Ă partir de son Ćuvre My Address, Emmanuelle Quertain propose une rĂ©flexion sur notre rapport aux images Ă lâheure du numĂ©rique. Elle explore les liens entre peinture, attention, mĂ©moire et langage, tout en interrogeant les effets de la surabondance des contenus et des images gĂ©nĂ©rĂ©es par lâintelligence artificielle sur notre perception du rĂ©el, de la vĂ©ritĂ© et des autres.
Propos recueillis par Maryline Le Corre pour Culture & Démocratie.
LâĆuvre My Address â dont une partie ouvre ce Journal â est constituĂ©e de 465 aquarelles que vous avez peintes Ă partir de contenus vus en ligne. Vous dites que cela correspond Ă un « portait de lâadresse IP de lâartiste ». Quâest-ce que cela signifie ?
LâidĂ©e de dĂ©part Ă©tait de produire un geste pictural qui puisse traduire toutes les datas que je consomme sur mon ordinateur. Jâai toujours eu le mĂȘme appareil et je nâai pas de smartphone donc ma seule adresse Ă©lectronique se trouve sur cet ordinateur. Ă la base ce nâest pas du tout un fondement esthĂ©tique mais plus quelque chose de lâordre de la localitĂ©, du non-mouvement. Comme si lâordinateur pouvait correspondre Ă la personne Ă laquelle il appartient. Aujourdâhui, il est facilement possible de rĂ©colter, racheter et revendre les informations qui se trouvent en ligne. On peut donc se faire une idĂ©e assez rapide sur une personne Ă partir de la collecte des donnĂ©es qui la concernent en matiĂšre de consommation mais aussi de ses revendications personnelles, politiques et mĂȘme des choses plus intimes.
Je voulais faire du pop corn, comme avec un grain de maĂŻs, mais avec le contenu de mon ordinateur grĂące Ă un geste de peintre. Jâai balisĂ© le contenu en supprimant tout ce qui Ă©tait strictement typographique, pour ne pas me retrouver Ă devoir trop Ă©crire. Donc il nây a pas dâemail, de tableau Excel, de document Word ou toute chose qui serait uniquement de lâĂ©crit. Jâai aussi enlevĂ© tous les contenus fictionnels, donc pas de sĂ©rie, pas de film, pas de porno, pas de choses inventĂ©es. Il ne reste que des informations et des documentaires. Câest un Ă©chantillonnage, sur cinq mois, des informations que jâai consultĂ©es et des documentaires qui mâont intĂ©ressĂ©e. My Address associe donc beaucoup de contenus entre eux pour pouvoir ĂȘtre aussi plus largement un portrait des mĂ©dias.
Je savais quâil faudrait peindre beaucoup dâaquarelles, car je voulais imiter la notion de quantitĂ©, mĂȘme si je nâai jamais eu un rapport trĂšs direct Ă la notion de production. Puis la galerie Beige Ă Bruxelles mâa invitĂ©e Ă exposer cette recherche. Jâai donc calculĂ© le nombre de dessins que je devais faire en fonction des dimensions de la galerie pour quâon ait cette sensation dâĂȘtre immergé·e dans cet ensemble de travaux. Jâai appelĂ© cela les datas painting.
Vous dites que « lâattention est devenue une ressource rare et disputĂ©e ». Cette exposition est aussi une rĂ©flexion sur notre capacitĂ© dâattention. La multiplicitĂ© des images rĂ©unies dans une mĂȘme piĂšce fait que lâon ne peut pas se concentrer sur chacune dâentre elles, lâĆil est saturĂ©.
