ© oĂč on ne peut pas faire la diffĂ©rence entre une image et ce qu’elle reprĂ©sente.

L’image est quelque chose qui questionne aussi notre rapport au langage et c’est ce que devrait faire l’art selon moi. Comprendre notre maniĂšre de nous relier au rĂ©el par l’intermĂ©diaire de quelque chose que l’on prononce. C’est pour cela que ça m’intĂ©resse autant que le tableau ressemble Ă  quelque chose, qu’on puisse reconnaitre un visage ou ou une fraise des bois. C’est pour aller chercher le langage tout en montrant Ă  quel point celui-ci peut ĂȘtre trompeur.

Car nous vivons aussi une Ă©poque oĂč les mĂ©dias nous donnent Ă  voir des choses qui peuvent paraitre extrĂȘmement rĂ©elles parce qu’on est en capacitĂ© d’imiter trait pour trait une voix ou un visage. Ces images et ce contenu totalement gĂ©nĂ©rĂ©s entrent en compĂ©tition sur le plan perceptif avec toute la crĂ©dibilitĂ© d’une photographie ou d’un enregistrement classique. D’un cĂŽtĂ©, ça fait trĂšs peur et ça touche aussi Ă  la confiance qu’on accorde aux choses, Ă  un·e journaliste ou Ă  un mĂ©dia. Lorsqu’on veut s’informer, ce qui est quand mĂȘme une composante dĂ©mocratique essentielle, on doit pouvoir estimer comme plus ou moins fiables ou sĂ©rieux les propos qui nous sont retranscrits.

Si le langage peut ĂȘtre trompeur, l’image, elle, peut ĂȘtre un camouflage ?
C’est peut-ĂȘtre parce que je suis une femme, mais pour moi le fait de peindre est totalement liĂ© Ă  un besoin de me dĂ©fendre, de mettre Ă  distance quelque chose en le traitant par l’intermĂ©diaire d’un objet pictural. La peinture est un objet extrĂȘmement exhibitionniste en soi, un tableau montre et se montre. Mais montrer est aussi un moyen de se cacher. D’ailleurs, les animaux utilisent cette technique de maniĂšre trĂšs primaire. Comme le magicien qui dit « regardez ici ! Â» alors que quelque chose se passe ailleurs. Il faut avoir conscience que l’architecture participe de la monstration des choses, que l’Ă©poque influence notre capacitĂ© Ă  voir et que la maniĂšre dont on vit permet Ă  une Ɠuvre d’exister, de participer Ă  un espace public et Ă  un espace de sociĂ©tĂ©. La peinture sert Ă  montrer quelque chose mais aussi Ă  rĂ©vĂ©ler tout l’espace invisible qui permet que cette chose soit visible, Ă  Ă©veiller la conscience de l’existence de ce qu’on ne voit pas, qui sort du cadre du rectangle. C’est de cette façon que je travaille aussi quand je pense Ă  comment une Ɠuvre va exister en dehors de mon atelier. Car pour moi, la vocation de l’art est d’ĂȘtre partagĂ© au moins dans le regard des autres. Mais dans une Ă©poque de dissolution permanente et de surconsommation d’images, qui nous rendent incapables de distinguer quoi que ce soit, c’était peut-ĂȘtre un pari absurde de faire une piĂšce comme celle-ci. Comment montrer quelque chose qui ne se montre pas ?

Vous travaillez Ă  prĂ©sent sur des faux portraits gĂ©nĂ©rĂ©s par l’IA. Une autre façon de questionner le potentiel trompeur de ces technologies ?
Jusqu’ici, dans l’histoire de l’art, le visage Ă©tait le lieu mĂȘme de l’aura, de la personne, de son Ăąme. Ici, en peignant des visages gĂ©nĂ©rĂ©s par un robot, je simule l’arrivĂ©e de la vie dans quelque chose de totalement mortifĂšre. Qui n’est que mort, qui n’existe nulle part. Je trouve que ça correspond un peu au choc qui nous arrive avec ces technologies.

La peinture sert Ă  montrer quelque chose mais aussi Ă  rĂ©vĂ©ler tout l’espace invisible qui permet que cette chose soit visible, Ă  Ă©veiller la conscience de l’existence de ce qu’on ne voit pas, qui sort du cadre du rectangle.

En tant qu’artiste, je prĂ©tends regarder le monde et avoir un point de vue sur les choses et je m’inscris dans cette thĂ©orie du sujet selon laquelle il y a quelqu’un qui regarde quelque chose et oĂč ce quelque chose est un objet. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que ce n’est plus ça, que nous sommes de plus en plus les objets d’autre chose et que l’humanitĂ© vit des changements importants avec cette inversion. C’est une Ă©poque assez passionnante, car on prend aussi de plus en plus conscience de ces bouleversements, de la façon dont cela nous affecte et pourtant on n’arrive pas Ă  s’en sortir. Moi qui suis peintre, si je ne choisis plus ce que je regarde, est-ce que je suis encore capable d’avoir un point de vue ? Et puis est-ce que chercher Ă  en avoir un a du sens, dans un monde oĂč les gens ne s’inquiĂštent pas de savoir s’ils sont dans un espace fermĂ© ou dans un espace ouvert ? C’est un sujet fascinant et qui pose des questions de sociĂ©tĂ© majeures. Mais j’ai l’impression que ces technologies sont intrinsĂšquement dangereuses d’un point de vue du vivre ensemble. Elles sont malsaines dans leur façon de fonctionner – en exploitant des rĂ©ponses neurologiques –, dans leur processus, dans la dynamique sociale qu’elles induisent, dans les blessures qu’elles font Ă  l’ñme et au cerveau. Les rĂ©seaux sociaux structurent les Ă©changes et les relations en induisant un modĂšle de fonctionnement de groupe et des dynamiques qui privilĂ©gient la circulation de contenus Ă  caractĂšre choquant, Ă©motionnel ou violent et l’anonymat qu’ils permettent offre une fonction de dĂ©fouloir, de lynchage, de harcĂšlement ou d’intimidation.

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