Ăa dĂ©pend de chacun·e. On peut lire lâensemble des images comme un film, en les suivant les unes aprĂšs les autres. La liste des titres des vidĂ©o reprĂ©sentĂ©es est indiquĂ©e, donc quand on regarde l’ensemble, on peut y associer certaines images : des moteurs de voitures Rolls-Royce, des drones, des figures de musique pop fĂ©ministes, une fresque retrouvĂ©e Ă PompĂ©i, etc. Câest un peu comme dans les rĂȘves, une image nous arrive, et puis une autre et on a l’impression quâon ne pourra pas tout voir. Et ça me semble aussi une maniĂšre trĂšs juste de parler de ce que sont lâattention ou la concentration. Souvent la perception se focalise sur une chose, et elle en dĂ©place et minimise dâautres pour nous permettre de nous concentrer. Câest pour ça quâon a tendance Ă classer, pour pouvoir structurer les choses, quâelles soient apprĂ©hendĂ©es, digĂ©rĂ©es et retenues par la mĂ©moire. Le rĂ©el est beaucoup plus complexe, et on ne peut pas tout percevoir, donc le cerveau trie. Moi quand je regarde une image, je regarde dâabord au milieu. En gĂ©nĂ©ral on voit lĂ oĂč c’est le plus colorĂ©, lĂ oĂč ça bouge, oĂč ça crie. Et donc si on veut contrer cette maniĂšre logique de fonctionner, il faut dĂ©libĂ©rĂ©ment balader son Ćil dâun cĂŽtĂ© ou dâun autre.
Lâimage est quelque chose qui questionne aussi notre rapport au langage et câest ce que devrait faire lâart selon moi. Comprendre notre maniĂšre de faire relation avec le rĂ©el par lâintermĂ©diaire de quelque chose que lâon prononce.
Mais lâinconscient optique nâest pas une idĂ©e rĂ©cente. Au cinĂ©ma il y a 24 images par seconde, et si vous insĂ©rez une image au milieu, on la voit sans la voir. La publicitĂ© a beaucoup utilisĂ© ce principe, en insĂ©rant par exemple dans des sĂ©quences dâimages des messages incitant Ă consommer certains produits sans mĂȘme que les gens sâen rendent compte. Câest une forme de violence faite aux ĂȘtres humains pour des raisons purement mercantiles. Lâinstallation My Address parle aussi un peu de ça. Comment tout dessiner quand, dans un documentaire, chaque seconde contient 24 images ? Câest impossible ! Je propose donc un extrĂȘme rĂ©sumĂ©, presque une dĂ©coction ou une extraction dâun flux qui dĂ©passe largement ce que je suis capable de conscientiser dâavoir perçu.
Au-delĂ de lâattention, My Address questionne donc aussi notre rapport au temps ?
Oui, car le dessin ce nâest pas Ă©ternel, câest fragile, rien quâen termes de support. Il y a donc toujours un questionnement sur le rapport au temps. Le temps du dessin est indĂ©niablement plus long par rapport Ă lâidĂ©alitĂ©, lâinstantanĂ©itĂ© de lâimage qui dĂ©file. En tant quâartiste, si on a la prĂ©tention de portraiturer lâhistoire avec un grand H, je crois quâil faudrait parvenir Ă faire tenir sur une peinture Ă lâhuile quelque chose qui ferait synthĂšse au niveau historique. Ici, câest exactement lâinverse, câest un ultra morcellement, un « voler en Ă©clats ». Mais pour saisir le temps dâune Ă©poque, il faut savoir ĂȘtre dans sa dynamique, comme quand, dans les annĂ©es 1960, Gerhard Richter commence Ă peindre des photos parce que « câest pratique, ça va vite ! » Mais je crois que la peinture est quand mĂȘme toujours un ralentissement. Ăa prend plus de temps dans le faire, et on digĂšre chaque image. Pour moi, câest de lâattention pure. On sent que chaque fois quâon dessine quelque chose, on a donnĂ© son attention Ă cette image, corps et Ăąme, totalement. Donc il faut accepter que si on regarde une image de mort, câest une forme de transfert, de mort substituĂ©e. Il ne faut pas croire que ça ne nous affecte pas un rĂ©cit, une image.
My Address Ă©tait un travail vraiment performatif parce quâil fallait arriver Ă une certaine quantitĂ© pour que la piĂšce tienne dans son ensemble et dans lâespace. Le temps de rĂ©alisation devait donc ĂȘtre rapide, pas parce que je nâai pas la capacitĂ© de faire mieux, ou que je nâaurais pas pu me concentrer davantage, mais parce quâil fallait accepter que ce serait fait dans un temps spĂ©cifique, et que ce temps allait morceler, diviser, diluer lâimage dans quelque chose qui parfois serait Ă peine saisi. Peindre quand ça va vite, quâest-ce que ça donne ? J’avais envie de savoir. Chez moi, ça a donnĂ© ce rĂ©sultat.
Nous questionnons dans ce dossier notre rapport Ă la vĂ©ritĂ©. Quâest-ce que serait une image vraie selon vous ?
Une image nâest jamais rien dâautre quâune image. Il nây a pas de second degrĂ© en peinture. Ăa ne sert Ă rien de dire quâune peinture est floue. Quand on voit un effet de mouvement, c’est de la peinture qui est dĂ©posĂ©e diffĂ©remment sur un support. Et câest ça qui lui donne sa qualitĂ©. La peinture est toujours un lieu original dans lequel il se passe quelque chose. Ce nâest pas rĂ©imprimable ou duplicable Ă lâinfini, et chaque tableau est unique. MĂȘme si on essaie de le reproduire avec la patience dâun faussaire, ce qui sây passe reste particulier. Je trouve que câest lâaspect trĂšs Ă©thique de la peinture. Câest un lieu, une surface, un espace dans lequel il se passe une chose Ă un endroit. Si on veut savoir c’est quâelle raconte, il faut se dĂ©placer, aller la voir.
Mais le tableau nâest quâun montreur de tout autre chose. Dans la filiation de Gerhard Richter, selon qui on ne peut que comprendre une partie minime de ce que sont vraiment les choses, de ce quâest vraiment le rĂ©el, je ne peins que des choses que je ne comprends pas. MĂȘme quand câest un arbre, je pars de lâidĂ©e que je ne sais pas ce que câest vraiment et que tout ce que je peux faire câest dâen capter l’apparence sur la rĂ©tine. MĂȘme si on montre des choses sur un tableau, ce ne sont pas ces choses. Les fous qui sont allĂ©s dynamiter Charlie Hebdo, eux pensent que les images sont autre chose que des images. Pour moi ils ont commis un acte dâune violence inqualifiable. Mais peut-ĂȘtre quâil y a des espaces de la sociĂ©tĂ© oĂč on ne peut pas faire la diffĂ©rence entre une image et ce quâelle reprĂ©sente.
Lâimage est quelque chose qui questionne aussi notre rapport au langage et câest ce que devrait faire lâart selon moi. Comprendre notre maniĂšre de nous relier au rĂ©el par lâintermĂ©diaire de quelque chose que lâon prononce. Câest pour cela que ça mâintĂ©resse autant que le tableau ressemble Ă quelque chose, quâon puisse reconnaitre un visage ou ou une fraise des bois. Câest pour aller chercher le langage tout en montrant Ă quel point celui-ci peut ĂȘtre trompeur.
Car nous vivons aussi une Ă©poque oĂč les mĂ©dias nous donnent Ă voir des choses qui peuvent paraitre extrĂȘmement rĂ©elles parce quâon est en capacitĂ© dâimiter trait pour trait une voix ou un visage. Ces images et ce contenu totalement gĂ©nĂ©rĂ©s entrent en compĂ©tition sur le plan perceptif avec toute la crĂ©dibilitĂ© dâune photographie ou dâun enregistrement classique. Dâun cĂŽtĂ©, ça fait trĂšs peur et ça touche aussi Ă la confiance quâon accorde aux choses, Ă un·e journaliste ou Ă un mĂ©dia. Lorsquâon veut sâinformer, ce qui est quand mĂȘme une composante dĂ©mocratique essentielle, on doit pouvoir estimer comme plus ou moins fiables ou sĂ©rieux les propos qui nous sont retranscrits.
Si le langage peut ĂȘtre trompeur, lâimage, elle, peut ĂȘtre un camouflage ?
Câest peut-ĂȘtre parce que je suis une femme, mais pour moi le fait de peindre est totalement liĂ© Ă un besoin de me dĂ©fendre, de mettre Ă distance quelque chose en le traitant par lâintermĂ©diaire dâun objet pictural. La peinture est un objet extrĂȘmement exhibitionniste en soi, un tableau montre et se montre. Mais montrer est aussi un moyen de se cacher. Dâailleurs, les animaux utilisent cette technique de maniĂšre trĂšs primaire. Comme le magicien qui dit « regardez ici ! » alors que quelque chose se passe ailleurs. Il faut avoir conscience que lâarchitecture participe de la monstration des choses, que l’Ă©poque influence notre capacitĂ© Ă voir et que la maniĂšre dont on vit permet Ă une Ćuvre dâexister, de participer Ă un espace public et Ă un espace de sociĂ©tĂ©. La peinture sert Ă montrer quelque chose mais aussi Ă rĂ©vĂ©ler tout lâespace invisible qui permet que cette chose soit visible, Ă Ă©veiller la conscience de lâexistence de ce quâon ne voit pas, qui sort du cadre du rectangle. Câest de cette façon que je travaille aussi quand je pense Ă comment une Ćuvre va exister en dehors de mon atelier. Car pour moi, la vocation de lâart est d’ĂȘtre partagĂ© au moins dans le regard des autres. Mais dans une Ă©poque de dissolution permanente et de surconsommation dâimages, qui nous rendent incapables de distinguer quoi que ce soit, câĂ©tait peut-ĂȘtre un pari absurde de faire une piĂšce comme celle-ci. Comment montrer quelque chose qui ne se montre pas ?
Vous travaillez Ă prĂ©sent sur des faux portraits gĂ©nĂ©rĂ©s par lâIA. Une autre façon de questionner le potentiel trompeur de ces technologies ?
Jusquâici, dans lâhistoire de lâart, le visage Ă©tait le lieu mĂȘme de lâaura, de la personne, de son Ăąme. Ici, en peignant des visages gĂ©nĂ©rĂ©s par un robot, je simule lâarrivĂ©e de la vie dans quelque chose de totalement mortifĂšre. Qui nâest que mort, qui nâexiste nulle part. Je trouve que ça correspond un peu au choc qui nous arrive avec ces technologies.
La peinture sert Ă montrer quelque chose mais aussi Ă rĂ©vĂ©ler tout lâespace invisible qui permet que cette chose soit visible, Ă Ă©veiller la conscience de lâexistence de ce quâon ne voit pas, qui sort du cadre du rectangle.
En tant quâartiste, je prĂ©tends regarder le monde et avoir un point de vue sur les choses et je mâinscris dans cette thĂ©orie du sujet selon laquelle il y a quelquâun qui regarde quelque chose et oĂč ce quelque chose est un objet. Mais aujourdâhui, jâai lâimpression que ce nâest plus ça, que nous sommes de plus en plus les objets dâautre chose et que lâhumanitĂ© vit des changements importants avec cette inversion. Câest une Ă©poque assez passionnante, car on prend aussi de plus en plus conscience de ces bouleversements, de la façon dont cela nous affecte et pourtant on nâarrive pas Ă sâen sortir. Moi qui suis peintre, si je ne choisis plus ce que je regarde, est-ce que je suis encore capable dâavoir un point de vue ? Et puis est-ce que chercher Ă en avoir un a du sens, dans un monde oĂč les gens ne sâinquiĂštent pas de savoir sâils sont dans un espace fermĂ© ou dans un espace ouvert ? Câest un sujet fascinant et qui pose des questions de sociĂ©tĂ© majeures. Mais jâai lâimpression que ces technologies sont intrinsĂšquement dangereuses dâun point de vue du vivre ensemble. Elles sont malsaines dans leur façon de fonctionner â en exploitant des rĂ©ponses neurologiques â, dans leur processus, dans la dynamique sociale quâelles induisent, dans les blessures quâelles font Ă lâĂąme et au cerveau. Les rĂ©seaux sociaux structurent les Ă©changes et les relations en induisant un modĂšle de fonctionnement de groupe et des dynamiques qui privilĂ©gient la circulation de contenus Ă caractĂšre choquant, Ă©motionnel ou violent et l’anonymat qu’ils permettent offre une fonction de dĂ©fouloir, de lynchage, de harcĂšlement ou d’intimidation.

